MARS 1849. — LOI SUR LES CLUBS
Après l'élection du 10 décembre, le gouvernement avait passé des républicains du lendemain aux doctrinaires, Léon Faucher, Odilon Barrot, Falloux. Il propose de supprimer les clubs, c'est-à-dire les institutions républicaines. Le gouvernement ne peut vivre ni avec la constitution, ni avec les institutions, ni avec les principes, ni avec les hommes. S'il était une institution qu'un pouvoir démocratique dût respecter, et non seulement respecter mais développer, organiser, c'était les clubs, associations et réunions de toute nature e"t de toute espèce. L'organisation du suffrage universel l'exigeait.
Le gouvernement provisoire faisait surveiller les clubs. Il les tolérait ; c'était déjà se déclarer hostile, c'était renier son principe. Après la tolérance ' devait venir Tintolérance. Léon Faucher dépose un projet de loi pour interdire purement et simplement les clubs. C'était marcher à la réaction, et à TEmpire un peu plus tard. — ■ C'était déclarer que le pouvoir est tout, qu'à lui seul appartient le progrès ; que la démocratie n'est qu'un mot. Voilà où allait le pouvoir.
La suppression des clubs signifiait :
Ou point de liberté.
Ou point de gouvernement.
Toujours le gouvernement dit à la liberté : Tue-moi ou je te tue.
Le parti populaire avait à se demander si, dans le cas
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011 le parti démocratique et social serait appelé aux affaires, on devrait respecter ou abroger la constitution. Pour les uns, il fallait établir une dictature ; pour les autres, des utopies socialistes à expérimenter, la fortune publique à manipuler, la nation à conduire comme un troupeau. Voilà ce que les républicains démocrates et socialistes nous offraient.
CONCLUSION
En 1848, lorsque le pouvoir était aux plus audacieux, les socialistes n'osant le saisir perdirent leurs instants en commérages de coteries et de sectes, en manifestations échevelées. Pour éviter ce retour, il faut créer une science sociale qui ne soit donc plus celle des utopistes.
Les jacobins, les démocrates gouvernementistes qui ont exercé la dictature pendant quatre mois n'ont rien produit qu'une guerre civile parce qu'ils n'avaient étudié aucun problème d'économie sociale. — Ils parlaient sans cesse de liberté et rêvaient toujours de dictature. — Il faut donc que le peuple se refasse une philosopbie et qu'il sacbe d'où la société vient et où elle va.
Les hommes du juste milieu sont morts.
Bientôt se lèvera, pour ne se coucher qu'avec le dernier homme, le soleil de la liberté, sous le nom créé par le peuple de 1848 : la République démocratique et sociale.
Je suis du parti du travail contre le capital, et j'ai travaillé toute ma vie. Or, qu'on le sache bien : de tous les parasites que je connais, la pire espèce est encore le parasite révolutionnaire.
Je ne veux être ni gouvernant, ni gouverné. Beaucoup de républicains autoritaires m'ont calomnié, parce qu'en attaquant la centralisation je portais atteinte à leur ambition et à leur orgueil, à leur esprit de gouvernement, à leurs utopies économistes. Maintenant nous
avons fait table rase de tous les partis et du gouvernement ; que le peuple ouvre les yeux, il est libre.
Nulle puissance divine ou humaine ne saurait arrêter la révolution. — Le peuple suffit à sa propagande.
Périls à éviter : Tous les partis sont restés en arrière de l'idée révolutionnaire ; tous ont trahi le peuple en affectant la dictature. Ne les ressuscitons pas en ravivant leurs querelles. Ne laissons pas croire au peuple qu'il serait possible de lui assurer le travail, le bien-être et la liberté si le gouvernement passait de droite à gauche. Comme le pouvoir est l'instrument et la citadelle de Ja tyrannie, les partis en sont la vie et la pensée.
Le principe de la Révolution, nous le connaissons maintenant, c'est la liberté.
Autrement : Plus de gouvernement de l'homme par l'homme, plus d'exploitation de l'homme par l'homme. Liberté ! voilà le premier et le dernier mot de la philosophie sociale, c'est-à-dire affranchissement politique par l'organisation du suffrage universel, affranchissement industriel par la garantie mutuelle du crédit, de la circulation et des débouchés. Toute la réforme est en ceci : c'est le produit qui veut se faire monnaie, le gouvernement qui doit devenir administration, le travail qui veut devenir propriété.
La liberté produit tout dans le monde, même ce qu'elle y vient détruire : religions, gouvernements, noblesse, propriétés. Ce qui manque à notre génération, ce n'est ni un Mirabeau, ni un Robespierre, ni un Bonaparte : c'est un Voltaire. L'ironie fut de tous temps le caractère du génie philosophique, l'instrument irrésistible du progrès. Ironie, vraie liberté ! C'est toi qui nous délivres de l'ambition du pouvoir, de l'admiration des grands personnages. Tu consolas le Juste expirant quand il pria sur la croix pour ses bourreaux : « Pardonnez-leur, ô mon père, car ils ne savent ce qu'ils font I » Douce ironie ! tu donnes la grâce et la beauté. Tu es maîtresse de vérité. Et la vertu, ô déesse, c'est encore toi. Viens, ma
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souveraine, allume dans l'âme de mes concitoyens une étincelle de ton esprit, afin que ma confession les réconcilie, et que cette inévitable révolution s'accomplisse dans la sérénité et dans la joie.
P.-J. rROUDEON.
