‹ Abrégé des œuvres de ProudhonChapitre 43 sur 170 · LE 2 DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

LE 2 DÉCEMBRE

Voilà la situation, les événements vont se déduire. (Et nous en sommes encore là en 1897.)

Passons sur les années 1849-1850-1851, et arrivons au 2 Décembre 1851. Louis-Napoléon s'appuya sur le peuple, en se prononçant pour l'abrogation de la loi du 31 mai, et pour le rétablissement du suffrage universel complet; par là il se montrait aux yeux du peuple comme le chef de la Révolution, puisqu'il était d'accord avec les révolutionnaires. Louis Bonaparte apparaissait au peuple comme le défenseur de son droit ; et, à la bourgeoisie, comme le protecteur de ses intérêts.

L'Elysée propose, dans son message de 1851, le rappel de la loi du 31 n:iai, qui avait supprimé trois millions d'électeurs; la Montagne appuie. L'Elysée s'abstient de voter sur la loi municipale ; la Montagne l'imite. L'Elysée, s'emparant des systèmes d'abstention, recommande aux électeurs de ne pas se présenter aux Comices de Paris ; la démocratie, engagée par ses précédents, s'abstient égale- i ment. L'Elysée enfin repousse la proposition des ques- ^ teurs ; la Montagne vote comme lui. La Montagne et l'Elysée ou Louis Bonaparte font corps, la fusion paraît complète. Le président avait tous les avantages.

Certes, il fallait être un peu l'homme de Strasbourg et de Boulogne pour accomplir le 2 Décembre, mais il y avait ceci : c'est que le peuple était dégoûté de la Constitution ; il méprisait les avocats qui l'avaient faite. Voilà pourquoi le peuple laissa faire, donna son adhésion formelle au coup d'Etat.

La bataille était gagnée avant d'être livrée. Louis Bonaparte, depuis trois mois, s'était prononcé pour la Révolution.

La Révolution l'a pris au mot. Elle lui a donné la victoire, sauf plus tard à compter avec lui. — Pourquoi un pareil phénomène a-t-il pu se produire? C'est que les chefs populaires, toujours pleins du même préjugé, font décréter, sous le nom de République une ^t indivisible, un gouvernement plus savamment concentré que le précédent. Ce qui faisait dire aux émigrés : « La royauté existe toujours en France ; il n'y manque que le roi. »

Le 2 décembre au matin, une proclamation, affichée dans la nuit, apprend aux Parisiens et aux Français que le suffrage universel est rétabli, et que le peuple par oui ou par non acceptera la Constitution sur les principes de 1789, sur les bases de celle de Tan Vlll (1).

Le peuple ne lit pas les Constitutions, il ne les écrit pas lui-même. Le peuple est logique : il accepterait de même

(1) Avis au peuple pour faire acclamer la sienne, qui donnera la propriété individuelle à tous les travailleurs.

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une Constitution qui lui garantirait la liberté municipale, l'autonomie de la cité et la liberté française, le crédit gratuit, la terre à celui qui la cultive et l'atelier à l'ouvrier. Ce qui serait le contraire de l'Empire, puisque cette Constitution établirait la liberté et la justice. Quand les chefs de la démocratie pourront l'essayer, ils en auront la preuve irrécusable. (C'est au parti socialiste à étudier cette question avec les députés socialistes actuels.)

Louis Bonaparte avait écrit des ouvrages socialistes ; aussi le peuple disait, le mot est historique : « Barbés a demandé pour nous un milliard aux riches, Bonaparte nous le donnera. »

Largesse, c'est tout le socialisme du peuple.

Le peuple laisse faire et raille les 25 francs. Oui, mais la Constitution que Napoléon supprimait était la loi, le monument de la Révolution et de la liberté I Le peuple ne voulut rien entendre.

La Montagne a fait noblement son devoir. Elle a scellé de son sang une cause juste, mais désespérée. Ce sang, celui de plusieurs milliers de citoyens, la proscription en masse du parti démocratique, ont lavé la patrie et régénéré la Révolution.

Le 20 décembre, sept millions six cent mille voix approuvent Napoléon. Après le gouvernement « par la grâce de Dieu », nous avons eu le gouvernement par la grâce du peuple. Nous sommes réfutés par notre propre principe ; nous avons été vaincus parce que nous n'avons pas voulu reconnaître que la monarchie était le produit direct et presque infaillible de la spontanéité populaire. Au lieu d'être les éducateurs de la multitude, nous nous sommes faits ses esclaves. A peine délivrés d'une idole, nous n'aspirons qu'à nous en fabriquer une autre.

