PORTRAIT DU JACOBIN
0 républicains, tant de fois dupes des ambitieux, des intrigants, des commerçants politiques et des mouchards, voulez-vous une fois pour toutes savoir à quel signe se reconnaissent les fripons et les traîtres? L'absence d'idées scientifiques et de principes positifs, toujours facile à constater pour quiconque n'en est pas lui-même dépourvu.
Quand la foi publique fut-elle plus indignement violée, le mépris des principes et des serments pratiqué sur une plus grande échelle, que depuis la Révolution?
Le Jacobinisme, tel qu'il s'est manifesté à diverses reprises en France depuis la révolution de 1789, est le produit d'une idée superficielle, suggérée en partie par la lecture du Contrat social de J.-J. Rousseau, et que l'on peut ainsi formuler : Le droit divin qui régissait l'ancienne société ayant été aboli et remplacé par le droit de l'homme, il suffît pour la révolution que le mécanisme gouvernemental, qui auparavant fonctionnait par et pour la cour et ses privilégiés, fonctionne à l'avenir au profit du véritable souverain qui est le peuple, et par le ministère
(1) Tiré de La Justice dans la Révolution et dans l'Église.
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de ses élus. Voilà en quelques mots tout le Jacobinisme. C'est un simple déplacement qu'il s'agitselon lui d'opérer entre le sommet et la base de l'ancien édifice, dont le €orps doit rester entier. C'est contre cette pensée du Jacobinisme que protestent les républicains proprement dits €t les socialistes.
La secte subsiste toujours et ses adversaires sont réduits au silence, elle seule a conservé la parole sous l'Empire.
Etudions-en la biographie, elle expliquera ce que vaut la secte.
Les Jacobins sont de toutes classe et condition, de toute profession, de toute religion, de toute école. Il y a des roturiers et des nobles, des militaires et des prêtres, des ouvriers et des bourgeois; plus ils ont été radicaux dans l'opposition, plus ils sont réactionnaires lorsqu'ils sont arrivés au pouvoir; pour faire oublier leur origine, ils ne connaissent plus leurs amis de la veille. L'idée jacobinique est d'une excessive simplicité, puisqu'elle consiste à user du pouvoir tel que Ta laissé l'ancien régime, et sans rien changer à sa notion, mais seulement soi-disant dans d'autres vues et pour une autre fin, tandis que l'idée républicaine socialiste suppose toute une création nouvelle à opérer, toute une transformation de l'ordre politique et social. Le Jacobinisme est donc avant tout dictatorial, inquisitorial, terroriste.
Il se soucie peu du droit, il procède volontiers par mesures violentes : révocations, exécutions sommaires ; c'est ce qu'il appelle gouverner révolutionnairement.
La révolution, pour lui, ce sont les épurations, la terreur. Il voit dans la plèbe sans-culotte des anarchistes, €t partout des ennemis de la révolution.
C'est l'incarnation de l'absolutisme dans la souveraineté du peuple. Les Jacobins sont les jésuites de la révolution.
Le Jacobinisme est essentiellement immobiliste et rétrograde ; cela se démontre par son horreur des Constitutions.
Le Jacobinisme afTecle des allures démocratiques, il le faut bien : son dogme de la souveraineté du peuple et du suffrage l'y condamne. En réalité, il n'est nullement démocrate, il n'a point du tout l'esprit de liberté ; il ne supporte pas la discussion. Il se méfie à tous ces égards. Les Constitiltions qu'il a produites témoignent de ses sentiments. Il gouverne par les instincts et les appétits, les préjugés, les passions. Ce n'est pas un philosophe ni un économiste ; ce n'est pas un instructeur de la multitude: c'est un rhéteur et un charlatan.
