LE GOUVERNEMENT DU TRAVAIL
Le travail peut-il devenir gouvernement? Qu'y a-t-il de commun entre le travail et le pouvoir? Entraîné par le préjugé gouvernemental, le peuple n'eut rien de plus pressé que de se refaire tout d'abord un gouvernement. Le pouvoir fut remis par le peuple à un certain nombre d'hommes de son choix, chargés de fonder la République et de résoudre, avec le problème politique, le problème social, le problème du prolétariat. « Nous vous donnons trois mois. — Nous avons trois mois de misère au service de la République, n disait le peuple. Les hommes
18 OEOVRES DE PROUDHON
choisis par le peuple, installés à l'Hôlel-de-Vilie, formèrent le gouvernement provisoire. Ceux qui, depuis dix-huit ans, avaient répété sur tous les tons : Larévolution sociale est le but, la révolution 'politique est le moyen, furent embarrassés quand, une fois en possession du moyen, il leur fallut arriver au but et mettre la main à la besogne. Ils réfléchirent et ils décidèrent que le gouvernement n'était pas fait pour donner du travail aux ouvriers, que le plus sûr pour eux était de continuer le statu quo de Louis-Philippe, tant que le peuple ne l'imposerait pas d'autorité.
Pourtant, ils ne manquaient pas d'intelligence, les conspirateurs de trente ans qui avaient combattu tous les despotismes, fait la critique de tous les ministères, écrit l'histoire de toutes les révolutions, dont chacun avait une théorie sociale en portefeuille. Ils ne demandaient pas mieux que de prendre une initiative quelconque, ces aventuriers du progrès. Comment donc restèrent-ils trois mois sans produire le plus petit acte réformateur, sans faire avancer d'une ligne la révolution? Gomment, après avoir garanti par un décret le droit au travail, ne parurent-ils s'occuper, tout le temps qu'ils furent aux affaires, que des moyens de ne pas remplir leur promesse? C'est, voyezvous, qu'ils étaient le gouvernement, et qu'en matière de révolution, l'initiative répugne au capital. Là est la clef de tous les faits qui se sont accomplis depuis février, en France et en Europe, et qui pourraient bien s'accomplir pendant longtemps encore.
Ce qui fait que le gouvernement est par nature immobiliste, conservateur, réfractaire à toute initiative, même contre-révolutionnaire, c'est qu'une révolution est chose organique et que le gouvernement est chose mécanique et d'exécution. Une révolution est une explosion de la force organique, une évolution du dedans au dehors de la société. Elle n'est légitime qu'autant qu'elle est spontanée. Le gouvernement provisoire avait pour devoir d'inviter les citoyens à produire eux-mêmes, par le plein exercice
LES CONFESSIONS d'uN RÉVOLUTIONNAIRE 19
!de la liberté, les faits nouveaux sur lesquels lui, gouverne- :ment, serait plus tard appelé à exercer soit une surveil- |lance, soit, au besoin, une direction. Il ne demandait pas I mieux que de révolutionner, mais il ne savait comment js'y prendre. C'était un composé de conservateurs, de doctrinaires, de Jacobins, de socialistes, parlant chacun une il langue à part, qui ne pouvaient s'entendre sur une chose (aussi grave qu'une révolution ; on ne fit rien. Aussi, dès 'le 17 mai 1848, la révolution était refoulée au nom du f pouvoir.
1 La révolution de 1789 était faite dans l'opinion quand 'elle fut déclarée par le pouvoir. Les démagogues de Fé- : vrier 1848 eurent le secret, en traînant le socialisme au pouvoir, de faire proscrire jusqu'aux idées. Ce sont eux ' qui firent éclater l'antagonisme entre la bourgeoisie et le peuple. Pendant que le gouvernement provisoire, dépourvu du génie de révolution, se séparait à la fois de la bourgeoisie et du peuple, un je ne sais quel socialisme gouvernemental enfiévrait les âmes, affectait la dictature.