Je ne fais pas le procès de la démocratie, mais il est temps que disparaisse cette école de faux révolutionnaires qui, spéculant sur l'agitation plus que sur l'intelligence, sur le coup de main plus que sur les idées, se croient d'autant plus rigoureux et logiques qu'ils se flattent de

mieux représenter les dernières couches de la plèbe. Qui donc a nommé la Constituante de 1848, pleine de légitimistes, de dynastiques, de nobles, de généraux, de prélats? Le suffrage universel. (Qui a nommé l'Assemblée de malheur de Bordeaux et de Versailles en 187 î? Le suffrage universel. Et demain, si le peuple nommait une nouvelle Constituante comme le réclame la démocratie, il ferait peut-être pis encore, même par le scrutin de liste.)

Qui a fait le 10 décembre 1848? Le suffrage universel. Qui a donné le blanc-seing du 20 décembre? Le suffrage universel.

Qui a choisi le Corps législatif en 1852? Le suffrage universel.

(Qui a nommé la Chambre actuelle en 1893? et quelle Chambre ! Le suffrage universel.)

Et lorsque j'accuse le suffrage universel, je ne demande pas qu'on le supprime, mais qu'il s'éclaire, qu'il s'organise et qu'il vive. Mais pour l'intelligence de l'histoire et l'expérience de l'avenir, il est utile de constater que, sans l'éducation et l'organisation, le suffrage universel est la pierre d'achoppement de la liberté, puisqu'il donne 7,600,000 voix à l'homme que le parti démocratique détestait le plus, quand il fait de cet homme un dictateur et un empereur.

(Le parti démocratique demande aujourd'hui (1897) la revision de la Constitution de 1875 par une Assemblée constituante nommée par le peuple. Eh bien ! le suffrage universel n'est pas plus organisé ni instruit qu'il ne l'était en 1848. Et la presse est encore moins honnête. Qu'arrivera-t-il? C'est que le suffrage universel nommera une Constituante composée de royalistes, bonapartistes, opportunistes, réactionnaires ; ce sera une Constituante plus détestable encore et moins démocratique que celles de 1848 et de 1875.)

(Pour arriver à un résultat, il faut ressusciter la nation, la faire revivre, organiser des réunions obligatoires le

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1" dimanche de chaque mois, dans chaque commune, pour étudier les réformes, dresser le cahier de la commune, nommer des délégués pour aller à l'arrondissement présenter le cahier, choisir le député, en un mot rétablir pour le vote l'autonomie du citoyen dans la commune, comme cela s'est fait en 1789.)

« Nous allons à l'Empire. Le 2 Décembre ne se soutient déjà plus que par la force qui engendre les haines. Il semblait qu'il y avait accord entre l'Elysée et la donnée révolutionnaire ; on s'était recommandé des principes de 1789, et on promettait des améliorations. Mais huit jours ne s'étaient pas écoulés que les journaux du pouvoir parlaient d'un autre style. C'était pour sauver la religion, pour défendre la propriété que Louis-Napoléon avait mis fin à une situation trop tendue ; c'était enfin pour museler la Révolution. Tandis que la véritable question de février se posait ainsi : résoudre la bourgeoisie et le prolétariat dans la classe moyenne ; la classe qui vit de son revenu et celle qui vit de son salaire ; dans la classe qui, à proprement parler, n'a ni revenu, ni salaire, mais qui invente, qui entreprend, qui fait valoir, qui produit, qui échange, qui seule constitue l'économie de la société et représente véritablement le pays. Rien n'est plus aisé, quand on le voudra, que d'accomplir, sans la moindre secousse, la Révolution sociale.

D'abord la classe la plus nombreuse, la plus pauvre, n'a aucune objection à faire à une révolution qui lui garantirait le travail, le bien-être, la propriété. Le prolétariat, ayant tout à recevoir, ne fera jamais obstacle aune révolution qui a pour but de lui tuut donner ; c'est pourquoi le peuple de la campagne, comme celui de la ville, est socialiste, peut-être sans comprendre le sens du mot; mais vraiment socialiste. Quant à la classe moyenne, il faut la considérer comme partie agissante, partie donnante et partie prenante : au total son compte de Révolution, si j'ose ainsi parler, doit se balancer en sa faveur par une augmentation d'affaires, de bénéfices, de pouvoir,

de popularité, de sécurité. Elle est le moniteur du peuple dans cet enseignement mutuel de la Révolution, et la cheville ouvrière du progrès. Quant à la classe bourgeoise, qui vit de revenus et de sinécures, il ne faut pas compter sur elle pour les réformes égalitaires.

