LE 10 DÉCEMBRE 1848. — LOUIS BONAPARTE
Louis Bonaparte, président delà République! l'homme de Boulogne et de Strasbourg ! quelle ironie ! Cinq millions et demi de voix contre deux millions à Gavaignac, Ledru-Rollin, Raspail, Changarnier, Lamartine. C'était une honte de plus pour la France. Quoi! Bonaparte président de la République. Dans le journal le Peuple^ je l'avais prédite aux Montagnards, cette nomination. Pauvres Montagnards, vous vouliez du pouvoir? Pauvres myopes, vous allez en avoir! Je l'ai combattu à outrance dans le Peuple pour faire échec à l'Empire. Va, Bonaparte, tu seras le dernier des gouvernants de la France ! — La corruption du pouvoir avait été l'œuvre de la monarchie constitutionnelle, la mission de Bonaparte sera de mener le deuil du pouvoir ; c'est son exécuteur testamentaire. — La France, regardez-la de prés, elle est épuisée, finie ; la vie s'est retirée d'elle. A la place du cœur, c'est le froid métallique des intérêts ; au siège de la pensée, c'est un déchainememt d'opinions qui toutes se contredisent et se tiennent en échec. On dirait déjà la fermentation vermineuse des cadavres. Que parlez-vous d'honneur, de liberté, de patrie ? La France est morte. Gardez-vous d'arrêter le travail de décomposition, c'est la révolution seulequi la ressuscitera. — Cependant les années se suivent et le grand jour delà résurrection n'arrive pas. — 1848 arrive — suffrage universel — spectacle en douze tableaux — réaction — et puis encore, et puis toujours, corruption! — Que d'occasions de nous faire voir, si un reste de cœur nous battait! que de motifs d'agir si nous étions un peuple !
Le gouvernement du 10 décembre accomplit sa fonc-
LES CONFESSIONS d'uN RÉVOLUTIONNAIRE 37
tion de croque-mort ; le devoir de la Présidence est de VOUS déposer dans votre cercueil. Le rôle du Président de la République est tout tracé : démoraliser le pouvoir comme Carrier démoralisait le supplice. — La marche que le socialisme avait à suivre était toute tracée ; il n'avait qu'à pousser à la démoralisation du pouvoir. Le socialisme se posait sur deux colonnes, sur la double négation de l'usure et du pouvoir. Ce que le capital fait sur le travail et l'Etat sur la liberté, TEglise l'opère à son tour sur l'intelligence. Cette trinité de l'absolutisme est fatale. Pour opprimer efficacement le peuple, il faut l'encbaitier dans son corps, dans sa raison. Les chefs du catholicisme avaient pris parti pour les gouvernants contre les sujets, pour le capital contre le travail ; Napoléon embrassait ouvertement la cause du pape. Il fallait dénoncer cette triple forme de l'esclavage social, cette conspiration de l'autel, du trône et du coffre-fort, pour qu'elle fût aussitôt comprise. Le monde chrétien crie vengeance contre l'Eglise et contre le pape.
Le gouvernement est, de sa nature, contre-révolutionnaire. Mettez un saint Vincent de Paul au pouvoir : il y sera Guizot ou Talleyrand. Depuis 1848, tous les républicains, tous les socialistes qui avaient passé aux affaires, n'avaient-ils pu faire que de la dictature, que de la réaction ?
Louis Bonaparte ira-t-il jusqu'à l'usurpation dans laquelle il est visiblement engagé? Passera-t-il le Rubicon? Demandez-le à lui-même. Quant à moi, je suis en prison, vous savez pourquoi ; je ne saurais plus rien vous dire. Il me suffit de vous faire voir dans le passé l'avenir de notre pays réfléchi comme dans une glace. Qui vivra verra I (Hélas I nous savons que Proudhon avait dit vrai.)
En critiquant le gouvernement de Louis Bonaparte, je me vis distribuer trois ans de prison. Ce n'est pas étonnant de la part d'un jury qui savait que le citoyen P.-J. Proudhon voulait faire perdre au capital son re-
venu, en lui faisant concurrence par le crédit gratuit ; et qu'il veut démolir le gouvernement en organisant le suffrage universel. Cette tuile devait tomber un jour sur ma tête. Si seulement j'avais été frappé pour une cause grave, comme la Banque du Peuple ! Mais la Providence qui me poursuit ne m'a pas trouvé digne de souffrir pour une aussi grande vérité.