‹ Abrégé des œuvres de ProudhonChapitre 166 sur 170 · LIBRE ECHANGE · texte numérisé non relu

LIBRE ECHANGE

Le libre échange ne pourra vrgiiment exister que par la réduction du prix de transport des marchandises à deux centimes au plus par tonne et par kilomètre ; quand les effets de commerce s'escompteront à 1/2 pour 100, quand le crédit agricole au même taux sera organisé, quand la dette publique sera éteinte ainsi que la dette hypothécaire, en comptant l'intérêt payé à titre d'amortissement de ces dettes, quand l'impôt sera réduit des deux tiers, quand le territoire sera organisé de manière à nourrir dix millions de familles agricoles, quand l'organisation ouvrière aura posé ses larges fondements, quand la centralisation gouvernementale aura fait place à l'autonomie de la commune et de la cité politique, organisée à Tarrondissement tout en laissant subsister la petite com-

mune actuelle et que l'autonomie provinciale au point de vue administratif sera rétablie.

LES COALITIONS OUVRIÈRES — QUESTIONS INSOLUBLES DANS LE RÉGIME POLITIQUE ÉCONOMIQUE ACTUEL — LES GRÈVES

Grâce à l'établissement du suffrage universel, le peuple a monté dans l'ordre politique d'un cran ; la bourgeoisie a paru descendre en proportion ; mais ce que celle-ci a perdu d'un côté, on peut dire qu'elle le regagne de l'autre : le développement de la féodalité industrielle et financière, qui tient en respect la politique formant compensation. Ainsi le pays en est resté au même point, constitué sur l'unitarisme gouvernemental et Tanarchie économique que produisent l'infériorité du travail à l'égard du capital, l'antagonisme des classes, la contradiction dans les lois et le despotisme.

Le droit de coalition de la part des ouvriers implique le droit de coalition des maîtres : c'est la guerre organisée entre le travail et le capital. La coalition des maîtres est forcée et facile, mais celle des ouvriers est presque impossible, parce qu'il leurestdéfendu sous des peines sévères de porter atteinte à la liberté du travail, ce qui ouvre la porte aux délections. Les ouvriers ne peuvent pas espérer maintenir contre Tintérèt privé, contre la corruption, contre la misère, l'unanimité indispensable pour vaincre la résistance des maîtres. C'est la défaite presque certaine du travail. Que de déceptions à enregistrer !

L'association par la mutualité et l'organisation du crédit vous permettrait de vous constituer sur la surface de l'Europe en compagnie de travailleurs. Voilà où est votre force, où les ouvriers doivent porter leurs revendications.

Un établissement au capital de trois millions occupe mille ouvriers. Ils se mettent en grève. Au bout de quinze jours les ouvriers ont dépensé leurs ressources, tandis que l'établissement a perdu 0 fr. 84 par action, le capital

n'aura perdu au bout d'un mois que le douzième de ses intérêts, le capital ne sera pas entamé. Evidemment la partie n'est pas égale, et en outre les capitalistes ont recours aux ouvriers étrangers, à l'armée, et après cela, après capitulation, nous avons le renvoi des ouvriers. Tandis que, avec une petite subvention de crédit à 1/2 pour 100 d'intérêt pour garantie, comme nous l'avons donnée aux agriculteurs, on rendra possible l'association. L'association mutuelle des ouvriers rétablira la balance, et la lutte entre le capital et le travail n'existera plus.

Je demande la permission au lecteur de donner ici une explication sur le crédit, question toute d'actualité ; elle m'est suggérée par la longue discussion qui vient d'avoir lieu à la Chambre des députés pour le renouvellement du privilège de la Banque de France.

On remarquera tout de suite que la théorie de Proudhon sur la question du crédit mutuel gratuit n'est pas admise par les députés socialistes, parce qu',elle est trop facile à appliquer sans parlementarisme. Gela me prouve, une fois de plus, qu'il était indispensable d'abréger les œuvres de ce grand logicien, pour les faire pénétrer dans l'esprit des classes ouvrières, car si elles attendaient leur affranchissement des hommes politiques, elles l'attendraient longtemps. Il faut les instruire pour qu'elles se sauvent elles-mêmes.

