PROPRIÉTÉ FONCIÈRE — THÉORIE DE LA PROPRIÉTÉ
Le paysan aime la terre d'un amour sans bornes; il la veut et l'obtiendra sans la moindre réserve, car il sait qu'elle est la base de la liberté. Il considérerait comme de nouveaux tyrans ceux qui voudraient en donner la propriété à l'Etat ou à la commune, et qui ne lui en donneraient que la location, même avec de longs baux, quand même, ce qui n'est pas prouvé, ils seraient moins élevés que ceux d'aujourd'hui.
Un des attributs de la propriété est de pouvoir être
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divisée, morcelée, la division poussée aussi loin qu'il plaira au propriétaire. Il le fallait pour la mobilisation du sol : là est en effet le grand avantage de l'alleu sur le fief. Avec la tenue féodale ou l'ancienne possession germanique et slave, encore en vigueur en Russie, la société marche tout d'une pièce, comme une armée rangée en bataille. C'est en vain que les individus ont été déclarés libres, et l'Etat subordonné à l'assemblée du peuple ; la liberté d'action du citoyen, cette faculté d'initiative reste impuissante, l'immobilisme du sol ramène toujours l'immobilisme social, et par suite Tautocratie dans le gouvernement. Il faut que la propriété circule elle-même, avec rhomme, comme une marchandise, comme une monnaie. Sans cela, le citoyen est comme l'homme de Pascal, que l'univers écrase, qui le sait, qui le sent, mais qui ne peut l'empêcher, parce que l'univers ne l'entend pas. Mais changez cette loi, faites que cet univers matériel se meuve à la volonté de la créature; aussitôt tout va changer : ce n'est plus l'homme qui sera bro3'é entre les mondes ; ce sont les mondes qui vont tourbillonner à son commandement. Yoilà justement ce qui arrive par la mobilisation du sol, opérée par la vertu magique de ce seul mot, la propriété. Qu'est ainsi que notre espèce s'est élevée du régime inférieur de l'association patriarcale et de l'indivision terrienne à la haute civilisation de la propriété, civilisation à laquelle nul ne peut avoir été initié, et vouloir rebrousser chemin.
Qu'on se figure ce qui arriverait si tout à coup, la propriété abolie, la terre partagée à nouveau, défense était faite à tous possesseurs fonciers de vendre, échanger, aliéner leur lot ; si, dis-je, le sol était de nouveau et pour tout de bon immobilisé ! N'est-il pas vrai que le possessionné, bien que travaillant pour lui seul et ne payant plus de rente, se croirait rattaché comme autrefois à la glèbe?...
Le principe de propriété, ultra-légal, extra-juridique, anti-économique, n'en est pas moins un produit spontané
de l'être collectif et de la société, et il nous incombe d'en chercher, sinon la justification complète, du moins l'explication.
Le droit de propriété est absolu. Il s'oppose à un autre absolu, le gouvernement; la justification de la propriété, nous la trouvons donc dans ses fins : elle est essentiellement politique. Là ou le domaine appartient à la collectivité, sénat, autocratie, prince ou empereur, il n'y a que féodalité, vassalité, hiérarchie et subordination; pas de liberté, par conséquent, ni d'autonomie. C'est pour rompre le faisceau de la souveraineté collective, si exorbitant, si redoutable, qu'on a érigé contre lui le domaine de propriété, véritable insigne de la souveraineté du citoyen ; que ce domaine a été attribué à l'individu, l'Etat ne gardant que les parties indivises et communes par destination : cours d'eau, lacs, étangs, routes, places publiques, friches, montagnes incultes, forêts, déserts, et tout ce qui ne peut être approprié. La propriété allodiale est un démembrement de la souveraineté. Elle est odieuse au pouvoir en raison de son omnipotence; elle ne plaît point aux démocrates, tous enfiévrés d'unité, de centralisation, d'absolutisme. La propriété féodale n'engendre jamais une république, etréciproquement une république qui laissera tomber l'alleu en fief, qui ramènera la propriété au communisme slave (au collectivisme), ne subsistera pas ; elle se convertira en autocratie.
