‹ Abrégé des œuvres de ProudhonChapitre 37 sur 170 · NÉGATION DU GOUVERNEMENT · texte numérisé non relu

NÉGATION DU GOUVERNEMENT

On dit que la famille est l'embryon de l'Etat; c'est pour cela que les socialistes fraternitaires arrivent tous à la dictature. M. Gabet à Nauwoo en a été un bel exemple.

— Aussitôt que les nations sortent de l'état sauvage, elles s'engagent dans la voie gouvernementale : monarchie, aristocratie, démocratie.

G'est parce qu'on a cru à la nécessité du gouvernement que les révolutions les plus émancipatrices ont abouti à une soumission au pouvoir; voilà pourquoi toutes les révolutions n'ont servi qu'à reconstituer la tyrannie. Je n'en excepte pas plus la Gonstitution de 93 que celle de 1848, les deux expressions les plus avancées de la démocratie française. Le peuple, en organisant un gouvernement, croyait avoir un protecteur, et se donnait un tyran. Partout, les gouvernements se sont rangés du côtéj^ de la classe la plus éclairée et la plus riche contre la plus pauvre. L'histoire des gouvernements est le martyrologe du prolétariat.

G'est surtout dans la démocratie qu'il faut étudier cette défection à la cause populaire. Le peuple dit : Ayant sous la main le gouvernement, il fera ce que je voudrai.

— Il s'est trompé; le gouvernement direct date de la fondation des sociétés. Il doit dire : plus de régent, plus de président, plus de représentants, plus de législateurs.

Gouvernement direct, c'est toujours le même cercle vicieux; le gouvernement direct aboutit infailliblement à la dictature; il serait pour nous le prélude du Césarisme, même avec le mandat impératif.

Vous avez sous la main la solution. Regardez autour de vous : elle traîne depuis un temps immémorial à travers les siècles; l'idée de Luther doit être transportée dans la politique, dans le contrat social, c'est-à-dire l'accord de l'homme avec l'homme. C'est la société ou la justice commutative au lieu de la justice distributive. C'est le contrat social embrassant tous les rapports de propriété et d'échange; et non le contrat de J.-J. Rousseau qui n'est que la politique des droits du gouvernement direct.

Rousseau n'a rien compris au contrat social ; c'est à lui qu'il faut attribuer la grande déviation de 93, et qu'on voudrait encore nous faire recommencer. De gouvernants à gouvernés, la représentation, la délégation ou la fonction gouvernementale, il y a nécessairement aliénation d'une partie de la liberté et de la fortune des citoyens.

Le contrat social (la constitution} doit embrasser l'universalité des citoyens, de leurs intérêts et de leurs rapports. Si un seul homme était exclu du contrat social, si un seul objet était omis, le contrat ne serait plus social; tandis que J.-J. Rousseau avait dit : « Les lois politiques sont seules relatives à mon sujet. »

Voilà l'organisation qui ne peut sortir, dans une constitution, que des entrailles de la nation, et non de députés même d'une assemblée dite constituante. C'était déjà Tavis de Sieyès en 1789, qui s'exprimait ainsi dans sa célèbre brochure intitulée : Quest le Tiers-Etat? « C'est la » nation elle-même qui doit faire sa constitution. Elle » seule en a le droit. Les lois constitutionnelles ne peu- » vent émaner que de la volonté de la nation. Ces lois » sont dites fondamentales parce que les corps qui exis- » tent, législatifs et exécutifs, ne peuvent point y toucher. » La constitution n'est point l'œuvre du pouvoir constitué, » mais du pouvoir constituant. Aucune sorte de législa- » tion ne peut y rien changer. Une nation a toujours le » droit de réformer sa constitution.

