OU IDÉE
Le peuple, à qui la révolution de 1818 a donné le droit de vote, est-il capable d'ester en politique, c'est-àdire de se former sur les questions qui intéressent la collectivité sociale une opinion en rapport avec sa condition, son avenir, ses intérêts; de rendre un verdict raisonné ; enfin, de constituer un centre d'action, expression de ses idées, de ses vœux, de ses espérances, et chargé de poursuivre l'exécution de ses desseins?
Si oui, il importe que le peuple fasse preuve de cette capacité en énonçant un principe vraiment sien, qui résume et synthétise toutes ses idées, comme l'ont fait de tout temps les fondateurs de sociétés.
Si non, il faut qu'il s'instruise, qu'il réfléchisse, ou qu'il se résigne à porter son bât. 11 faut qu'il rejette loiil de lui ces illustres empiriques qui se vantent d'organiser une société au moyen de formules abstraites.
Telle est l'inévitable question soulevée à laquelle il faut absolument répondre.
Le peuple est-il capable, oui ou non ?
Lesflatteurs répondent oui, pour l'exploiter.
Pourquoi alors la démocratie a-t-elle horreur des candidats vraiment démocratiques ? Elle met son orgueil, surtout en province, à ne choisir que des bourgeois riches ; elle prend pour chefs des individus ayant une teinte aristocratique, des avocats, des écrivains pédants, intrigants et charlatans; en voici le motif. Les travailleurs ont vécu depuis l'origine des sociétés, et vivent encore dans la dépendance .de la classe qui possède. L'opinion qu'ils se font de ce que l'on nomme capacité est fausse et exagérée; les professions dites libérales, auxquelles il serait temps doter ce nom, leur semblent peuplées d'hommes ayant trente centimètres de plus que les autres hommes. Us restent vis-à-vis de ces
messieurs leurs très humbles serviteurs. En 1848, le suffrage universel a été établi, il a donné à la masse du peuple la capacité légale; mais près de moitié des électeurs ne votent pas. Ils pourraient cependant voter, ils sont libres : voilà la capacité légale.
Mais la capacité réelle est autre chose : c'est celle-là qui nous occupe. Cette capacité exige que l'électeur ail conscience de lui-même, de sa valeur, de sa dignité, delà place qu'il occupe dans la société, des fonctions auxquelles il a droit de prétendre, des intérêts qu'il personnifie ; et qu'il sache déduire de èela des conclusions pratiques.
Nous demandons : 1° Si la classe ouvrière au point de vue de ses rapports avec la société et avec l'Etat a conscience d'elle-même ; si, comme être collectif, moral et libre, elle se distingue de la classe bourgeoise jacobine, si elle en sépare ses intérêts, si elle tient à ne plus se confondre avec elle, si elle s'est créé une notion de sa propre constitution, si elle se comprend elle-même dans ses rapports avec l'Etat, la nation ; 2° si de cette idée, la classe ouvrière est en mesure de déduire pour l'organisation de la société des conclusions pratiques qui lui soient propres ; et, au cas où le pouvoir, par la déchéance ou la retraite de la bourgeoisie, lui serait dévolu, de créer ou de développer un nouvel ordre politique. Nous posons cette question au peuple entier, et non à quelques meneurs ambitieux qui ne craignent pas l'utopie, si l'utopie peut les porter au pouvoir. Voilà ce que c'est que la capacité réelle et effective.
Nous répondons sur le premier point : Oui, la classe ouvrière comprend tous ses droits et ses devoirs envers la société et l'Etat, mais elle ne les a pas encore définis. Pour la conclusion, elle n'est pas encore formulée; elles n'ont pas déduit la foi nouvelle, le principe et une pratique générale conforme et une politique appropriée (1) ;
(1) C'est pourquoi nous avons établi à la fin de ce volume une formule de constitution républicaine du quatrième Etat, pour établir la, république du peuple et du citoyen.
témoin leurs votes en commun avec la bourgeoisie; témoin leurs alliances avec les empiriques autoritaires.