Napoléon ne voulut pas être logique ; il devait déclarer que l'intérêt des capitaux, usuraire au-dessus de 5 pour 100 d'après la loi de l'Empire en 1807, le deviendrait désormais au-dessus de 2 pour 100 pour frais généraux et sans distinction de prêts. Il devait ordonner que tous intérêts stipulés suivant les anciennes règles seraient proportionnellement réduits d'après la nouvelle loi. En deux mots, ce qui devait occuper la religion du pouvoir, c'était que la réduction, rendue générale et frappant toutes les espèces de valeurs, ne pût être accusée d'inégalité par personne, et que ceux-là mêmes qui auraient à souffrir, comme capitalistes, de la réduction de leur revenu, retrouvassent, comme consommateurs, une compensation à ce déficit dans la diminution de leurs dépenses. Voilà ce que Napoléon avait à faire s'il voulait intéresser le peuple à son gouvernement.

Parmi tant de politiques que la fantaisie des partis et la présomption des hommes d'Etat enfantent, une seule peut être vraie : c'est celle qui, par sa conformité constante, harmonique, avec la nature des choses, acquiert un tel caractère d'impersonnalité et de réalité, que chacun de ses actes semble un décret de la nature même, et qu'à l'Académie, à l'atelier, sur les places publiques, dans un conseil d'experts, partout où des hommes se réunissent pour traiter ensemble, elle puisse se formuler aussi bien que dans une Assemblée de représentants et au Conseil d'Etat. Elevée à ce degré d'authenticité oii elle tient tout des choses et rien de l'homme, la politique est l'expression pure de la raison générale, le droit immanent de la société, son ordre intérieur, en un mot son économie.

C'est un principe, dans cette politique à la fois rationnelle et réelle, que sans travail il n'y a pas de richesse, et

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que toute fortune qui n'en provient pas est par cela même suspecte ; que sous le règne de la rente, du loyer, de l'intérêt, l'impôt proportionnel, équilibré en lui-même, devient progressif dans le sens de la misère sans que rien au monde puisse l'empêcher; qu'un autre corollaire de cet intérêt est la protection douanière, en sorte que toute tentative pour abolir celle-ci sans toucher à celui-là est une contradiction ; que toute taxe qui affecte les objets de luxe, au lieu d'être supportée parle consommateur, le sera infailliblement par l'ouvrier, attendu que la consommation étant facultative et le prix libre, le producteur d'objets de luxe a toujours plus besoin de vendre que le consommateur d'acheter. Il faut que ces propositions avec leur corollaire passent dans la conscience générale comme vérités démontrées, pour éviter toute politique arbitraire qui serait impuissante, pleine de vexations et de mécomptes.

Il existe sur les rapports des hommes en société, sur le travail, le salaire, le revenu, la propriété, le prêt, l'échange, l'impôt, les services publics, le culte, la justice, la guerre, une foule de vérités pareilles. Donc un simple extrait, accompagné d'exemples, dispenserait le gouvernement et les hommes politiques de nous lancer dans l'arbitraire et souvent dans la réaction (1).

La guerre est une lutte de principes ; toute guerre qui n'a pas pour effet de faire triompher un principe est une guerre condamnée d'avance et perdue. Mais Napoléon ne peut faire la guerre à l'Angleterre qu'en changeant absolument les rapports du travail et du capital. Il faut qu'il réduise les rentes aux simples frais de commission, qu'il coupe le nerf de la féodalité bourgeoise; alors il pourra organiser, décréter le libre échange et abolir la douane.

Voici le résultat que nous obtiendrons à l'intérieur :

(1) C'est là la véritable Constitution du quatrième Etat. Le pouvoir qui enseignera aux citoyens cette Constitution aura plus fait pour l'humanité que tous les empereurs et les papes.

la production augmentée d'un quart, de moitié; la Belgique, la Suisse, l'Italie gravitant vers la France de toute la puissance de leurs intérêts individuels. Crédités par la circulation française et par leurs échanges, ces Etats tombent dans le cercle d'attraction de la France. Ne leur demandez pas alors s'ils veulent être Français : laissez -les se gouverner à leur guise, jouir tout d'abord de cette indépendance civile et politique qu'il faudra bien, tôt ou tard, rendre à chacune de nos cités. Contentez-vous, avec ces intéressés, d'une alliance offensive et défensive, qui vous permettra, dans le péril commun, de compter sur leurs soldats et leurs forteresses comme sur les vôtres. L'Angleterre même ne vous échappera pas, grâce à la diversion de Napoléon. La réaction est maîtresse partout en Europe. Où veut-elle donc aller?