» Ce n'est pas aux États-Généraux eux-mêmes à pro- » noncer sur la Constitution, mais au peuple... Mais où

» prendre la nation? Où elle est. Dans les quarante mille (( communes qui embrassent tout le territoire ; c'est bien là » la nation. On pourrait indiquer une division territoriale » pour faciliter le moyen de se former en arrondisse- » ments de vingt à trente communes, par des premiers » députés. »

(En 1848, on a établi le suffrage universel sans l'organiser, sans regarder comment la bourgeoisie de 1789 avait organisé le vote qui, à cette époque, était pour ainsi dire général, pour s'affranchir du joug de la noblesse et du clergé, en faisant voter les citoyens dans la commune pour les délégués à l'arrondissement. Aussi, depuis 1848, il est impossible au peuple des campagnes de produire un vote raisonnable. En 1851, il a ramené l'Empire et l'invasion. En 1871, il a voté pour la légitimité, et il a amené la guerre civile de la Commune. Il voulait cependant conserver la République; la suite de ses votes l'a toujours prouvé. On lui a retiré la nomination du Président de la République ; autrement il aurait déjà créé, sans le vouloir, un nouveau despote. Il est donc indispensable, pour que le vote soit intelligent, de rétablir l'autonomie du citoyen dans la commune, pour rédiger le cahier, et choisir le délégué qui devra aller à l'arrondissement nommer le député. Et nous approcherons ainsi dans les campagnes, qui sont presque toutes occupées à Tagridulture, du vœu de Proudhon, qui demandait le vote par ^ catégories de fonctions.)

Il faut que le contrat social soit politique et économique, tandis que 1793 ne donne rien, ni J.-J. Rousseau non plus; il n'a vu que les rapports politiques, il a supprimé les points fondamentaux du contrat.

Le contrat social doit augmenter pour chacun le bienêtre et la liberté : s'il s'y glissait des conditions léonines, si une partie des citoyens se trouvait, en vertu du contrat, subalternisée, exploitée par l'autre, ce ne serait plus un contrat.

Il faut qu'il soit signé article par article ; sans cela le

contrat social ne sera plus qu'une conspiration contre la liberté et le bien-être des individus.

Le contrat de J.-J. Rousseau est un acte constitutif d'arbitres choisis par les citoyens en dehors de toute convention préalable. De contrat positif, réel, sur quelque intérêt que ce soit, il n'en est vestige dans le livre de Rousseau.

En vérité, citoyen de Genève, vous m'entretenez de souverain et de prince, des gendarmes, des juges ; je puis être poursuivi pour ceci ou pour cela, jugé, condamné; et dans cet acte, je ne trouve pas un mot de mon droit ni de mes obligation^ qui les établira? Où sont inscrits mes droits et mes devoirs ? qu'ai-je promis, et que m'at-on promis? Tous vos jugements sont des actes abusifs. Déclamateur perfide, n'avez-vous tant crié contre les exploiteurs et les tyrans, que pour me livrer à eux sans défense ? Vous ne parlez pas de la transmission des biens, de l'échange, du travail, du crédit, de la valeur, du prix des produits, de l'éducation, et d'une foule de rapports qui constituent l'homme en société.

Le contrat de Rousseau n'est autre chose que l'alliance offensive et défensive de ceux qui possèdent, contre ceux qui ne possèdent pas. C'est ce pacte de haine, c'est cette coalition des barons de la propriété, du commerce, de l'industrie, contre les déshérités du prolétariat, que Rousseau appelle le contrat social !

La tyrannie se réclamant du droit divin était odieuse : il la réorganise ; il la fait dériver du peuple, mais c'est toujours la tyrannie.

Au lieu de ce pacte universel, intégral, qui doit assurer tous les droits, doter toutes les facultés, pourvoir à tous les besoins, prévenir toutes les difficultés; que tous doivent connaître, consentir, signer, dans la constitution faite par le peuple lui-même, il nous donne, quoi ? ce qu'on appelle aujourd'hui gouvernement direct. C'est le parasitisme organisé au profit de la minorité, et l'oppression du grand nombre. C'est la consécration de la misère.

:)asée sur la souveraineté du peuple. Pas un mot du travail, de la propriété, ni des forces industrielles que l'objet lu contrat social est d'organiser.

Disons, à la honte du dix-huitième siècle, que le Contrat social de J.-J. Rousseau a été considéré comme la table des libertés publiques : Constituants, Girondins, Jacobins, Gordeliers, le prirent tous pour oracle; qu'il a servi de texte à la constitution de 1793, déclarée absurde par ses propres auteurs ; et que c'est encore de ce livre que s'inspirent aujourd'hui les plus zélés réformateurs de la science politique et sociale.