La classe ouvrière n'est donc pas en mesure de déduire, pour l'organisation de la société, des conclusions pratiques qui lui seraient propres pour l'organisation de sa constitution politique et sociale.
La bourgeoisie entière n'est plus qu'une minorité qui trafique, qui spécule, qui agiote : une cohue. Elle n'a point de conscience ni de flamme au cœur, son rôle est fini ; mais elle se fusionnera avec la classe ouvrière le jour où celle-ci, constituée en majorité, aura saisi le pouvoir et proclamé, selon les inspirations du droit nouveau et les formules de la science, la réforme économique et sociale. — Ce sera la fusion définitive.
DÉGAGEMENT DE l'iDÉE OUVRIÈRE — LE SYSTÈME COMMUNISTE
Les classes ouvrières ne se sont données à aucun maître, soit . Saint-Simon, Enfantin, ou Fourier avec son phalanstère, Pierre Leroux, Considérant, Gabet, Louis Blanc. Elles veulents'appartenir, mais elles n'ont pas défini leur constitution sociale ; et il est peu probable qu'elles renoncent désormais à leur propre initiative. Ni dictateur ni dictature : là est le gage de leur succès. Une révolution sociale comme celle de 1789, que continue la démocratie ouvrière, est une transformation qui s'accomplit spontanément dans toutes les parties du corps politique ; elle n'arrive pas sous la dictée du révélateur.
Le peuple a été mis en possession de ses droits politiques par une révolution en 1848. Il avait acquis la conscience de lui-même, son intelligence s'était éveillée, mais il existe chez lui une certaine confusion.
Le système communiste ramène tout à l'Etat ou à la communauté : travail, industrie, propriété, commerce, instruction publique^ richesse, législation, police, travaux publics, diplomatie, guerre, pour être ensuite répartis au
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nom de la communauté ou de l'Etat à chaque citoyen selon ses aptitudes et ses besoins. La notion du pouvoir ou de l'Etat dans la communauté est absolument la même que celle de nos anciens maîtres. Que l'Etat soit appelé empire, royaume, république ou communauté, c'est évidemment toujours la même chose. Pour les hommes de celte école, le droit de l'homme et du citoyen relève tout entier delà souveraineté du peuple, comme l'élection de Napoléon après le coup d'État du 2 décembre, comme celle des sénateurs et des députés actuels. Leur constitution est mêm.e moins libérale que celle d'aujourd'hui. Voilà pour la liberté communiste. (Que donnerait-elle en Bretagne ?)
Dans l'ordre économique, le but du communisme est de faire rentrer dans l'Etat ou la communauté toute la propriété bourgeoise, ce qui serait encore une rétroi^radation ; la démocratie, ici encore, trancherait de l'autorité. Elle supprime, écrase, broie toute action individuelle : l'éducation et l'instruction des enfants, toute possession séparée, toute vie, toute liberté, toute fortune, tout héritage, toute famille. La liberté collective englobe toutes les libertés corporatives, locales et particulières, où les masses n'ont de pouvoir que ce qu'il en faut pour assurer la servitude universelle d'après les maximes suivantes : indivision du pouvoir, centralisation absorbante, police inquisitoriale, restriction de la famille, à plus forte raison de l'hérédité ; le suffrage universel organisé pour servir de sanction perpétuelle à cette tyrannie anonyme par la prépondérance des sujets médiocres sur les citoyens capables; et les caractères indépendants déclarés suspects plus qu'aujourd'hui même: donc simple déplacement du favoritisme. Qjant aux idées, aux libertés, a la justice, à la science, néant. Le communisme supprime le mariage pour la pornocratie, et cependant, la famille est la base de la liberté, la forteresse de la liberté individuelle. On appelle cela émanciper la France. Le communisme veut rendre à la communauté, avec le reste, la femme et les
enfants. Constamment il s'est écroulé aux moindres essais ; ce serait la ruine, le déficit ; la famine amènerait en quinze jours une révolution générale et on procéderait encore une fois à un^ restauration.
