DES ABUS DE LA SPÉCULATION
Toute chose a son mauvais côté ; la spéculation a le sien, comme le service des machines et les ignominies du salariat.
Le crédit semble avoir pour corrélatif obligé l'usure, et ce n'est pas le moindre vice qui déshonore la prestation des capitaux. Le prix excessif des loyers, le commerce à la prime, la contrefaçon, la fraude, la spéculation ne pouvaient échapper à la commune loi 1 C'est sous le nom de spéculation que le parasitisme, l'intrigue, l'escroquerie, la concussion dévorent la richesse publique et entretiennent la misère chronique du genre humain.
La spéculation est aléatoire, et emporte avec elle un certain risque, partant un bénéfice d'agio. C'est cet agio qui sert de prétexte à l'abus.
En tant qu'il sert de compensation au risque que toute spéculation productive emporte avec elle, l'agio est légitime. Mais l'agio recherché pour l'agio est illicite et immoral. C'est le secret de s'approprier la fortune publique ou celle des particuliers sansdonner aucun équivalent en échange.
Le jeu et le pari sont la forme la plus simple de la spé-
culation agioteuse et entièrement dépourvue de productivité et d'utilité, mais non encore tout à fait criminelle. — Des amateurs de la race chevaline élèvent à grands frais des chevaux pour les courses. Le prix d'entrée par course est de 1,000 francs. Létaux peut avoir son utilité pour l'amélioration de l'espèce, mais les paris qui s'engagent en dehors du cercle des éleveurs, entre les spéculateurs désintéressés, à quoi servent-ils? Jeu pur qui, s'il se propageait dans la nation, entraînerait dans la production un déficit notable (chose qui est arrivée et et qui est poussée à l'excès).
Les capitaux, comme le reste, sont soumis à l'offre et à la demande et subissent les oscillations du crédit.
Quand l'industrie et l'hypothèque offrent 5 p. 0/0 d'intérêt, si l'Etat paye 4 p. 0/0, les créanciers de l'Etat vendent leurs litres. Si le commerce offre moins, on rachète des rentes. Telle est la signification des mouvements de la Bourse en ce qui concerne les fonds publics. Dans le premier cas, les fonds publics seront en baisse, ce qui sera un signe de prospérité générale ; dans le second, ils seront en hausse, ce qui témoignera du défaut de confiance.
Mais avec l'agiotage, c'est le contraire qui a lieu. Baisse de la rente à la Bourse signifie affaires mauvaises ; hausse de la rente, bonnes affaires, tant pour le pays que pour le gouvernement. Mais en allant au fond de la spéculation de Bourse qui paraît innocente, ce n'est le plus souvent qu'une violation de la foi publique, un abus du secret de l'Etat, une trahison envers la société. Un ministre sait qu'une guerre va éclater : il spécule à la Bourse et réalise en quelques jours quinze millions de bénéfice. C'est un vol commis de nuit. Mais il est puissant ; les lois ont ignoré son crime, le monde boursier admire, tolère, excuse de tels actes : ce n'est plus de la trahisgn, c'est de la spéculation. Actuellement la spéculation est une réunion de tous les délits et crimes commerciaux, charlatanisme, fraude, monopole, accapare-
ment, concussion, infidélité, chantage, escroquerie, vol.
La spéculation abusive se multiplie sous mille formes, justiciables de la police correctionnelle et de la cour d'assises.
Il ne faut pas confondre la spéculation abusive avec l'erreur de la spéculation, pour laquelle les brevets d'invention que délivre chaque année le gouvernement sans garantie, n'est pour les quatre cinquièmes que la liste des fausses spéculations qu'enfante incessamment le génie industriel.
Celle-ci est la condition nécessaire du progrès.
IMPORTANCE DE LA SPÉCULATION DANS l'ÉCONOMIE DES SOCIÉTÉS. — POLITIQUE DE LA BOURSE.
La politique a ses palais; la religion, ses églises ; l'industrie, ses manufactures et ses chantiers ; le commerce, ses ports ; le capital, ses banques : la Bourse est le temple de la spéculation. La Bourse est le monument par excellence de la société moderne; elle passe avant l'école, l'académie, le théâtre, les assemblées politiques, les congrès; avant l'armée, avant la justice, avant l'Eglise ellemême.
Aucune puissance, ni dans l'antiquité, ni dans les temps modernes, ne peut se comparer à la sienne. Jamais aucune puissance ne produisit des effets plus prompts, plus universels, plus puissants. Les Alexandre, les César, les Charlemagne, les Napoléon, dans toute leur gloire, n'étaient auprès d'elle que des pygmées. L'imprimerie elle-même est au-dessous de cette puissance souveraine.
C'est là que les réformateurs modernes devraient aller s'instruire et apprendre le métier de révolutionnaire.
Tout le monde sait que notre première république est tombée ?ous le poids d'une condamnation portée par la Bourse. Le 8 novembre 1799, veille du 18 brumaire, le tiers consolidé était à 11 fr. 30; le 21, il était à 22 francs. La spéculation ne se pique ni de patriotisme, ni de gloire ;
elle ne connaît pas le point d'honneur pas plus que h pitié. (On pourrait voir aujourd'hui que l'alliance de Topportunisme avec l'Allemagne depuis vingt ans fait montei le 3 p. 0/0 à 104 francs. — Pensez aux Alsaciens, dit la Bourse, mais ne touchez pas au traité de Berlin : tel esl mon plaisir. — Je le veux, dit Rothschild ; et l'opportunisme trahit l'honneur français; mais il règne 25 ans.) — Jadis tout se faisait par les femmes, aujourd'hui tout s€ règle parles intérêts. Le capital est cosmopolite. La pièce de 5 francs, comme la loi, est athée.