On ne trompe pas la Révolution, fût-on l'empereur vivant et victorieux, alors même qu'elle est muette. Et l'on s'imaginerait aujourd'hui que pour vaincre la Révolution, il suffira de cette caste impériale rapportée de l'exil, aujourd'hui que la Révolution parle à toute heure, que les jeunes filles la chantent, que les peuples en foule la redisent, que les proscrits la portent sur tous les coins du globe ; aujourd'hui que le pouvoir absolu fait à cause d'elle la veillée des armes, et que le capital se tord sous sa violente étreinte !

Or, l'Elysée saurait-il me dire combien peut durer, en présence de la Révolution qui grandit, un gouvernement dépouillé de prestige?

CONCLUSION

En 1848, comme en 1789, tout dans les choses appelle une révolution. Mais en i848 (comme en 1897) il n'y a dans les idées rien, ou peu s'en faut, qui la détermine. La situation est mûre, l'opinion est en retard.

La Révolution s'imposait et s'impose comme une nécessité.

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Le gouvernement n'agit pas, le conamunisme fait peur. Oui, le communisme et le collectivisme qui est son parent, font peur. On meurt de peur, comme de toute autre maladie.

Mais il n'y a de progrès que dans le socialisme; et les républicains, adorateurs de 93, se tiennent-ils hors du socialisme? alors le suffrage les évince.

Mais pourquoi les républicains, adorateurs de 93, se tiennent-ils en dehors du mouvement? Parce qu'ils ne comprennent, pas le nouvel ordre social.

Pourquoi Napoléon obtint-il la préférence sur Gavaignac? Parce que celui-ci avait dû combattre, au nom de l'ordre et de la loi, la Révolution dans le socialisme ; tandis que pour les masses, Napoléon apparaissait comme le représentant de la Révolution.

Croyez-vous, me dit-on, que le 2 Décembre accepte le rôle révolutionnaire que le peuple lui prête? Je réponds "à celle question : La démocratie depuis quatre ans n'a pas accepté mes idées, pourquoi le gouvernement les ferait-il siennes! J'écris afin que les autres réfléchissent et qu'ils me contredisent. J'écris, afin que la vérité se manifestant, élaborée par l'opinion, la Révolution avec le gouvernement, sans le gouvernement et même contre le gouvernement, puisse s'accomplir. Je crois donc que l'idée révolutionnaire, mal définie dans l'esprit des masses, mal servie par ses vulgarisateurs, reste pleine de contradictions dans le parti républicain. C'est pour cela que je me tiens en dehors du gouvernement, dévoué seulement à la patrie, et que je me rallie corps et âme à cette élite de travailleurs, tète du prolétariat de la classe moyenne, parti du travail et du progrès, de la liberté et de l'idée ; à cette élite qui comprend que la liberté est perdue quand elle n'agit pas, et qui accepte pour devise l'éducation du peuple.

0 patrie! patrie française! patrie des chantres de l'éternelle Révolution I patrie de la liberté! Car malgré toutes tes servitudes, en aucun lieu de la terre, ni dans l'Europe

ni dans rAmériqiie, l'esprit, qui est tout l'iiomme, n'est aussi libre que chiez toi ! Patrie, que j'aime de cet amour accumulé que le fils grandissant porte à sa mère, que le père sent croître avec ses enfants! Te verrai -je souiïrir longtemps encore, souffrir, non pour toi seule, mais pour le monde qui te paye de son envie et de ses outrages ; souffrir innocente, pour cela seulement que tu ne te connais pas ! Réveille-toi : ni tes princes, ni tes barons, ni tes comtes ne peuvent plus rien pour ton salut; ni tes prélats ne sauraient te réconforter avec leurs bénédictions ! Garde, si tu veux, le souvenir de ceux qui ont bien fait, va quelquefois prier sur leurs monuments ; mais ne cherche pas leurs successeurs : ils sont finis. Commence ta nouvelle vie, ô la première des immortelles. Et l'humanité sera rajeunie, et ton unité sera créée par toi, car l'unité du genre humain, c'est l'unité de ma patrie, comme l'esprit du genre humain n'est que l'esprit de ma patrie.

P.-J. PROUDHON

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