Telle est l'absurdité antédiluvienne qui, depuis trente siècles, a rampé à travers les sociétés, qui a séduit les plus beaux génies et les réformateurs les plas illustres : Minos, Lycurgue, Pythagore, Platon, les chrétiens et leurs fondateurs d'ordres; plus tard, Campanilla, Morus, Babeuf, Robert Oven, les Moraves, etc. Mais elle a eu ceci de bon qu'elle a réuni la politique à l'économie politique, et essayé d'en opérer la synthèse.
SYSTÈME MUTUELLISTE — SPONTANÉITÉ DE l'iDÉE DE MUTUALITÉ DANS LES MASSES MODERNES
Le peuple obéit-il à une excitation du dehors ou bien à une intuition ou conception naturelle? Voilà, dans Tétude des révolutions, ce qu'il faut déterminer avec soin. La priorité est bien à l'individualité, mais il s'en faut de beaucoup que toute pensée émise s'empare des populations. L'idée de mutualité, comme celle de communauté, est aussi ancienne que l'Etat social. Le principe de mutualité a été pour la première fois exprimé dans cette maxime que tous les sages ont répétée et qui fut placée dans la déclaration des droits et des devoirs de l'homme et du citoyen : « Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit ; faites constamment aux autres le bien que vous voudriez en recevoir. » Gela suppose que le citoyen à qui l'intimation en est faite : 1° est libre ; 2^ qu'il a le discernement du bien et du mal. La liberté et la justice qu'il veut nous rejettent bien loin par delà l'idée d'autorité collective, communiste ou de droit divin. Jusqu'alors cette belle maxime n'a été pour le peuple qu'une sorte de conseil ; il veut maintenant exiger qu'on en fasse un précepte et qu'elle acquière force de loi. Voilà donc le mutualisme établi par la classe
ouvrière dans sa constitution. La liberté et la propriété que le tiers-état sut conquérir doivent s'étendre à tous les citoyens. Droit politique égal implique droit social égal ; sans l'égalité sociale l'égalité politique n'est qu'un vain mot. La bourgeoisie en 1789 dut absorber la noblesse. Il s'agit pour nous, non de détruire les droits dont jouissent justement les classes moyennes, mais de conquérir la même liberté d'action. Pas d'égalité chimérique : la liberté, le crédit, le droit au capital, la solidarité, voilà le rêve du peuple. Gomme la bourgeoisie a fait à la noblesse en 1789, en supprimant les droits féodaux, et au clergé en lui enlevant la propriété, il lui sera fait, non par Texpropriation et la guillotine, mais la propriété arrivera au peuple par le crédit gratuit et la suppression de l'usure. La charité comme vertu privée est admise, mais, comme vertu sociale, elle n'est pas suffisante ; il faut arriver à la justice.
Le peuple veut la liberté du travail, la concurrence, la solidarité et la responsabilité par l'association ; l'idée mutuelliste a donc pénétré les classes ouvrières ; mais elles l'ont plus ou moins approfondie.
Cette idée, quand elle sera comprise tout à fait, sera suffisante pour absorber, non plus une noblesse de quelques centaines de mille âmes, mais une bourgeoisie qui se compte par millions; et pour régénérer la société chrétienne tout entière qui doit reprendre cette maxime : « Ne faites pas aux autres ce que vous ne voulez pas qui vous soit fait » — non comme conseil, mais comme principe et^comme loi.
