‹ Abrégé des œuvres de ProudhonChapitre 167 sur 170 · TRANSFORMATION DU SYSTÈME HYPOTHÉCAIRE ACTUEL · texte numérisé non relu

TRANSFORMATION DU SYSTÈME HYPOTHÉCAIRE ACTUEL

Maintenant qu'il est démontré que le crédit hypothécaire devra être la base de l'organisation sociale, puisque c'est par lui que nous anéantirons l'usure et que nous donnerons la propriété aux ouvriers, je veux, pendant que je tiens la plume, proposer la transformation complète du système hypothécaire actuel, afin de le simplifier et de supprimer les cent millions de frais qu'il coûte aux débiteurs. Il est du reste tout à fait défectueux en ce qui concerne les hypothèques légales.

Voici ce que je propose : on sait que tous les citoyens possèdent un casier judiciaire à la commune du lieu de leur naissance qui peut être consulté par tout le monde ; c'est-à-dire que ceux qui ont subi une condamnation sont inscrits à la mairie ; quant aux autres, ce casier n'existe pas ou il est en blanc.

Eh bien, pour transformer le système hypothécaire actuel, il suffirait d'admettre ou de décréter que chaque citoyen aura dans sa commune son casier hypothécaire

qui établira sa situation hypothécaire vis à vis de la Banque nationale ou de tout autre créancier : prêteur ou vendeur à crédit, ou même hypothèque légale.

De la sorte, le gage du crédit serait immédiatement créé pour tout le monde, puisque ceux qui prêteraient de l'argent pour acheter une maison, des terres, ou pour commanditer les associations ouvrières, pourraient, sans frais, faire inscrire leur créance à la mairie, sur le carnet ou le casier hypothécaire du débiteur. Celui-ci ne pourrait vendre sa maison, sa terre ou sa part dans la société, sans avoir remboursé le créancier, qui serait lui-même chargé de surveiller Tinscription de sa créance ; ce qu'il ferait très exactement.

L'assurance mutuelle serait faite à l'arrondissement, avec succursale au canton; tout serait assuré à peu de frais, et la Banque nationale et tous les prêteurs auraient la tranquillité la plus complète sur le gage du crédit.

En outre, une économie de cent millions au moins serait faite sur le système actuel, et le dixième de ces cent millions suffirait largement pour combler les pertes occasionnées par les prêts futurs.

Je dois dire que ce projet n'est pas de Proudhon, mais de moi ; qu'il n'a pas subi l'épreuve de la controverse. J'en réclame cependant la paternité, et j'en demande la critique à qui de droit. En attendant l'épreuve, on conserverait, pour toutes les opérations du Crédit mutuel social, le système hypothécaire actuel.

l^r VOLUME

La correspondance de Proadhon doit être lue par tous ceux qui voudront bien comprendre ses ouvrages, mais comme elle ne contient pas moins de quatorze volumes, il est bien difficile aux ouvriers, pour lesquels Proudhon travaillait, de se les procurer et de les lire

Il est donc nécessaire d'en faire un extrait, un résumé, pour donner les plus importantes de ces lettres au point de vue littéraire, politique et socialiste, celles surtout qui expliquent pourquoi il a été obligé de combattre souvent les hommes politiques de son époque, qui pouvaient être animés des sentiments les plus dévoués à la démocratie, mais qui ont manqué de logique, de science politique et de discernement dans leur conduite politique pendant la révolution de 1848, et même sous l'Empire.

Je ne puis mieux procéder, je crois, pour faire comprendre toute l'importance de cette correspondance, que de transcrire ici l'appréciation que Sainte-Beuve en a faite.

» Je suis persuadé, dit Sainte-Beuve, que la correspondance de Proudhon sera son œuvre capitale, vivante, et

que la plupart de ses livres ne seront plus que comme des pièces à l'appui. Ses livres ne s'entendent bien qu'à l'aide de ses lettres, et des explications continuelles qu'il y donne à ceux qui le consultent dans leurs doutes et qui l'interrogent pour s'en éclaircir. Elle a été considérable de tout temps, surtout depuis son entrée dans l'entière célébrité. L'histoire de son esprit est dans ses lettres, c'est là qu'il faut le chercher. Quand il parle morale et famille, il a par moments de l'homme de la Bible et du patriarche. Ai-je raison de dire qu'un jour la correspondance de Proudhon sera la partie la plus accessible et la plus attrayante de son œuvre ? » (Mais non la plus importante.)