Robespierre, dit Michelet, est un prêtre. Le Jacobin porte plus loin que tout autre le zèle de la révolution et la haine de l'ancien régime, mais c'est un simple déplacement : ce zèle et cette haine s'arrêtent aux noms; il ne remonte pas aux institutions. S'il exècre les Bourbons, il adore souvent Bonaparte. Il abomine l'ancienne noblesse, mais il goûte fort la nouvelle. Il est contre la religion, mais il nomme les évêques. Il est sénateur, receveur général, préfet, ambassadeur, etc. Il fusille les socialistes partisans du droit au travail, qu'il soupçonne d'en vouloir à ses rentes, à ses actions, à ses capitaux, à ses propriétés. Hypocrite, machiavéliste, déiste et démagogue ; au fond, sans croyances, sans respect de Dieu nides hommes. Le Jacobin est au plus haut degré un politique à bascule, un doctrinaire. Le Jacobinisme a perfectionné la centralisation, cette grande machine de tyrannie. C'est ce qu'on appelait, en 93, la République une et indivisible. Pour cette formule, les Jacobins ont guillotiné les Girondins, (et ils font aujourd'hui la République sans républicains). Le Jacobin est antipathique à toute idée d'économie politique positive. Partisan avant tout de l'institution gouvernementale et de la prépotence de l'Etat, il a des phrases toutes faites pour la liberté. Il est pour la péréquation de l'impôt, mais il n'entend pas qu'elle se fasse aux dépens delà rente, ni du fermage, ni du dividende ; une fois nanti, le Jacobin est le plus conservateur des hommes.
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Les Jacobins sont les patroneurs de la nationalité italienne, mais ils prisent fort la conquête.
C'est le Jacobinisme qui a été la cause première de la perte des libertés françaises. Napoléon P"" n'a-t-il pas été surnommé le Robespierre à cheval ? Il remplit de Jacobins ses Conseils, son état-major, son administration, et les anoblit tous. Qu'on relise de sang-froid l'histoire de ce despote : c'est le gouvernement, la pure pensée du Jacobinisme. La République et la liberté ne sont absolument rien pour les Jacobins.
Le Jacobinisme existe surtout à Paris; fidèle à son principe de centralisation, il se groupe au foyer du gouvernement.
La France jacobine n'a pas à cette heure de plus grande ennemie que l'Italiejacobinisée et unifiée. Donnez aussi l'essor au nationalisme germanique avec l'Italie et l'Autriche : vous aurez trouvé Je moyen d'aplatir cette pauvre nation française, qui est toujours bernée chaque fois qu'elle se livre à ces despotiques agitateurs jacobins. Voilà le tempérament du Jacobinisme : voyons-le à l'œuvre.
Depuis quelques années, il y a rapprochement entre la secte et l'empereur. Au 2 Décembre, les Jacobins avaient été mystifiés par le prétendant, qui avait si cruellement frappé tous ceux qui passaient pour les représentants du Jacobinisme.
A Tépoque de la guerre de Crimée, les conversions commencèrent ; on oublia le crime du 2 Décembre, et on se dit qu'après tout, Napoléon c'était le suff'rage universel. Plutôt Napoléon que les autres prétendants. Voilà le secret de la conscience jacobinique. Pour les Jacobins, la Révolution n'a pas d'autre but que de déplacer les bénéfices du pouvoir, d'en faire jouir les hommes nouveaux à la place des anciens ; tout pouvoir qui remplit ce but est révolutionnaire.
Survient une nouvelle occasion pour les Jacobins de se rallier à l'empereur. C'est M. de Cavour qui prépare l'affaire vers le d" janvier 1859.
La campagne d'Italie est décidée : chevaleresque et libérale, bien entendu. Pour faire jouir rilalie des libertés françaises, les journaux da Jacobinisme sont chargés de développer ce thème. L'armée française cueillit les lauriers, et l'Italie enleva le profit de la victoire ; Victor- Emmanuel y conquit de vastes Etats. « Mais, dit-on, la Savoie, Nice, sont des compensations glorieuses ; elles ont relevé la France. » Les patriotes du Jacobinisme sont faciles à contenter ; ils font bien voir que Napoléon III est un empereur selon leur cœur. Hélas ! de quel profit peut donc être à la France cette pauvre Savoie avec ses neiges et ses marmottes? Quant à Nice, ce sera toujours un foyer de conspirations : dix-huit millions d'hommes réunis au Piémont contre cinq cent mille adjugés à la France I Beau résultat pour la sécurité de la France ! — L'Angleterre déclare qu'elle appuiera l'unité de l'Italie et l'organisation constitutionnelle. L'Italie unifiée est une forteresse contre la France, qui se trouve plus qu'auparavant resserrée dans ses limites.
L'inutile expédition de Grimée et l'absurde campagne d'Italie ont précipité la nation française dans une longue, et peut-être irréparable décadence. (Qu'en pensent les Jacobins? Ils ne diront sûrement pas que cette description du Jacobinisme est admirable ! mais ils devront reconnaître qu'elle est exacte. Il n'est pas étonnant que les Jacobins prescrivent le silence le plus absolu sur l'œuvre de notre grand révolutionnaire P.-J. Proudhon.)