DEUXIEME PARTIE
NATURE DE LA. SPÉCULATION — FONDS PUBLICS FRANÇAIS — BUDGET DE l'ÉTAT POUR TOUTE LA FRANCE — BUDGET DÉPARTEMENTAL POUR LES DÉPARTEMENTS — BUDGET COM- MUNAL POUR CHAQUE COMMUNE — DETTE DE l'ÉTAT : EN- VIRON 32 MILLIARDS
En 1825, la Restauration créa le 3 p. 0/0 pour payer aux émigrés le milliard d'indemnité. La bourgeoisie, qui avait profité des biens nationaux, ne protesta pas fort, car en définitive c'est le budget, c'est-à-dire le peuple, qui paye encore la rente pour ce milliard.
Le grand livre de la dette publique sert à cette comptabilité.
ACTIONS ET OBLIGATIONS DES COMPAGNIES — DE l'aSSOGIATION
Les grands travaux d'utilité publique, canaux, chemins de fer, docks ; les grosses entreprises, banques, mines, forges, gaz, omnibus, etc., ont donné au contrat de société, depuis ces trente dernières années surtout, un essor dont les rédacteurs du Gode étaient loin de prévoir l'importance. Le champ de Tinitiative individuelle se res-. serre chaque jour devant les envahissements de l'association. La transformation est rapide.
Nous marchons à une vaste société anonyme où les plus puissantes individualités s'appelleront simplement comme les petites : un Numéro.
Le fort, c'est celui qui, s'emparant du formidable levier
de l'association, parvient à la dirigera son profit; par là, il centuple sa puissance; et comme la loi permet une pareille usurpation, il y a encore des forts et des faibles.
Dans l'association, avec Tétat actuel des choses, nous avons l'actionnaire et le travailleur.
L'actionnaire n'a en fait qu'un droit : le droit de payer, et, s'il y a lieu, le droit d'être payé. La gestion de l'entreprise, la répartition des salaires, le contrôle de tout ce qui se tait avec ses écus, ne le regardent pas. Les administrateurs peuvent disposer de sa chose.
Comment le travailleur est-il traité? Avec un patron, il avait affaire à un bomme, capable de justice et de sensibilité : le patron discute avec le réclamant, c'est déjà un point, c'est sa propre faveur qui est en jeu. Tandis qu'à une Compagnie il n'y a pas possibilité de réclamer; les administrations n'ont pas le pouvoir de faire droit aux ouvriers ; que leur importe que les ouvriers abandonnent les chantiers? les risques sont pour la société et non pour les gérants.
Et puis, qu'est-ce que l'ouvrier d'une Compagnie? un rouage de mécanique; moins que cela, une dent d'un rouage ; moins que cela encore, car une dent brisée peut arrêter le mouvement; et l'on ne s'aperçoit pas de la disparition d'un homme. La chair à machine ne manque pas plus que la chair à canon. Asservissement de l'ouvrier à la machine ; du commanditaire à l'idée : voilà l'association telle que l'industrialisme l'a faite. Ce n'est pas l'union libre des volontés et des intelligences pour l'exploitation du commerce d'une chose, et le partage équitable des produits; c'est la subalternisation des âmes au fatalisme de la spéculation et de ses machines ; et malheur à qui n'aura pas su s'y réserver la belle place, la bonne part ! Il n'a rien à attendre ni pour le corps, ni pour l'âme de ses prétendus associés; il sera dévoré parle monstre.
L'association des personnes, comme celle des capitaux et des forces, n'est, comme la division du travail, la concurrence, le crédit, comme les machines elles-mêmes,
qu'un instrument économique. Elle ne doit pas être recherchée comme une panacée contre la servitude et la misère; elle enlève à l'ouvrier la personnalité, l'initiative, l'indépendance où il ne peut être qu'exploiteur ou exploité.
En toute association il n'y a que les gérants, administrateurs, directeurs qui puissent trouver satisfaction entière ; la nécessité seule doit y retenir les autres, quand ils se trouvent obligés d'y avoir recours. (Comme en politique il n'y a que les députés, sénateurs, administrateurs, gérants, préfets, receveurs généraux et sinécuristes qui profitent de la centralisation ; les électeurs n'agissent que pendant une seconde tous les quatre ans.)
Pourquoi alors l'association envahit-elle tout? La force des choses nous mène, avons-nous dit. Le machinisme s'est mis partout. Là où la machine fait le gros et le fini de la besogne, l'homme n'est rien que son servant.
Et pourquoi la mécanique? Ah! c'est qu'il faut produire vite et bien, beaucoup et à bon marché.
Sans les machines, le ménage qui a du linge n'aurait que des loques, l'homme en haillons resterait nu.
Certes, les douleurs du paupérisme sont poignantes; mais qu'on lise les tableaux de Vauban, le portrait du paysan au temps de La Bruyère I
Le producteur maudit la machine, le consommateur la bénit. Cependant tout consommateur est producteur, et réciproquement.
C'est une des mille contradictions dont l'économie cherche la clef.
Ainsi en doit-il être de l'association, de plus en plus inévitable, fatale. Tous associés et tous libres : tel est le problème. (Qui sera résolu par l'organisation du crédit gratuit pour le cautionnement à donner à l'ouvrier dans l'association.)
Nous en sommes à l'apprentissage de l'association. Le contrat de société n'a rien, dans le passé, d'analogue à ce qu'il produit aujourd'hui. Nous assistons à la transition.
aux tâtonnements, à l'expérience : la pratique n'a pas encore donné sa formule; une loi ne s'invente pas, elle se découvre.
La formule du contrat de société n'est pas trouvée, voilà le mal, il peut n'être pas de durée. Deux mots seulement : moins l'homme est associé, plus il est libre, plus il est heureux par conséquent. Le morcellement de l'association par groupes aussi petits, aussi indépendants que possible les uns des autres (la commune autonome et la cité politique à Tarrondlssement). Voilà le principe de la liberté, c'est aussi celui de l'économie et du bon marché. Le morcellement n'a que faire de bureaucratie. Toute celle qu'emploie l'administration centrale est de trop.
Le principe communiste, sous lequel tout le monde gémit, domine tout le monde: peuple, bourgeoisie, haute finance et gouvernement. On veut de la centralisation, de l'administration, de l'autorité quand même (1857), en affaires comme en politique. Attendons, mais agissons.