Sainte-Pélagie, octobre 1849.
J.-J. ROUSSEAU ET LE JACOBINISME (i)
Avant d'aborder le livre de Proadhon : Du Principe fédératif^ et pour compléter sa démonstration sur la négation de l'idée du gouvernement, il est utile de détacher un chapitre de son livre socialiste intitulé : Idée générale de la Révolution au XIX'' siècle; c'est une critique de l'idée gouvernementale sous toutes ses formes, et du Contrat social de J.-J. Rousseau ; ainsi qu'un chapitre du livre de La Justice, qui nous renseignera sur les vices du Jacobinisme engendré par le Contrat social de Rousseau (qui devrait être intitulé : Contrat politique).
J.-J. Rousseau avait dit : «A l'instant qu'un peuple se donne des représentants, il n'est plus libre, il n'est plus ». Et en même temps, chose illogique, il recherche : « la » forme d'association qui défende et protège de toute la » force commune la personne et les biens de chaque asso- » cié. Tel est le problème fondamental dont le Contrat » social donne la solution. Cela comporte l'aliénation » totale de chaque associé avec tous ses droits à toute » la communauté. « C'était bien là rétablir le gouverne- » ment ». Chacun de nous, dit-il, met en commun sa per-
(1) Tiré de Vidée générale de la Révolution au dix^neuvième siècle. 4" étude.
» sonne et toute sa puissance sous la suprême direction » de la volonté générale, et nous recevons en corps chaque » membre comme partie indivisible du tout, cela prend » le nom de République — Etat quand il est passif — » Souverain quand il est actif Les associés prennent le » nom de citoyens comme participant à l'autorité souve- » raine. Il nous faut un gouvernqjïient et des lois pour » fixer tous les droits. » Voilà ce que dit Rousseau du gouvernement. Son Contrat social comportait donc bien Torganisation du gouvernement et de la République jacobine. Quant à la question économique il n'en est pas question.
J. J. Rousseau s'était bien aperçu de l'erreur de son Contrat social^ puisqu'il dit : « Tout bien examiné, je ne vois pas qu'il soit désormais possible au souverain de conserver parmi nous l'exercice de ses droits si la cité n'est très petite. »
Eh bien, malgré cette déclaration tardive de Rousseau, c'est sur son Contrat social, qui organise la dictature des députés, que la Révolution de 1789 a été réglée, organisée, et c'est pour cela que le gouvernement de cette époque, comme tous ceux qui l'ont suivi, sont toujours retombés dans la réaction et le despotisme. Voilà l'explication de la critique de Proudhon sur le Contrat social de J.-J. Rousseau qui organisait la dictature et qui omettait absolument, dans l'établissement d'une constituante, la partie principale : la réglementation ou la solution delà question sociale.
DU PRINCIPE d'autorité
Je suis le seul à affirmer la Révolution, et cependant la lumière sort surtout du choc des idées.
J'ai nié le gouvernement et la propriété, et je les ai critiqués d'une manière sérieuse ; M. Pelletan dit qu'en attaquant la propriété et le gouvernement je tire des coups de fusil en l'air pour attirer sur moi l'attention des
niais. Il m'a pris pour un gens de lettres. Qu'il sache donc que la négation en 'philosophie, en politique, en histoire, est la condition préalable de l'affirmation. Un progrès commence par une abolition ; toute réforme, par la dénonciation des abus, et le christianisme, en niant la pluralité des dieux, a affirmé l'unité de Dieu, en se faisant athée au point de vue des païens. Nos pères, en 1789, en niant le régime féodal, affirmèrent, sans le comprendre, un régime différent. En niant le gouvernement comme principe d'ordre, je ferai surgir l'idée mère qui doit conduire la civilisation.
Toutes les races ont produit et organisé, sans le secours d'initiateurs, l'autorité, la propriété, le gouvernement, la justice, le culte, etc. L'homme qui le premier, hautement, en face du peuple, a posé des conclusions motivées contre le gouvernement et l'ancienne propriété, doit donner une autre conslitution sociale. J'expliquerai à mes contemporains leur misère. Je n'ai pas inventé une idée: je vois, j'observe et j'écris. L'idée d'autonomie est mienne — ceux qui ne l'acceptent pas sont des contrerévolutionnaires. Ils préconisent la législation directe, le gouvernement direct, et parmi eux se trouvent MM. Considérant et Ledru-Rollin. On trouve l'idée de gouverne- ^^jnent direct dans la constitution de 1793 et dans le Contrat social de J.-J. Rousseau.
Le gouvernement direct, la législation directe me paraissent les deux plus énormes bévues dont il ait été parlé dans les fastes de la politique (1).
Le prétendu gouvernement direct n'est autre chose que la réduction à l'absurde de l'idée gouvernementale, puisque le gouvernement direct est impossible.
L'autorité est le gouvernement dans son principe, comme le gouvernement est l'autorité en exercice. Abolir l'un ou l'autre, c'est les détruire à la fois ; conserver l'un
(l) Voir Les Assemblées parlantes de notre ami Leverdays. — Imprimerie Marpoii et Flammarion, rue Racine, 26.
OU l'autre, c'est les maintenir tous deux. Le public ne s'y est pas trompé: pour lui gouvernement direct, gouvernement simplifié de M. de Girardin, législation directe, constitution de 1793; pour lui, dis-je, le gouvernement est bien malade et arrive à l'anarchie ; il faut donc arriver à une affirmation.