‹ Abrégé des œuvres de ProudhonChapitre 22 sur 170 · MARS 1848. — RÉACTION. — LOUIS BLAJNC · texte numérisé non relu

MARS 1848. — RÉACTION. — LOUIS BLAJNC

Toute révolution, l'expérience l'atteste et la philosophie le démontre, pour être efficace, doit être spontanée ; sortir, non de la tête du pouvoir, mais des entrailles du peuple. Mais d'après le préjugé généralement répandu, le travail devenu gouvernement doit procéder par les voies gouvernementales. Ce serait au gouvernement de développer la révolution, car, dit-on, la révolution doit venir d'en haut, puisque c'est en haut que se trouvent rintelligence et la force. Mais le gouvernement est plutôt réactionnaire que progressif; il ne saurait avoir l'intelligence des révolutions, attendu que la société, à qui seule appartient ce droit, ne se révèle point par des actes de législation, mais par la spontanéité de ses manifestations. Il ne faut pas que le gouvernement soit le patron, mais le valet de la société. Si un certain nombre de citoyens

veulent contraindre le gouvernement à marcher du côté de la révolution, une autre partie des citoyens l'en empêchera. Qu'arrivera-t-il de ce conflit? — Nous avons montré l'incompétence du gouvernement ; alors, plus les hommes du mouvement chercheront à entraîner le pouvoir, plus ceux de la résistance le feront reculer. — Et il en sera toujours ainsi : voilà ce que dit la théorie. L'histoire en dit autant ; quinze jours s'étaient à peine écoulés depuis la proclamation de la République, que l'inquiétude s'emparait des esprits. Le pouvoir pouvait tout, disait-on, et on ne le voyait rien entreprendre. Les plus ardents se plaignaient que le gouvernement provisoire ne fit rien pour la révolution. Les trembleurs, au contraire, l'accusaient d'en faire trop. Un prétexte suffit pour amener une collision ; le gouvernement refoula la manifestation des bonnets à poil (réactionnaires), J6 mars.

Le gouvernement provisoire devait-il faire élire immédiatement une Assemblée, ou bien ne devait-il rendre ses comptes au suffrage universel qu'après avoir fait tout le bien qui était à faire? Le gouvernement convoqua immédiatement une Assemblée nationale. Pour moi, j'avais une opinion entièrement opposée à celle qui prévalut, et je regardais l'adoption de l'autre parti comme devant exercer la plus heureuse influence sur les destinées de la République.

Considérant donc l'état d'ignorance profonde et d'asservissement moral où les campagnes en France vivent plongées ; l'immensité des ressources que ménage aux ennemis du progrès la possession exclusive de tous les moyens d'influence et de toutes les avances de la richesse; tant de germes impurs déposés au fond de la société par un demi-siècle de corruption impériale ou monarchique; enfin la supériorité numérique du peuple ignorant des campagnes en politique sur le peuple des villes, je pensais que nous aurions dû reculer le plus loin possible le moment des élections, après avoir décrété provisoirement de vastes réformes politiques et économiques. Le peuple

Page 1