Toute aberration de la conscience publique porte en soi sa peine : la vogue de Rousseau a coûté à la France plus d'or, plus de sang, plus de honte que le règne détesté des trois courtisanes : la Châteauroux, la Pompadour et la Dubarry. Notre patrie, qui ne souffrit jamais que de l'influence des étrangers, doit à Rousseau les luttes sanglantes et les déceptions de 1793.

La négation gouvernementale traversa incomprise tout le dix-huitième siècle ; mais l'idée ne peut finir, et de là naîtra le socialisme.

L'idée du contrat n'a pas été relevée par un seul publiciste ; pas un révolutionnaire n'en parle. Rousseau, Robespierre, Guizot sont des réactionnaires. L'anarchie, l'autonomie de la cité, ou l'idée anti-gouvernementale, ont malgré cela fait des progrès. La notion du contrat succédant à celle du gouvernement, la formule révolutionnaire n'est plus : législation directe, gouvernement direct ; elle est : plus de gouvernement; ni monarchie, ni autocratie, ni même démocratie, si ce troisième terme implique l'idée d'un gouvernement quelconque agissant au nom du peuple et se disant peuple. Point de gouvernement, même populaire : la Révolution est là. Le gouvernement du peuple sera toujours l'escamotage du peuple : c'est toujours l'homme qui commande à l'homme. (La démocratie gouvernementale se traduit en argyrocratie. Le contrat social sera la liberté et le droit

au crédit, à la propriété et au capital, l'affranchissement du travail et des travailleurs.)

La Convention, en trois ans, un mois et quatre jours, rendit 11,600 lois et décrets; la Constituante et la Législative, à peu près autant. Actuellement le Bulletin des lois en contient 50,000. C'est un drôle de père que le gouvernement, qui donne toutes ces lois à ses enfants : toiles d'araignée pour les puissants, chaînes que rien ne peut rompre pour les petits et les pauvres. Une seule suffirait : « Ne faites pas à autrui ce que vous ne voulez pas qu'on vous lasse. » — Mais c'est un contrat et la négation de l'autorité. — Mais si cette loi est consentie et votée par tout le monde, c'est un contrat social. En la promulguant, vous proclamez la fin des gouvernements. Qui empêche de la donner tout de suite, cette loi? Le gouvernement venait d'en haut, Rousseau le fit venir d'en bas par la mécanique des suffrages. Ce n'était pas Torigine des pouvoirs qu'il fallait changer, mais son application qu'il fallait nier.

Le gouvernement est de droit divin, ou il n'est pas; comme la religion est du ciel, ou n'est rien.

Dans la famille, le gouvernement se pose par la génération ; chez les sauvages, par le patriciat. Je ne veux pas de députés pour régler mes intérêts : il s'agit de mon travail, de l'échange de mon travail ; pourquoi des députés ? Vos procureurs pourront m'exploiter; ils seront livrés à la corruption. En 1F30, en 1848, nous l'avons vu; l'épreuve est faite. Préservez-nous des révolutions. Mais le suff"rage universel ? C'est l'idée de 1848. — Le mandat impératif? C'est le gâchis. A peine si sur dix citoyens qui parlent, le peuple dans ses comices rencontre un honnête homme.

Qu'ai-je besoin de mandataires ? pas plus que de représentants. Puisqu'il faut que je précise ma volonté, ne puis-je l'exprimer sans le secours de personne ? Ne suisje pas encore plus sûr de moi que de mon avocat?

(La Constitution ou le contrat doit être signé par tous.)

Je ne vois pas la nécessité d'en finir par des mandataires. L'élection des mandataires ne résout rien ; depuis soixante ans que nous la pratiquons (aujourd'hui depuis quatrevingt-quinze ans), où en sommes-nous? Quelles garanties le peuple a-t-il conquises?

Sur les principes, sur mes droits, sur la direction à imprimer à la société, sur l'organisation des forces industrielles, sur mes travaux, ma subsistance, ma vie, sur la forme du gouvernement, je récuse toute solution indirecte ; je ne connais point de conclave, et je veux traiter directement, individuellement, pour moi-même; je ne veux pas de suffrage universel par des délégués. Contre le pouvoir, la revendication est imprescriptible ; l'usurpation est un non sens.

