‹ Abrégé des œuvres de ProudhonChapitre 163 sur 170 · LIQUIDATION FINALE · texte numérisé non relu

LIQUIDATION FINALE

Depuis 1798, la dette n'a cessé de s'accroître.

En 1789, elle était de 800 millions. En 1814, elle était de 1 milliard 200 millions. En 1857, de 10 milliards (en 1897, elle est de 35 milliards). Jugez, et prenez une décision. C'est la centralisation qui donne ce résultat déplorable.

Pour le système bourgeois, la dette publique est indispensable à l'ordre; cela semble absurde, mais elle attache le rentier au budget ; c'est le lien par lequel le monde conservateur se rallie à la fortune du gouvernement, de quelque nom qu'il s'appelle.

C'est là le système bourgeois. C'est la politique de César. Il faut des dettes au système unitaire, c'est le peuple qui en paye les intérêts. Les créanciers de l'Etat savent bien que la dette ne peut pas toujours grossir sans s'exposer à la banqueroute; mais ils ne la redoutent pas, car ils prêtent à 7 ou 8 pour 100 au gouvernement, et en quelques années, ils ont été remboursés de leurs prêts. Et puis, en cas de liquidation, ils toucheront toujours un petit dividende.

Sous Henri IV, Sully réduisit les intérêts accordés aux prêteurs, et affecta les acomptes déjà payés, au remboursement du capital.

Sous Louis XIV, sous Louis XV, on en fit à peu près autant. En 1798, le ministère Ramel réduit la dette des deux tiers.

La bourgeoisie s'attend bien à une liquidation semblable ; espérons qu'elle n'attendra pas trop longtemps et qu'un ministre comme Sully se trouvera bien sur la route du parti démocratique ouvrier pour liquider la dette, sinon, à son 14 juillet, il le fera lui-même, mais peut-être plus radicalement.

La liberté de la presse, la liberté de parler et d'écrire, la liberté de s'associer et de se réunir l Mais notre législa-

tien se compose depuis 75 ans de la somme de tyrannie que tous les partis républicains et monarchiques ont exercée successivement les uns contre les autres et contre tous dissidents, surtout contre les républicains de principes. Toujours la liberté a été une déception. On accuse toujours les ministres, on les change pour rien, tandis que c'est la centralisation qui amène le despotisme. Les républiques centralisées et bourgeoises se sont toujours montrées aussi intolérantes que les empereurs et les rois. La cause du mal, c'est la centralisation. On parle du Bas- Empire, il faudrait dire aussi la basse bourgeoisie.

La vérité sur les rapports entre le pouvoir centralisé et la presse est pourtant si aisée à saisir, si évidente, si palpable!

Mais le gouvernement, qui se défend contre l'opposition, cache la vérité. Il accuse l'audace des partis, dit qu'il ne poursuit que l'abus, le mensonge, la calomnie, l'outrage à la religion et aux mœurs; il intimide les esprits, il ne parle pas de la centralisation. Quant à l'opposition, elle n'a garde de dévoiler le fond des choses.

Ce que veulent les hommes de l'opposition, c'est d'arriver à leur tour au pouvoir sans changer de système, sans supprimer la centralisation. Ils critiquent le pouvoir, la peur qu'il a de l'opinion, et par suite, la guerre qu'il fait à la presse ainsi qu'aux associations et réunions de citoyens; quitte plus tard, lorsqu'à leur tour ils seront aux affaires, à protester de l'excellence de leurs intentions et à rejeter sur l'atrocité des factions les mesures liberticides que leur aurait imposées l'intérêt supérieur de l'Etat. Depuis 1789, nous assistons à cette comédie digne de la foire où M. le commissaire est toujours battu et Arlequin glorifié. Tout cela parce qu'il y a impossibilité radicale entre le système d'Etat unitaire, que l'opposition veut maintenir, et Texercice des droits que la Révolution nous a garantis : droit à la liberté, droit au travail, à la propriété, au capital et à l'aisance, droit à l'instruction et aux emplois, droit de s'unir et de s'associer, liberté de la presse. Avec

cette centralisation nous avons une administration de l'Etat, une justice de l'Etat, une armée de l'Etat, des travaux, une industrie, une université de l'Etat, une religion de lEtat. C'est le monde de l'autorité, de l'inviolabilité. Tout ce pouvoir supporte impatiemment la critique, il est facile de le comprendre.

Du reste, sur tous les sujets, la presse s'est montrée corrompue et vénale.

Voilà donc à quelles conditions peut exister, dans un grand Etat, la liberté.

Supposons cette belle unité française divisée par cités politiques en arrondissement, et en outre en trente-deux Etats. Supposons en chacune de ces cités et de ces trentedeux Etats le pouvoir réduit à ses attributions essentielles, le budget ramené à ses justes limites, l'ordre politique et l'ordre économique gouvernés par le même principe de mutualité en harmonie avec le gouvernement régi lui-même par le principe féiiératif; au-dessus des Etats confédérés, un conseil suprême presque sans attributions administratives et juridiques, disposant d'un budget minime dont le mandat serait surtout de protéger en chaque Etat les citoyens contre les usurpations locales et les gouvernements locaux, contre l'insolence des factions, pendant que lui-même serait garanti par la convention de tous les Etats. Aussitôt tout change comme une décoration de théâtre. Tout-puissant pour protéger et se défendre puisqu'il est l'organe de la confédération, le pouvoir central est incapable d'usurpation et de conquête. Il n*a pas même de territoire à lui. La presse, entourée d'institutions mutuelles, ayant perdu ses dimensions énormes, que lui avait données la centralisation, ne dépend plus du capital, elle se moralise.

Réunissez-vous, associez-vous, écrivez et parlez; qu'importe au gouvernement? Partout l'ordre est consolidé. Le pouvoir, placé sous l'œil et la main du pays, formé de l'élite des citoyens, peut se moquer de la critique et laisser tout imprimer et tout dire.

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