‹ Abrégé des œuvres de ProudhonChapitre 114 sur 170 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Je n'ai pas mis mon nom a cet ouvrage parce que j'ai travaillé sur commande pour un éditeur qui le désirait.

La transformation de la société pour la liberté ou pour la servitude, pour la suprématie du travail ou la prépotence du privilège, est partout à l'ordre du jour. Voilà pourquoi, à la troisième édition de ce volume, j'ai dû intervenir directement.

On affecte de ne voir dans les scandales de l'époque que de l'agiotage. Mais, Messieurs, le jeu ne produit pas de si puissants effets.

Nous ne serions pas si malades si nous n'avions à nous reprocher que cette peccadille. Disons la vérité :

Au spectacle de quelques fortunes subites,- parfaitement illégitimes devant la conscience, s'est ébranlée la multitude des âmes faibles. Une conviction s'est formée, sorte de profession de foi tacite : Que de toutes les sources de

la fortune, le travail est la plus précaire et la plus pauvre; qu'au-dessus du travail il y a d'abord le faisceau des forces productrices, fonds commun de Texploitation nationale dont le gouvernement est le dispensateur suprême. Qu'ensuite vient la spéculation, entendant par ce mo l'ensemble des moyens non prévus par la loi ou insaisissables à la justice, de surprendre le bien d'autrui ; que, du reste, l'économie des sociétés n'est, d'après la définition des auteurs en crédit, qu'un état d'anarchie industrielle et de guerre sociale, où les instruments de production servent d'armes de combat; où chaque propriété, privilège, monopole, tient lieu de place forte ; où le droit et le devoir sont indéterminés de leur nature, la justice exceptionnelle, le bien et le mal confondus, la vérité relative, toute garantie illusoire ; où la licence de la pratique, les contradictions de la théorie, le vague de la législation, l'arbitraire de l'autorité viennent sans cesse déconcerter la raison et donner l'entorse à la morale ; où chacun enfin combattant contre tous, soumis aux chances de la guerre, n'est tenu de respecter que la loi de la guerre.

Aussi, tandis que l'on accuse le jeu, l'improbité siège dans le monde, la piraterie dans les affaires; sous l'apparence de transactions régulières et libres, de réalisations facultatives, d'exercice légitime de la propriété, sévissent sans nul empêchement le charlatanisme, la corruption, l'infidélité, le chantage, l'escroquerie, la concussion, le vol.

Interrogez le premier venu : il vous dira qu'aucun gain, obtenu par les concessions de l'Etat/ les combinaisons de la commandite, les négociations de la Bourse, les entreprises du commerce, le bail à cheptel ou à loyer, n'est pur de corrupticn, de violence ou de fraude ; qu'il ne se fait pas aujourd'hui de fortune sans reproche, et que, sur cent individus enrichis pris au hasard, il n'y en a pas quatre de foncièrement honnêtes !

Pillage, prévarications, détournements, vol, pots-de-vin, scandales partout (comme aujourd'hui). On a même proposé la fondation d'une assurance contre le vol.

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Six cent soixante-et-un millions de subventions sont accordés aux Compagnies de chemins de fer, plus une garantie d'intérêt absolument ridicule pour leurs actions, et vous accusez le jeu !

Le pot-de-vin est devenu le privilège de tout mandat, de toute gérance. Le prêt sur report donne jusqu'à 250 pour cent d'intérêt. Le boutiquier et le prolétaire voient en un jour leur loyer augmenté de moitié.

Et vous signalez aux vengeances de la multitude l'épicier, le marchand de vin falsificateurs, dont le loyer exorbitant est le principal motif. Ah 1 sachez-le une fois, les faits et gestes de la Bourse, l'exagération arbitraire insultante des loyers, ont fait table rase de l'honnêteté commerciale. Nous n'existons plus que par la police, par la force ; mais par l'excès du mal, nous sommes conduits à cette conclusion rassurante : que si le mal est profond, incalculable, du moins il n'est pas sans remède : il tient aux idées plutôt qu'aux hommes.

Pour le moment, avec Tanarchie industrielle, je délie qui que ce soit de dire qu'il croit à quelque chose. Elle produit ceci : système de concurrence anarchique et de coalition légale, concessions gouvernementales et de monopoles d'Etat, dette nationale et emprunts populaires, exploitation du travail par le capital, système de bascule mercantile et de brigandages boursiers, sublimation des valeurs, système de consommation de l'avenir par un présent de plus en plus appauvri. On a parlé des crimes de la Terreur, des hontes du Directoire, de l'arbitraire de l'Empire, des corruptions de la Légitimité et de la Monarchie bourgeoise. Comparez donc ces misères avec la dissolution d'une époque qui a pris pour décalogue : la Bourse et ses Œuvres; — pour philosophie : la Bourse ; — pour politique : la Bourse ; — pour morale : la Bourse ; — pour patrie et pour église : la Bourse ! La liberté de la presse n'existe pas. Mais que pourrais-je dire à des hommes intelligents de plus que ce que leur révèle la Bourse et ses Mystères ! Hélas I les

hommes d'intelligence sont clairsemés, et je n'ai pas à compter sur d'autres lecteurs.

Des différentes formes de la production et en particulier de la spéculation,

La production des richesses peut se ramener à quatre principes généraux :

1° le travail; 2*^ le capital; 3*^ Le commerce; 4*^ La spéculation qui invente, qui innove, qui pourvoit, qui résout. »

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