DESIDERATA DE LA RÉVOLUTION DU 24 FÉVRIER
La révolation économique et anli-gouvernementale de 1848, en vue de laquelle on avait renversé la monarchie constitutionnelle, appelé 10 millions de Français à l'exercice des droits poliliques, cette révolution ne pouvait donc consister, d'une part, que dans l'abrogation partielle ou totale, en tout cas progressive des grands organismes qui, à l'origine des sociétés, servirent à dompter la nature rebelle des peuples; en second lieu, dans l'extinction des dettes, la propagation du bien-être, la transformation de la propriété ; enfin, et pour tout dire d'un seul mot, l'éducation sociale et égalitaire des masses.
Sansque la révolution témoignât la moindre haine pour le culte, il y avait lieu de se demander en 1848 si, d'après le principe de la liberté religieuse, on devait entretenir plus longtemps aux frais de la nation un corps aussi redoutable que le clergé. Point de révolution dans l'Eglise, point de république dans PEtat; pour moi, je n'aurais pas hésité à mettre définitivement la religion hors del'Etat, c'est-à-dire, d'abord, hors du budget. Mais les chefs de la démocratie n'osèrent assumer la responsabilité d'une décision aussi grave, ils crurent devoir en référer à' la nation. Le peuple, l'Assemblée nationale décidera. Or, la question renvoyée au jugement populaire, TEglise était sûre de triompher.
La même chose devait arriver pour le gouvernement. Déjà le problème de la réduction à opérer dans le pouvoir central avait été posé en 89. A moitié résolu par la formation spontanée des gardes nationales et la fédération des provinces, il avait rendu possibles les journées des 14 juillet, 5 et 6 octobre et 10 août. C'est sous l'influence de ce principe que la France tout entière fut révolutionnée pendantlesannées 1789-90-91-92, etjusqu'auSl mai 1793. Affirmé, quoique obscurément, par le parti de la Gironde, combattu à la fois par les royalistes de l'Assemblée et par
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la Montagne, il saccomba dans la guerre civile allumée par la journée du 31 mai (c'est-à-dire la victoire des Jacobins sur les Girondins). On peut dire qu'à partir de cette époque la France a été rayée de nouveau de la liste des nations libres. Depuis cette époque, en changeant de gouvernement, elle n'a fait que changer de tyrannie. Désorganisée, désarmée, muselée, sans point de ralliement, sans cohésion d'intérêts ailleurs que dans l'Etat, ne reconnaissant d'autorité que celle du centre, elle a perdu jusqu'à la notion de son indépendance et de ses droits. On peut en juger d'après le tableau de nos révolutions depuis 1789.
ANNALES DE LA LIBERTÉ EN FRANCE DEPUIS LE 24 JANVIER1789 JUSQU'AU 24 FÉVRIER 1848
1789. — 24 janvier au 4 mai; Convocation des Etats- Géfieraux. Rédaction des Cahiers. — 20 juin : Serment du Jeu de Paume. — 14 juillet : Le peuple appuie ses représentants. Les gardes nationales se fédéralisent.
1790. — 14 juillet: Grande fédération. Le Roi prête serment à la nation.
1791. — 14 juillet : Nouvelle fédération.
1792. — 10 août : La Royauté, ne pouvant supporter sa condition inférieure, conspire contre la volonté nationale ; elle est vaincue. La nation se forme en Convention pour fonder une république.
1793. — 31 mai : Chute des Girondins. — 2 juin : Réaction de l'idée d'autorité contre l'idée de liberté. La raison dElat, sous le nom de République une et indivisible, triomphe de la raison du pays accusée de fédéralisme. La nation est remise sous le joug par les Jacobins. Commencement de la Terreur.
Ici finit la période de liberté inaugurée par la convocation des Etats-Généraux.
1797 — 18 brumaire : Révolution de palais au profit
de Bonaparte ; la nation, qai n'a pas été consultée, se tait ou applaudit.
1814. — Révolution de palais au profit des Bourbons, revenus à la suite de l'étranger; la Nation salue ses princes qu'elle ne connaissait pas.
1815. — Mars : Conspiration militaire et révolution de palais. Une partie de la nation bat des mains au retour deTEmpereur. Juillet : Deuxième Restauration des Bourbons par la faveur de l'étranger. L'autre partie de la nation, qui avait gardé le silence pendant les Cent Jours, prend sa revanche des applaudissements, et les proscriptions commencent.
1830. — Juillet : Un conflit s'élève entre les grands pouvoirs de l'Etat, le peuple de Paris appuie les 221. Révolution de palais au profit de Louis-Philippe.
1848. — 22 et 24 février : Conflit entre le ministère et l'opposition soutenue par la garde nationale. Louis-Philippe s'enfuit, laissant la place aux républicains.
Mais ceux qu'a surpris l'attitude de la France au 2 décembre 18ol ne connaissent pas son histoire.
La France, qu'on le sache une fois, depuis 1789, n'a pas eu cinq années d'existence nationale. Elle a vécu de sa vie propre, du 24 janvier 1789 au 31 mai 1793, date de l'expulsion desGirondins. Pendant cette courte révolution, on voit le pays se subordonner le pouvoir, le diviser, le réduire ; les libertés individuelles et locales se forment, et si la situation est loin encore d'être heureuse, l'esprit et les volontés surgissent de partout dans le corps social. Après le 31 mai le rapport est interverti ; le pouvoir, comme sous les rois, se subordonne le pays, la nation n'est plus qu'une partieintégrante de l'Etat. On reconnaît, dans la centralisation préconisée par les Jacobins, l'influence de l'instinct populaire, plus facilement saisi de la notion simple du pouvoir que de l'idée compliquée da contrat social.