C'est par la terre que l'exploitation de l'homme a commencé, c'est dans la terre qu'elle a posé de solides fondements : la terre est encore la forteresse du capitaliste moderne, comme elle fut la citadelle delà féodalité et de l'antique patriciat. Eh bien, qu'avons-nous fait pour liquider la dette, pour supprimer l'usure? nous avons organisé le crédit à 1 pour 100. Nous avons organisé la Banque foncière au même taux; nous avons aussi réduit le loyer des maisons à 2 ou 3 pour 100, y compris tous les frais et impôts; c'est environ 6 pour 100 et même 8 pour 100 que le travail gagnera sur toutes ses transactions.
Actuellement le paysan ne peut acheter la terre à crédit, étant forcé de payer l'intérêt à 5 pour 100 et les frais de vente, enregistrennent, etc., ce qui fait environ 8 ou 9 pour 100. Il ne peut pas se libérer, il est obligé de travailler sans espoir de posséder jamais la terre qu'il arrose de sa sueur. Par la Banque foncière, il aura les capitaux à bon marché ; il n'aura plus besoin de passer par le notaire, qui lui prenait 7 à 8 pour 100 et qui à un jour donné le forçait à revendre; et en outre il pourra se libérer par annuités, de sorte qu'au moyen de ces annuités, dans dix ou quinze ans, la propriété lui appartiendra, entièrement libre de toute redevance. Par ce moyen, tout paiement de loyer ou de fermage acquiert au locataire une part proportionnelle dans la propriété. En moyenne, le revenu du capital sur la terre est 3 pour 100. Gela signifie que les frais du travail payés, puisqu'il faut bien que le fermier vive, le surplus qui reste est environ 3 pour 100.
Pourquoi ne réduirions-nous pas la rente de la terre comme nous avons fait pour l'argent et les maisons, et, puisque la terre rapporte peu, n'abaisserions-nous pas à un demi pour cent la rente de la terre, de sorte que le produit appartienne à celui qui la cultive et que, dans quelques années, il puisse la racheter et la posséder librement?
Une liquidation générale et préliminaire est nécessaire à toute révolution. Après soixante-dix ans d'anarchie mercantile, une seconde nuit du 4 août est indispensable. Nous devons procéder avec prudence, mais nous devons agir, car plus tard le prolétariat pourrait bien demander aux riches, à titre de réparation et d'indemnité, le quart, le tiers, même la moitié de leurs propriétés, et un peu plus tard, le tout. Ce serait le droit de la guerre et des représailles. Qu'aurait-on à répondre ?
C'est-à-dire que maintenant encore l'ouvrier peut se dire : Je ne la posséderai jamais, cette terre que je cultive ; nu j'en suis sorti, nu j'y rentrerai. Et comme mon
intérêt est de piocher Je sol, que je ne sais pas faire autre chose, ma condition est immuable ; me voilà pour la vie et la vie de mes enfants attaché à la glèbe : ainsi le veulent les députés que nous avons choisis pour nous donner des lois. Après la révolution, c'est-à-dire après l'organisation du crédit et delà rente, voici ce qu'il pourra dire : Chaque année de rente payée me vaut une part de ce terrain; dans vingt ans la propriété est à moi; moi qui n'ai rien, qui devais n'avoir jamais rien, qui serais mort sans laisser à mes enfants autre chose que le souvenir de mes fatigues, dans vingt ans je posséderai ce fonds qui vaudra vingt mille francs. J'en serai le maître, le propriétaire ; je le vendrai contre de l'or et de l'argent, des billets de Banque; je changerai de pays si cela me convient, et moi, quand je ne pourrai plus travailler, je me ferai avec mon fonds une rente viagère ; ma retraite, la retraite de mes vieux ans ; c'est ma propriété. Voilà toute la révolution.