M. Viviani a dit à la Chambre, dans la séance du 25 mai : « Que le crédit ne peut résoudre la question sociale, attendu qu'on ne peut donner le crédit qu'à ceux qui possèdent déjà le gage du crédit, c'est-à-dire la propriété ; et non pour acquérir l'instrument du travail : la terre, les manufactures, les monopoles. »

Cette déclaration est inexacte, puisque, parle privilège hypothécaire, le gage du crédit existe. Donc la solution entière de la question sociale peut et doit être donnée par

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Torganisation du crédit gratuit pour tous. Citons des exemples :

P"" exemple, — Le crédit, pour les employés des administrations publiques qui avaient besoin d*un cautionnement, n'existait pas il y a vingt ans. Actuellement, les banques leur font Tavance de leur cautionnement ; elles le versent à l'administration même qui délivre au bailleur de fonds un certificat d'hypothèque sur le cautionnement, et les banques ne perdent rien.

2* exemple. — Une maison, un champ, se vendent presque toujours à crédit ; les ventes ne se font pas autrement, et il est stipulé dans l'acte que le payement se fera en quatre ou cinq ans. On fait transcrire l'acte de vente au bureau des hypothèques de l'arrondissement, et l'acquéreur ne peut revendre sans avoir remboursé de prix au vendeur. Donc, le crédit existe pour tout le monde.

3® exemple. — Puisqu'on peut vendre des maisons, des champs ou des fonds de commerce à crédit, la Banque nationale peut prêter la somme nécessaire pour acheter une maison, des terres, en prenant hypothèque sur ces terres ou sur cette maison, ou sur la manufacture, afin qu'on ne puisse les revendre sans avoir remboursé la Banque. Il peut en être ainsi pour tous les instruments de travail, pour le cautionnement des ouvriers dans les usines et manufactures. Avec ce système, les verriers d'Alby n'auraient pas attendu pour former leur association qu'une personne leur ait donné 100,000 francs, qui seront peutêtre insuffisants, tandis que le crédit de la Banque nationale leur aurait prêté trois millions, — c'est-à-dire trois mille francs par ouvrier s'ils sont un mille.

Donc, on peut et on doit résoudre la question sociale par ce procédé simple et pratique.

Donc, les députés dits socialistes qui ont applaudi M.Vivianise sont trompés. — Yoilà pour la première affirmation de M. Viviani.

M. Viviani va nous en donner la preuve lui-même un peu plus loin, toujours avec les applaudissements des dé-

pûtes dits socialistes. En effet, il demande que la Banque nationale « enrichisse le pays en répandant partout, par de larges artères, le crédit bienfaisant ; par conséquent, dit-il, le premier devoir d'une banque nationale consiste à abaisser à i/2 pour 100 le taux de l'escompte, chiffre qui a été reconnu nécessaire pour assurer la vie et le service de la Banque.

» Alors, de cette simple formule, ne voyez-vous pas jaillir les progrès? L'escompte à 1/2 pour 100, c'est le crédit donné pour rien à l'agriculteur, c'est le crédit ouvrier constitué, c'est le crédit pour la moyenne industrie, pour le petit commerce. J'ajoute que la Banque nationale entraînerait derrière elle la concurrence privée, et elle ferait abaisser partout le loyer de l'argent.

» Ah ! Nous comprenons, aux résistances qui sont en face de nous, que bien des capitalistes redoutent le jour où l'abaissement universel du loyer de l'argent les obligera à mettre à bas prix leurs capitaux au service de toute la nation. » [Applaudissements à V extrême-gauche.) (Mais, messieurs, c'est tout Proudhon, celai)

» C'est par l'abaissement du taux de l'escompte que par conséquent sera surexcitée la production. Et ainsi se trouvera réalisée cette grande parole de Turgot qui disait : « Lorsque le prix du crédit baisse dans une nation, » c'est comme lorsque l'eau baisse dans un pays sub- » mergé : le crédit, en descendant, découvre peu à peu » des entreprises qu'il ne connaissait pas, et il vient se » mettre à leur disposition pour les faire naître et les faire » fructifier. » (Très bien! très bien! à V extrême- gauche.) (Encore une fois, messieurs, vous applaudissez Proudhon!)

Donc, messieurs Viviani et G^®, en demandant la création d'une Banque d'État, vous déclarez que vous pouvez faire la réforme sociale partiellement, tandis que Proudhon dit que la réforme sera complète.

Proudhon n'a jamais dit plus ; il n'a jamais été aussi loin. Quand il organisa le crédit gratuit, il ne faisait des-

cendre l'escompte qu'à 1 pour 100 pour commencer, excepté pour l'agriculteur à 1/2 pour 100. Donc, M. Yiviani et M. Jaurès ont eu tort de dire que Proudhon s'est trompé en demandant'le crédit gratuit, ou au prix de revient, puisque tous les députés socialistes ont voté le projet de M. Viviani.