Or, si le mot de démocratie signifie quelque chose, si c'est par elle et pour elle qu'avait eu lieu la révolution
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de février, c'était le cas en 1848 de mettre fin à une anomalie monstrueuse. La centralisation, ce vaste champ d'orgueil, devait être immédiatement attaquée. On restituait aux communes et aux cités la gestion de leurs affaires, le soin de leur police, la disposition de leurs fonds et de leurs troupes. Pour faire des Français, il fallait d'abord faire des citoyens, ce qui ne peut s'obtenir que par la décentralisation. On créait des arbitres, on simplifiait la procédure.
Je n'ai pas besoin de dire quelle était l'opinion du gouvernement. S'il avait osé, il eût coupé les lisières. Mais ils n'osèrent pas, retenus par cette crainte de l'inconnu qui troublait les plus grands génies.
Bien loin de conseiller la démolition de l'autorité, quelques-uns conseillaient de s'emparer de la dictature. La question politique fut dévolue, comme la question ecclésiastique, à l'Assemblée nationale. On put alors prévoir qu'elle y serait enterrée. (Comme cela se passerait encore aujourd'hui si le gouvernement provisoire, de nouveau constitué, ne décrétait la constitution politique : l'autonomie de la commune et de l'arrondissement, la suppression du loyer et l'organisation du crédit, la justice; pour la faire ensuite ratifier directementpar le peuple.) Le gouvernementalisme centralisé fut maintenu avec un surcroît d'énergie; mais on qualifia tout de même la Constitution de démocratique. Voilà l'ouvrage de nos républicains de 1848, qui amena Louis-Napoléon au pouvoir.
Je ne m'étendrai pas sur la question économique, la plus grave de toutes. La nation se divisant en trois catégories dont l'une a pour formule : opulence et consondmation improductive ; l'autre : industrie et commerce libres, mais sans garantie ; la troisième: sujétion absolue et misère progressive, le problème pour la Révolution était de résoudre la première et la troisième classes dans la seconde, et par là de faire que tous, sans exception, eussent en proportion égale le capital, le travail, les débouchés, la liberté et l'aisance. En cela consiste la grande opération
du siècle, et l'objet, encore si peu compris, du socialisme. (Avènement de quatrième Etat, droit à la propriété).
Ce que le socialisme a nommé exploitation de l'homme par riiomme, à savoir la rente du propriétaire, l'intérêt du capitaliste, la dime du prêteur, le tribut de l'Etat, toutes ces formes de prélibation, de l'autorité sur le travail n'ont été inventées que pour obtenir de l'homme un labeur quotidien; la rente et l'intérêt ne sont que les instruments de cette exploitation.
Le gouvernement provisoire n'osa pas supprimer l'intérêt ; le droit au travail, décrété en principe par ce gouvernement, fut renvoyé pour l'organisation à l'Assemblée constituante, où les contradicteurs ne pouvaient manquer d'être en majorité.
On ne fît rien pour le peuple. Au lieu d'une terre de promission, émaillée de bosquets, de vignobles, de maisons, d'eaux courantes et de vertes vallées, on ne découvrait qu'une plaine aride, silencieuse, sans limites. Voilà -ce que laissaient entrevoir de liberté et d'égalité lés institutions républicaines.
Qu'est-ce qui empêcha en 18481a démocratie de prendre une initiative révolutionnaire ? L'horreur de la dictature ? — Non : un simple préjugé.
PRÉJUGÉ UNIVERSEL CONTRE LA RÉVOLUTION DU 24 FÉVRIER DÉSISTEMENT DES RÉPUBLICAINS
L'essence de toute révolution est de déplacer la masse des intérêts, d'en froisser quelques-uns, d'en créer un beaucoup plus grand nombre. Par cela même, toute révolution a pour adversaires naturels les intérêts qu'elle inquiète, comme elle a pour partisans ceux qu'elle soigne. D'après cette loi, d'expérience historique et de sens commun, la république, chargée des destinées delà révolution, allait donc avoir pour ennemis tous les représentants des intérêts qu'elle menaçait; ennemis d'autant plus implacables qu'ils auraient vu le péril de plus près,
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et que la révolution, trompée dans son attente, se débattrait avec plus de rage contre l'abstention dont on lui faisait une loi.
Voici le préjugé : qui tient, tient; badin qui demande! La Révolution de 1848 n'ayant rien pris, il ne lui serait rien accordé. (Celle de 1870 en fît autant et eut les mêmes résultats.) Une coalition se forma contre la démocratie, de tout ce qui, à tort ou à raison, avait sa part : propriétaires, manufacturiers, banque, clergé, corps constitués, état-major, paysans : les deux tiers du pays enfin. Le 15 mai et le 14 juin, la démocratie révolutionnaire essaye de reprendre le commandement : on lui oppose sa propre loi, le suffrage universel ; elle est terrassée ; le duel se transporte sur le terrain de la nouvelle Constitution élaborée parla Chambre; mais cette Constitution, hélas! c'était la retraite des démocrates.
J'ai poussé de toutes mes forces à la désorganisation politique, par la prévoyance d'une réaction inévitable, par la certitude où j'étais que, dans l'hypothèse où elle persistait à se tenir, la démocratie ne pouvait espérer rien de bon. Je me rallie à tous ceux qui veulent l'éducation du peuple, qui l'acceptent comme leur tâche, en plaçant au-dessus de tout la Liberté.