Le mot mutuel signifie réciproque, réciprocité ; mutuum signifie prêt et échange. Supposez que le prêteur devienne lui-même emprunteur, nous aurons un échange, une prestation mutuelle. Cette idée de mutualité, réciprocité, échange, justice, substituée à celle d'autorité, communauté et charité, doit changer de fond en comble l'ordre social actuel. Avec le communisme nous aurions la subordination à l'Etat, l'organisation autoritaire. Avec
le mutuellisme, nous avons la liberté et la propriété. L'organisation mutnelliste consiste en ceci : service pour service, organisation des arbitres et des juges ; droit au travail et à l'aisance, organisation du crédit gratuit, organisation de l'assurance mutuelle, produit pour produit, prêt pour prêt, assurance pour assurance, crédit pour crédit : telle est la loi. De là toutes les institutions de mutuellisme : assurance mutuelle, crédit mutuel, secours mutuels, enseignement mutuel, justice mutuelle, police mutuelle, organisés à la commune par les contractants ou citoyens ; garantie réciproque de débouché, d'échange, de travail de bonne qualité, de juste prix des marchandises et des transports, devenu principe d'Etat, loi d'Etat, d'une pratique aussi facile qu'elle est avantageuse, qui n'exige ni police ni répression. Ici le travailleur est libre et non enseveli dans l'océan communiste. Qui dit mutuellisme ou contrat dit indépendance du travail, responsabilité individuelle ou collective suivant que le travail est individualisé ou groupé, réduction au minimum des frais généraux, suppression du parasitisme et de la misère. Qui dit communisme dit, au contraire : hiérarchie, indivision, centralisation, subordination des volontés, développement des fonctions improductives, parasitisme, et progrès de la misère.
DESTINÉE HISTORIQUE DE l'iDÉE DE MUTUALISME
Toute société est fondée sur une idée. Le mutualisme est fondé sur l'idée de justice synallagmatique ; contrat mutuel, s'appliquant à toutes les relations humaines. Organisation de la justice — Religion libre. — Le droit est le plus puissant des dieux. — La cité ne peut se développer que par la justice. Otez la justice, le droit : la société se corrompt. Le plus paternel des gouvernements, si la justice y fait défaut, n'est qu'une odieuse et insupportable tyrannie. La justice est donc la formule même de la société ; son culte est la plus haute des religions ; son
étude, la théologie par excellence. Une religion conçue par hypothèse, sans justice, serait une monstruosité ; un Dieu injuste serait synonyme de Satan; aucune autre idée que la justice n'est absolue. Eh hien ! c'est cette justice que la démocratie ouvrière, dans son intuition toute spontanée, mais encore obscure, atteste et invoque aujourd'hui, et c'est la mutualité, la réciprocité, le contrat, qui lui fournit son idéal. Cet ordre nouveau que la Révolution française est appelée à fonder en réunissant tous les peuples dans une confédération de confédérations, le voilà. Cette religion de l'avenir qui doit compléter l'Evangile, c'est la mutualité, la religion de la justice.
PUISSANCE DE l'iDÉE MUTUELLISTE — UNIVERSALITÉ d'aPPLI- CATION : EXEMPLE, LES ASSURANCES — l'OFFRE ET LA DEMANDE — LE CRÉDIT — l'aSSOCIATION.
Nous savons que la classe ouvrière, pour une faible partie seulement, s'est un instant fourvoyée, en 1848, dans l'idée communiste, mais a enfin abandonné cette utopie. A:part quelques individualités, personne dans les classes ouvrières ne veut entendre parler de communauté, pas plus que du système de juste milieu et d'anarchie économique des bourgeois. Voyons donc ce que veut la conscience universelle des travailleurs ; ce sera leur indiquer par anticipation les conditions de leur succès et les causes de leur défaite. Voyons donc ce que la démocratie ouvrière doit s'apprêter à faire. La vraie mutualité est celle qui donne service pour service, crédit pour crédit, garantieçpour garantie, valeur pour valeur ; qui, substituant partout un droit rigoureux à une charité languissante, jécartant toute possibilité d'agiotage, rendant le risque commun, tend systématiquement à organiser le principe même de la justice.