Voici pourquoi les hommes politiques se séparent de Proudhon : c'est que Proudhon aftirme et démontre d'une manière irréfutable que, par le gouvernement, jamais cette réforme ne se fera, et qu'il faut absolument que le peuple l'inscrive dans la Constitution ; tandis que les parlementaires disent : « La réforme se fera par la conquête des pouvoirs publics, par le parlementarisme, par les députés, quand ils auront la majorité » ; et Proudhon a démontré l'impuissance du gouvernement pour faire des réformes.

Si les parlementaires ne veulent pas suivre Proudhon, quoiqu'ils sachent bien qu'il araison, c'est parce quMls peuvent attendre la réforme pendant des siècles ; ils vivent de cette attente. Vous êtes, il est vrai, la minorité, messieurs, mais vous êtes députés, même conseillers municipaux de Paris; vous partagez le budget et les sinécures, pendant que le peuple attend ; vous faites de l'opposition jusqu'au moment où, comme M. Doumer, on vous nomme gouverneur de quelque chose avec 100,000 francs d'appointements ; ou comme M. Pichon, ambassadeur au Brésil; ou comme tant d'autres : receveurs généraux ou entreposeurs des tabacs, percepteurs à Paris — vous et vos parents et amis. — C'est donc votre intérêt de parlementaires que vous défendez, quand vous combattez le grand" socialiste Proudhon au profit d'une secte allemande qui n'a pas de sexe et qui ne se tient pas debout.

M. Méline, président du Conseil, a aussi répondu d'une manière inexacte à l'opposition, et naturellement il a été très applaudi, quand il a dit : « Le crédit ne se donne pas, il se gagne. »

— Pardon, monsieur le président du Conseil : on

donne, on prête, on vend à crédit, nous venons de le prouver par des exemples. C'est la propriété qui ne se donne pas, et qui ne doit pas se donner, mais se gagner. Espérons que dans l'avenir il en sera ainsi : c'est le rêve de Proudhon, mais nous en sommes loin !

Puisque vous voulez des syndicats pour l'agriculture, c'est l'arrondissement qui, pour le Crédit agricole, sera le syndicat des agriculteurs ; et qui répondra de la régularité des prêts à la Banque centrale, créatrice unique et responsable des billets de banque vis à vis du public.

Eafin, un autre orateur, M. Jaurès, dit que le crédit est une chimère et qu'il n'y a devrai que la doctrine allemande qui exigera, par la conquête des pouvoirs publics, c'est-à-dire par la centralisation parlementaire, corruptrice et dictatoriale, le remplacement de la propriété individuelle par la propriété sociale commune ou collectiviste, c'est-à-dire par la double dictature parlementaire et économique ; par la suppression de la liberté et de la propriété individuelles; ou autrement dit : la suppression des immortels principes de la Révolution française.

On croirait que les Allemands craignent qu'un jour notre démocratie ne se réveille enfin ; car, si elle pouvait se ressaisir, un souffle de sa puissante poitrine suffirait pour supprimer le despotisme de l'Allemagne et le règne militaire qu'elle impose à l'Europe.

— Non, monsieur le député semi-socialiste, Allemand- Français, nous ne voulons pas plus du système allemand, qui serait trop lourd pour des Gaulois, que de vos gasconnades qui sont trop légères. — Unissez vous aux Allemands si vous voulez, mais ne dites pas que l'ineptie que vous esquissez est adoptée par toutes les écoles socialistes du monde entier; elle ne peut même pas être formulée. Et surtout, ne calomniez pas les Français en disant que cette machine à despotisme et à paupérisme, « c'est la nuance de la France, du premier peuple émancipé », quand, au contraire, la France socialiste ne poursuit

qu'un but : achever la Révolution qu'elle a commencée en 1789.

Je termine l'analyse de cette discussion. Enfin : M. Ernest Roche a présenté un amendement pour l'organisation du crédit de la Banque nationale pour les ouvriers : il a été voté par 449 voix. Si ces députés voulaient revenir au bon sens français, nous serions dans la voie du progrès, car la nation entière aurait voté cet amendement dans la Constitution; bientôt la poussée révolutionnaire balayerait tout ce qui voudrait lui barrer le chemin, et en trois fois vingt-quatre heures, comme dit Proudhon, la révolution serait terminée.

Espérons que les hommes politiques finiront par comprendre qu'ils ne seront véritablement heureux que quand tous les citoyens seront véritablement libres, et égaux par le travail.

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