ORGANISATION DES FORCES ÉCONOMIQUES
La propriété foncière en France intéresse plus de la moitié des habitants ; c'était donc par elle que nous devions commencer l'organisation du travail.
Le travail agricole constitué sur cette base apparaît dans sa dignité naturelle. C'est, de toutes les occupations, la plus noble, la plus salutaire au point de vue de la morale et de l'hygiène.
Par toutes ces considérations, le travail agricole est celui quiexige témoins, qui repousse avec le plus d'énergie les formes sociétaires. Jamais on ne Vit de paysans former une société pour la culture de leurs champs ; on ne le verra jamais.
Il en est autrement de certaines industries qui exigent l'emploi combiné d'un grand nombre de travailleurs, une grande division du travail. Là, l'ouvrier est subordonné à l'ouvrier. Le producteur n'est plus comme aux
champs un prodacteur souverain et libre, c'est une collectivité. Donc, de deux clioses l'une : ou le travailleur nécessairement parcellaire sera simplement le salarié du propriétaire, capitaliste, entrepreneur, ou bien il participera aux chances de pertes ou de gains de l'établissement, il aura voix délibérative au conseil, en un mot il deviendra associé. Dans le premier cas, le travailleur est subalternisé, exploité ; sa condition perpétuelle est l'obéissance et la misère. Dans le second seulement il reprend sa dignité d'homme et de citoyen, il peut aspirer à l'aisance, il fait partie du producteur dont il n'était auparavant que l'esclave, et il produit dix fois plus.
Là donc où la production nécessite une grands division du travail, une force collective considérable, il y a nécessité de former entre les agents de cette industrie une association. Telle est donc la règle que nous devons nous poser si nous voulons arriver sûrement au progrès. Toute industrie ou entreprise, qui par sa nature exige l'emploi combiné d'un grand nombre d'ouvriers de spécialités différentes, est destinée à devenir le foyer d'une société ou compagnie de travailleurs : un chemin de fer, une min&, une manufacture, un navire, sont aux ouvriers qu'ils occupent. Mais là où le produit peut s'obtenir sans un concours de facultés spéciales par l'action d'un individu ou d'une famille, il n'y a pas lieu à association. Le premier venu, capable de coudre et de tailler une paire de bottes, peut s'installer marchand de chaussures; qu'un compagnon ou même plusieurs se joignent à lui, aimant mieux se contenter du salaire de la journée que de courir la chance du commerce, l'un se dira bien le patron et les autres ouvriers, mais au fond ils sont parfaitement égaux et libres. En pareil cas il n'y a pas matière à association; la force collective y compte pour trop peu de chose.
Lorsque l'entreprise requiert l'intervention combinée de plusieurs industries, professions spéciales différentes, l'association, à peine d'immoralité, de tyrannie et de vol,
est de droit. La concession de mines et chemins de fer à des compagnies de traitants, exploiteurs du corps et de l'âme de leurs salariés, est une trahison du pouvoir, un outrage à la dignité et à la personnalité humaines.
Les capitaux nécessaires au remboursement seront fournis parles nouvelles institutions de crédit et la Banque de France, et tout payement d'intérêt ou dividende acquiert aux ouvriers une part proportionnelle dans l'entreprise.
Récapitulons et voyons le progrès que nous devons accomplir aux prochaines élections. *
D'un côté, voici les paysans maîtres enfin du sol qu'ils cultivent; leur masse énorme, indomptable, ralliée par une commune garantie, unie d'un même intérêt, assure à jamais le triomphe de la démocratie. D'autre part, ce sont ces myriades de petits fabricants, artisans, marchands, volontaires du commerce et de l'industrie, travaillant isolément ou par petits groupes, qui préfèrent à la souveraineté du sol leur incomparable indépendance, sûrs d'avoir toujours une patrie ouils trouvent du travail, enfin débarrassés de l'impôt et de l'usure. Enfin apparaissent les grandes compagnies ouvrières. Le cultivateur, par la rente et l'hypothèque, était resté courbé sous le servage féodal ; par la rente foncière, et surtout par le droit des colons à la propriété, il est rendu libre. La terre devient la base immense de l'égalité.
De même, par l'aliénation de la force collective, le salarié delà grande industrie était ravalé à une condition pire que celle de l'esclave ; mais par la reconnaissance du droit que lui confère cette force dont il est le producteur, il ressaisit sa dignité, il revient au bien-être. La grande industrie, agent redoutable d'aristocratie et de paupérisme, devient à son tour un des principaux organes de la liberté et de la félicité publique. Ce que nous avons fait pour le crédit, l'habitation, l'agriculture, nousdevons le faire pour la grande industrie.
Le peuple, même celui du socialisme, veut, quoi qu'il
dise, être propriétaire. L'opinion des masses sur ce point est plus résistante que sur aucune autre question : c'est pour cela qu'elle ne voudra jamais entendre parler de communisme. Plus le principe démocratique a gagné de terrain, plus la classe ouvrière dans les villes et les campagnes interprète ce principe dans le sens le plus favorable à la propriété individuelle. L'hypothèse d'un fermage général ne contient pas la solution désirée par les paysans. Donc, après avoir liquidé la terre, il faut la remettre en -toute souveraineté au laboureur ; hors de là, son orgueil de citoyen et ses droits de producteur ne seraient pas satisfaits. Nous avons dit qu'il faut même affranchir le paysan du fermage. Il faut, pour la justice, que la propriété lui appartienne entièrement, en supprimant absolument le fermage, le loyer usuraire, et j'ajoute, en commanditant tous les travailleurs de la somme nécessaire à leur affranchissement, pour donner à tous le patrimoine individuel et la dot à la jeune fille.