Le général Gavaignac déclare à la Chambre ce que nous disions tous en 1850, que la République est au-dessus du suffrage universel; mais alors, l'exercice du suffrage universel, qu'en dites-vous? Est-ce une forme nouvelle du gouvernement? Le principe disait que c'était au peuple à prononcer sur la forme. Le 10 décembre^ il nomme Napoléon président, cinq millions de voix sursept; je l'ai combattu ; mais au point de vue du suffrage universel, Louis Bonaparte résumait les tendances de la nation, et l'émeute du 13 juin 1849 au Conservatoire était illégale. Eh bien! le peuple peut-il nommer des députés pour l'organisation du travail, du crédit, de la propriété, du pouvoir luimême ? Non. Qui donc nous donnera la garantie du travail, la juste mesure de la propriété, la bonne foi du commerce, la moralité de la'concurrence, la fécondité du crédit, l'égalité de l'impôt ?

Allons, soyons de bonne foi ; ces dix millions d'électeurs pouvaient-ils résoudre sans faiblir le problème de la Révolution, en rédigeant leurs cahiers pour nommer leurs mandataires ? Oh ! vous ne le croyez pas. Vous serez nommés ministres, messieurs, et le problème social se résoudra comme il pourra. Soyez de bonne foi : le suffrage universel, le mandat impératif, la responsabilité des re-

présentants, toutcela est enfantillage ; je ne risquerais pas un cheveu de ma tête pour le défendre. Je veux traiter moi-même, voter la Constitution socialiste moi-même, vous dis-je : voila pour Robespierre. Rittenghausen veut qu'au lieu de nommer des mandataires on fasse faire au peuple la loi; c'est encore une mystification. Il faut que nous traitions les uns avec les autres dans la Constitution, dans la mesure de nos besoins, sans intermédiaire, directement, et M. Rittenghausen veut des lois; il n'est pas ennemi du pouvoir. La théorie de Rousseau conduisait là, quand même on nommerait les députés tous les ans.

Si les députés peuvent faire des lois sur la presse, ou sur les bases de la Constitution, les cahiers du prolétariat seront le despotisme organisé par le suffrage.

Tous les quatre ans, pendant un jour, le peuple nomme ses mandataires. Les représentants une fois élus sont les maîtres : tout le reste Obéit ; quand même ils seraient nommés tous les ans, il n'y aurait pas de différence.

Le gouvernement direct est l'escalier de la dictature ; en 1793 on l'ajourne à la paix.

Danton fut guillotiné pour avoir soutenu la Constitution de 93.

Le gouvernement direct, aux yeux des habiles, était une jonglerie pure. — Le gouvernement direct n'est autre chose que la transition par laquelle le peuple, fatigué de la politique, vient se reposer dans le gouvernement absolu. Le peuple demande des actes et des idées. Le gouvernement direct, c'est la tradition jacobine. — Voilà la pensée de thermidor et de Robespierre. En 93, ceux qui se disaient révolutionnaires, ne voulant pas qu'on agitât la question de propriété et d'économie sociale, envoyaient à l'échafaudles anarchistes qui demandaient des garanties de travail et de subsistance (ce que doit contenir le contrat social). Aujourd'hui les Jacobins sont les mêmes : ils ne veulent plus que de la politique et évitent de s'expliquer sur les réformes économiques; ou, s'ils en parlent, c'est pour invoquer la fraternité; tous ces coureurs de

popularité, saltimbanques de révolution, ont pris pour oracle Robespierre et J.-J. Rousseau ; on peut les attacher derrière la voiture pour la tirer. Demandons-leur toujours comment ils comprennent la révolution, leurs voies et moyens. Ea :I848, comme en 1793, la Révolution eut pour enrayeurs ceux qui la représentaient : ils ne voyaient partout que des factieux et des anarchistes. C'est à l'exemple de Robespierre que le socialisme en 1797 et en 1848 a été proscrit, et c'est ce qui nous ramènera un nouveau brumaire.

La révolution au dix-neuvième siècle a aussi ses interprètes et ses écoles, ses partis, tous plus ou moins rétrogrades — des amis de Tordre et des sauveurs de la société, pour qui la société est tout ce que la révolution désavoue, des juste-milieu qui semblent faire la part de l'incendie — des radicaux à qui le jargon révolutionnaire tient lieu d'idées : le pouvoir est la seule idée qui les rallie.

Nous leur dirons, comme Thémistocle à Eurybiade « Frappe, mais écoute ! »

P.-J. PROUOnON.

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