Nous trouvons dans le premier volume une lettre fort curieuse d'un des amis de Proudhon qui lui prédit son avenir philosophique et sociaUste avec une pénétration de vue extraordinaire ; cette lettre est de M. Fallot, sousbibliothécaire à l'Institut ; elle est datée du 5 décembre 1831 . Il lui dit : « Mon cher Proudhon, conservez cette lettre. Relisez-la d'ici quinze ou vingt ans, vingt-cinq ans peutêtre, et si alors la prédiction que je vais vous faire ne s'est pas accomplie, brûlez-la comme d'un fou, par charité et par respect pour sa mémoire. Voici ma prédiction : Vous serez, Proudhon, malgré vous, irrésistiblement, par le fait de votre destinée, un écrivain, un auteur; vous ^erez un philosophe, vous serez une des lumières du siècle, et votre nom tiendra sa place dans les fastes du dix-neuvième siècle comme ceux de Gassendi, de Descartes, de Malebranche, de Bacon, dans le dix-septième; comme «eux de Diderot, de Montesquieu, d'Helvétius, de Locke, d'Holbach dans le dix-huitième. Tel est votre sorti Maintenant, agissez à votre guise: composez des caractères d'imprimerie, élevez des bambins, enfoncez-vous dans une retraite profonde, recherchez des villages obscurs et écartés, tout cela m'est égal, vous ne sauriez vous dépouiller de la plus noble partie de vous-même, de cette intelligence active, forte, chercheuse, dont vous êtes doué; votre place est marquée sur. la terre, et elle ne saurait

CORRESPONDANCE DE PROUDHON — l^"" VOLUME 403

rester vide. Prenez-vous-y comme il vous plaira. Je vous attends à Paris, philosophant, platonisant ; vous y viendrez bon gré, mal gré. Il faut que ma conviction soit bien forte pour que je me hasarde à vous l'écrire. Proudhon ! si je meurs, jurez-moi que vous m'immortaliserez! »

Ce premier volume contient aussi la profession de foi adressée par Proudhon aux membres de l'Académie de Besançon pour concourir à l'obtention de la pension Suard. Elle indique très exactement la vocation de Proudhon pour l'étude de la philosophie socialiste. Je la reproduis entièrement,

Proudhon obtint la pension Suard ; c'était 1,500 francs de revenu légués par madame Suard à l'Académie de Besançon, pour être donnés tous les trois ans à un jeune homme du Doubs, reconnu le plus capable pour l'étude des sciences, du droit ou de la médecine. Proudhon avait promis de travailler à l'amélioration du sort des ouvriers ses frères, et il tint parole.

Voici la profession de foi :

Pierre -Joseph Proudhon, candidat a la pension Suard A messieurs de V Académie de Besançon.

« Messieurs,

)) Je suis compositeur et correcteur d'imprimerie, fils d'un pauvre artisan qui, père de trois garçons, ne put jamais faire les frais de trois apprentissages. J'ai connu de bonne heure le mal et la peine ; ma jeunesse, pour me servir d'une expression toute populaire, a été passée à plus d'une étamine. Ainsi luttèrent avec la fortune, Suard, Marrnontel, une foule de littérateurs et de savants. Puissiez-vous, messieurs, à la lecture de ce mémoire, concevoir la pensée qu'entre tant d'hommes fameux par les dons de l'intelligence, et celui qui en ce moment sollicite vos suffrages, la communauté de malheur n'est peut-être pas l'unique point de ressemblance.

Destiné d'abord à une profession mécanique, je fus, par les

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conseils d'un anii.de mon père, placé comme élève externe gratuit au collège de Besançon. Mais qu'était-ce que la remise de 120 francs pour une famille où le vivre et le vêtir était toujours un problème ? Je manquais habituellement des livres les plus nécessaires; je fis toutes mes études de latinité sans un dictionnaire ! Après avoir traduit en latin tout ce que me fournissait ma mémoire, je laissais en blanc les mots qui m'étaient inconnus^ et, à la porte du collège, je remplissais les places vides. J'ai subi cent punitions pour avoir oublié mes livres.