CONCLUSION
La preuve que nous avons établie est celle-ci : plus d'autorité, ni dans la terre, ni dans les immeubles, ni dans l'argent. Or, plus d'autorité veut dire : accord de l'intérêt de chacun avec l'intérêt de tous. Identité de la souveraineté collective et de la souveraineté individuelle.
Plus d'autorité, c'est-à-dire : dettes payées, servitudes abolies, hypothèques levées, fermages remboursés, crédit gratuit, échange égal, association libre; éducation, travail, propriété, domicile bon marché, garantis; plus d'antagonisme, plus de guerre, plus de centralisation, c'est-à-dire le contraire de ce qui est aujourd'hui.
Plus d'autorité, c'est-à-dire encore le contrat social libre à la place de la loi absolutiste; la justice équitable et réciproque, au lieu de la justice souveraine et absolutiste.
Être gouverné, c'est être gardé à vue, inspecté, es-
pionné, dirigé, légiféré, réglementé, parqué, endoctriné, prêché, contrôlé, estimé, apprécié, censuré, commandé par des êtres qui n'ont ni la science ni la vertu.
Être gouverné, c'est être à chaque opération, à chaque transaction, à chaque mouvement, noté, enregistré, recensé, tarifé, timbré, toisé, coté, cotisé, patenté, licencié, autorisé, apostille, admonesté, empêché, réformé, redressé, corrigé. C'est, sous prétexte d'utilité publique et au nom de l'intérêt général, être mis à contribution, exercé, rançonné, exploité, monopolisé, concussionné, pressuré, mystifié, volé; puis à la moindre résistance, au premier mot de plainte, réprimé, amendé, vilipendé, vexé, traqué, horripilé, assommé, désarmé, garrotté, emprisonné, fusillé, mitraillé, jugé, condamné, déporté, sacrifié, vendu, triché; et pour comble, joué, berné, outragé, calomnié, déshonoré. Voilà le gouvernement ! Et dire qu'il y a parmi nous des démocrates qui prétendent que le gouvernement a du bon I Hypocrisie. Un peuple qui a été à la merci de ce système pendant des siècles est trop l'esclave des préjugés pour savoir et pour oser se conduire; c'est pour cela qu'il prend plutôt des protecteurs que des candidats à chaque élection. Il croit que les personnes riches peuvent le représenter. Hélas ! il ne connaît pas l'antagonisme des intérêts. L'économie sociale mène le monde; qu'elle se présente hardiment, qu'elle dise ses secrets, qu'elle donne son mot d'ordre, et toutes les classes sont à ses pieds.
Le paysan n'attend qu'un signe ; il veut la terre, il la couve du regard, elle n'échappera pas à sa convoitise. I paye au capital et à l'Etat plusieurs milliards de droits ; tous les gouvernements ont passé sans rien lui donner ; la République n'en fait pas davantage, aussi le paysan est-il, en fait de gouvernement, profondément sceptique. H n'a pas en politique le moindre principe, la plus mince conscience, l'opinion la plus superficielle. Le paysan est avant tout révolutionnaire, ses idées et ses intérêts le lui commandent.
L'ouvrier est comme le paysan : il veut le travail, l'instruction, la participation, le bon marché du logement et des subsistances; il crache sur les théories politiques, ni plus ni moins que le paysan; il est purement et simplement révolutionnaire, quitte à aller de Louis XVI à Mirabeau, de la Gironde à Marat, de Robespierre à Napoléon, de Gabet à Lamartine.
Le commerçant, l'industriel, le petit propriétaire, quoique plus circonspects dans leur langage, ne prennent pas la chose d'une autre manière. Ge qu'il leur faut, c'est de l'argent à bas prix, des capitaux à longs termes et pas d'impôt ; à part les équivoques^ ils sont révolutionnaire.
Autrefois on disait : La République est au-dessus du suffrage universel. Il faut faire encore un pas et dire : La Révolution est au-dessus de la République bourgeoise.
P.-J. PROUDHON
Je pose maintenant cette question : Oui ou non, Proudhon a-t-il donné la constitution politique et économique des travailleurs, ou n'a-t-il fait que démolir, comme disent ses calomniateurs?
Cette constitution est-elle autre chose que la liberté et la justice? A-t-elle pris quelque chose à la bourgeoisie qui lui appartienne ? Non. Il a simplement supprimé l'usure, comme du reste les plus grands philosophes l'avaient fait avant lui.
Nous ne sommes encore qu'à moitié de son œuvre, et déjà nous voyons les abus expliqués et démolis.
La propriété à tous par le travail; et, par la fédération des peuples, la paix universelle, n'est-ce pas là ce que le peuple veut et ce qu'il obtiendra, le jour où il connaîtra son droit, et qu'il voudra l'exiger?
Après cet exposé, j'ose espérer que les lecteurs approuveront la haute philosophie de Proudhon.