SITUATION DE LA FRANCE AU 24 FÉVRIER
On dit d'un côté que la nation française est corrompue, dégénérée et lâche.
D'autres accusent les socialistes qui auraient perdu la démocratie.
C'est par l'influpnce de ces idées léthifères que le peuple a pu se tromper sur la signification du coup d'Etat.
C'est ceci et c'est cela! On explique les grands événements par les petites causes, et l'étranger rit d'une nation de trente-six millions d'hommes qui se laisse mystifier et museler. Ils ne savent de quelle révolution la France est en travail ! Mazzini prononce sur nous le Consummaium est ! Quelle leçon à la' postérité !
Oh ! si je n'avais qu'à répondre à des pédants ignares ! mais il faut justifier ma nation devant l'histoire. Oublions donc tous nos griefs, raisonnons de sang-froid, repassons les faits et les causes afin de réparer nos erreurs. Qu'en face de l'adversité disparaissent parmi nous les partis, les sectes! que l'intolérance soit flétrie; qu'on n'estime plus que la Liberté I
Le 24 février 1848, une poignée de républicains dit au peuple : Sois libre! — Mais ils n'engrenèrent pas la révolution. Au lieu de présumer la volonté nationale, ils ont préféré l'attendre ; leur premier acte a été de mettre en pratique la théorie qu'ils venaient de faire triompher, au risque d'en perdre bientôt tout le fruit, par l'incapacité de la multitude.
Que signifiait cependant cette parole si vaste adressée au peuple : Sois libre ! Quelles étaient les chaînes que nous avions à rompre, le joug qu'il fallait briser? Sur quoi portait cette efl'usion de liberté qu'on annonçait? Les chefs de la démocratie, en gardant le statu quo , trahissaient leur mandat, ou ils n'élaientque des usurpateurs.
6i OEUVRES DE PROUDHON
C'est ici que commence le martyre des fondateurs de la République. Comment supposer qu'ils ignoraient le but de leur entreprise? Mais ils n'ont pas osé. De là l'appel au peuple et ses tristes résultats.
1° Il existait en France, au 24 février 1848, un clergé, 50,000 prêtres.
2° Une armée de 400,000 hommes.
3° Une centralisation administrative maîtresse de la police, de l'instruction publique, des travaux publics, de l'impôt, de la douane, des domaines ; occupant au delà de 500,000 fonctionnaires salariés ne laissant aux contribuables que la peine de produire et de payer l'impôt.
4° Une magistrature fortement hiérarchisée, le tout en parfaite intelligence avec l'Eglise, l'administration, la police et l'armée.
Cet immense organisme était convoité par trois partis qui s'en disputaient la direction : le parli légitimiste, le parti orléaniste et le parli républicain; en dehors, le parti bonapartiste qui allait reparaître, et le parti socialiste.
D'un autre côté, la nation ; elle se divisait, sous le rapport des intérêts :
1° En bourgeoisie, c'est-à-dire ceux qui vivent du revenu du capital, de la rente des propriétés, du privilège des offices, des emplois et sinécures, plutôt que du produit effectif du travail. La bourgeoisie moderne forme une espèce d'aristocratie capitaliste et foncière analogue à l'ancienne noblesse, disposant souverainement de la banque, des chemins de fer, des mines, des assurances, des transports, de la grande industrie, du haut commerce ; et ayant pour base d'opérations une dette publique et hypothécaire de 25 milliards.
2° La classe moyenne, composée des entrepreneurs, patrons, boutiquiers, fabricants, cultivateurs, savants, artistes, etc., vivant, comme les prolétaires, beaucoup plus de leur produit personnel que de celui de leurs capitaux, privilèges et propriétés, mais se distinguant du prolétariat en ce qu'ils travaillent, comme on dit vulgairement, à
LA. RÉVOLUTION SOCIALE ET LE COUP d'ÉTAT 65
leur compte, qu'ils ont la responsabilité des pertes et qu'ils jouissent des bénéfices, tandis que le prolétaire travaille à gages et moyennant salaire.
3° Enfin, la classe ouvrière ou prolétariat. C'est celle qui, vivant comme, les précédentes, plus de son travail et de ses services que de ses capitaux, ne possède aucune initiative industrielle : ce sont les salariés.
Le produit est d'environ 12 milliards : un tiers pour les frais d'Etat; un autre tiers au moins appartient à titre d'intérêt, loyer, dividende, agio, commission, bénéfices des propriétaires capitalistes.
Telles étaient les choses au 24 février, et tel était leur rapport. Que firent nos hommes d'Etat? Le peuple, exploité mais non organisé, est sans valeur politique; son rô!e est, à peu de chose piè?, celui de l'esclave chez les anciens. Supposez cette multitude indigente et illettrée devenue maîtresse et sans organisation : il s'ensuivait un état chaotique. Yoilà ce qu'est le peuple français dans ses masses profondes, avec la centralisation qui l'enserre, le clergé qui le prêche, l'armée qui le surveille, l'ordre judiciaire qui le menace, les partis qui le tiraillent, la féodalité capitaliste et mercantile qui le possède et la police secrète qui le trompe.
Certes, jamais occasion plus belle qu'en 1848 ne s'offrit à des révolutionnaires. Tout le monde, la bourgeoisie elle-même, le sentait. Qa'a-t-on fait pour le peuple? Rien.
Aussi l'élection du 10 décembre 184S et celle du 20 décembre 1851 ont donné une réponse telle que la comportait l'âme du peuple, la poésie de ses souvenirs et la naïveté de ses sentiments. Quelle idée d'avoir voulu faire de cet enfant un souverain, sans lui créer l'autonomie que seule il peut comprendre ! Gomment au 2i février les chefs de la démocratie ont-ils résigné leurs pouvoirs entre les mains d'un peuple aussi peu préparé à la liberté ; et comment celui-ci à son tour at-il trompé les espérances de la démocratie?
Cette question, je vais la traiter avec diligence.