C'était que je n'en avais point. Tous mes jours de congé étaient remplis par le travail des champs ou de la maison, afin d'épargner une journée de manœuvre; aux vacances, j'allais moi-même au bois chercher la provision de cercles qui devait alimenter la boutique de mon père, tonnelier de profession.

A la fin de ma quatrième, j'eus pour prix la Démonstration de Vexistence de Dieu, par Fénelon. Ce livre me sembla tout à coup avoir ouvert mon intelligence et illuminé ma pensée. J'avais entendu parler de matérialistes et d'athées : il me tardait d'apprendre comment l'on s'y prenait pour nier Dieu.

Ne pouvant continuer mes études, j'entrai dans une imprimerie... Je pris le bâton de compagnon du tour de France...

Gomme consolation à ma misère, je connus un ami : Gustave Fallot, premier pensionnaire Suard. Il m'écrivit ceci : « La vie que vous menez ne vous convient pas, Proudhon; nous sommes frères ; tant qu'il me restera du pain et line chambre, je partagerai tout avec vous. Venez ici, et nous vaincrons ou nous périrons ensemble. » Hélas ! il est mort bien peu de temps après, saisi par le choléra !...

Pardon, messieurs, d'abuser de votre patience ; mais si je ne découvre à vos yeux ma calamiteuse existence, qui me recommandera à votre attention ? Qui parlera pour moi ? Habitant les ateliers, témoin des vices et des vertus populaires, mangeant mon pain gagné chaque jour à la sueur de mon front, obligé, avec mes modiques appointements, d'aider ma famille et de contribuer à l'éducation de mes frères, fatigué de ma condition précaire, j'essayai, avec un ami, d'ouvrir, de réorganiser un pe-

tit établissement d'imprimerie, mais nous ne réussîmes pas. Voilà, messieurs, le compendium de mon existence.

Né et élevé au sein de la classe ouvrière, lui appartenant encore par le cœur et les affections, et surtout par la communauté des souffrances et des vœux, ma plus grande joie, si je réunissais vos suffrages, serait, n'en doutez pas, messieurs, de pouvoir désormais travailler sans relâche, par la science et la philosophie, avec toute l'énergie de ma volonté, et toutes les puissances de mon esprit, à l'amélioration morale et intellectuelle de ceux que je me plais à nommer mes frères et mes compagnons; de pouvoir répandre parmi eux les semences d'une doctrine que je regarde comme la loi du monde moral; et, en attendant le succès de mes efforts, dirigés par votre prudence, de me trouver déjà en quelque sorte comme leur représentant auprès de vous. »

P.-J. PROUDHON

Enfin, ce volume contient encore la biographie de Proudhon par M. Langlois. Je la donne ici, car il est indispensable de faire connaître notre grand philosophe à tous les points de vue :

Proudhon est né le 15 janvier 1809, à la Mouillère, faubourg de Besançon; sa mère était une femme supérieure, d'un caractère héroïque. Sa famille était si pauvre, qu'on ne pouvait lui acheter les livres réclamés par le collège; il laissait ses sabots à la porte et entrait tète nue, n'ayant pas de chapeau ; mais, à la distribution des prix il était chargé de couronnes. Au logis, il n'y a pas de quoi dîner. Obligé de gagner sa vie, il ne put continuer ses études; il entra comme correcteur dans une imprimerie de Besançon. Devenu ouvrier typographe, il fit son tour de France; et il arrive, à force de travail et de talent, à obtenir la pension Suard, qui lui donne 1,500 fr. de rente pour trois ans. Il en profite pour travailler à Témancipation des ouvriers, et un de ses premiers ouvrages trace les abus de la propriété.

Il était très bon latiniste et corrigeait régulièrement

les fautes qui se trouvaient dans les manuscrits qu'il devait composer comme typographe. C'est à ce sujet qu'il fit la connaissance de M. Fallot, dont nous avons reproduit la lettre plus haut. Proudhon fait la critique de toutes les institutions du gouvernement.

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