LE TRAVAIL
Monseigneur,
Je m'aperçois qu'on s'efforce de l'enterrer, cette question du travail. On fait la sourdine autour d'elle, on l'é-
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touffe SOUS les bandelettes de la philanthropie : à moi d'agiter le grelot..
Il faut bien que je me range dans la classe travailleuse, par ma naissance, mon éducation et ma vie entière. N'est-ce pas trois fois plus qu'il n'en faut pour que je m'accroche, de bec et d'ongles, à ce débat qu'on aimerait à voir régler entre deux portes par la corde et par le plomb? L'Eglise condamne le travail dans la naissance de l'homme, dans l'économie sociale, dans l'Etat, dans le travail, insigne de toute servitude. Ce que le christianisme a prononcé contre l'homme, toute philosophie spiritualiste le répète, l'économiste l'affirme, l'homme d'Etat le confirme, le littérateur le chante dans ses vers et dans sa prose.
Paresse, inconduite, esprit de révolte : voilà ce que M. Jacquot de Mirecourt, d'après votre avis, fait de moi Or, appliquez la formule à la masse des ouvriers, et vous aurez le mot de l'apologue. Sous le nom d'un seul, c'est le portrait de toutes les catégories.
La condition du travailleur dans la société religieuse est une condition d'infériorité ; le travail lui-même est le signe de l'infériorité, le sceau de la dégradation. D'où vient cela? C'est que, comme la loi de la justice n'a jamais reçu son application, ni dans l'ordre économique, ni dans l'ordre politique, ni dans la pédagogie, elle ne l'a jamais reçue non plus dans le travail. Sans cela, si la justice était faite au travail, la condition du travailleur serait intervertie, et d'inférieur il deviendrait maître; de pauvre, il serait fait riche ; de condamné, il passerait noble. Telle est pour moi la question à résoudre.
Qu'en pense la Religion?
Qu'en pense la Révolution?
Pour l'entrepreneur d'industrie, le problème du travail est celui-ci : obtenir, avec le moins de frais et de salaire possible, la plus grande somme de travail, sans se préoccuper de ce que devient le travailleur. Quant au travail excessif, insalubre, parcellaire, mal rétribué, il ne s'en
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soucie pas ; il n'a pour cela ni scrupule, ni regret, ni responsabilité. Il est absous par le pouvoir, le législateur, le pédantisme des savants, la religion. C'est à cette situation déplorable qu'il s'agit d'appliquer la justice.
Dans le principe, le travailleur était esclave ; mais par l'Evangile la servitude fut adoucie, transformée : le travailleur jusque-là avait été chose, il devint personne; mais ce fut tout, la justice n'alla pas plus loin. Le travail, abandonné par l'Eglise, redevint aussi meurtrier pour la plèbe chrétienne qu'il l'avait été sous le paganisme pour l'esclave. Il y en eut pour douze siècles. A côté de l'exploitation féodale établie sur le sol, s'organisa le salariat industriel, apanage de la bourgeoisie; si bien qu'à la ville et à la campagne, dans l'industrie comme dan? l'agriculture, reparut, avec la sanction religieuse, l'exploitation de l'homme par l'homme.
La Révolution s'est bornée à faire table rase de l'ancien régime; mais depuis soixante-dix ans que s'est-il produit? Rien que de négatif. Au régime corporatif succède le développement de sociétés anonymes. Suivant les économistes, J.-B. Say, entre autres, la Révolution, en abolissant le système corporatif et féodal, a fait une chose juste, il n'y a plus rien à changer ; le travail est ce qu'il doit être, affranchi de tout privilège légal, il ne reconnaît d'autre loi que celle de l'offre et de la demande. Laissez faire, laissez passer ce qui divise la société en deux catégories : les capitalistes et les travailleurs salariés.
La Révolution, après avoir détruit la monarchie de droit divin, n'a su la remplacer que par un organisme instable, une puissance d'absorption cent fois pire que le régime féodal. Que le prolétaire, dit-elle, meure dans son trou sans proférer une plainte ; c'est la force des choses. Et ce serait là le dernier mot de la Révolution! Non, cela n'a ni logique ni moralité.
Au droit divin a succédé la souveraineté du peuple ; à la noblesse féodale, la bourgeoisie actionnaire, censitaire ; quel bénéfice pour l'égalité ! quel triomphe sur la supers-
tition quand, au lieu de Jésuites, la religion aura pour prêtres des jacobins, des saint-simoniens I La centralisation monarchique a été croissante, la police a fleuri de plus belle, le machiavélisme s'est rajeuni; la multitude est restée dans la misère; l'égalité, qui ne fut jamais dans les cœurs, est désavouée par toutes les bouches; elle est devenue propos séditieux et signe de réprobation. Les capitalistes entrepreneurs se convertissent en aristocratie. Au régime des corporations succédera celui des compagnies en commandite ; à la féodalité nobiliaire, la féodalité industrielle. (C'est fait.) La Révolution aurait menti, ce serait un pastiche ou une sottise ?
Les économistes sortis de la Révolution protestent contre ce non-sens. Ils soutiennent que le travail doit être libre, sans empêchements, ni obstacles, ni entraves que peuvent lui susciter le gouvernement et les privilèges. Dans ce cas, il deviendra attrayant et joyeux.
La répugnance et la peine qui, dans l'état actuel de l'industrie humaine, accompagnent à si haute dose le travail, sont l'effet de l'organisation servile qui lui a été donnée, mais elles peuvent et doivent se réduire infiniment par une organisation libérale. Par un système d'enseignement professionnel, par la réorganisation de l'atelier, le travail, perdant son caractère servile et mercenaire, sera en même temps affranchi de la fatigue et du dégoût que la fatalité lui confère.
Ainsi, ajoutent les novateurs, l'idéal rêvé par les premiers économistes peut se réaliser :
La terre à celui qui la cultive,
Le métier à celui qui l'exerce,
Le capital à celui qui l'emploie,
Le produit au producteur.
Le bénéfice de la force collective à tous ceux qui concourent, et le salariat remplacé par la participation,
Le morcellement du sol aboli par la constitution de l'héritage ;
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En deux mots, la fatalité de la nature domptée par la liberté de l'homme.
Tel est le programme des économistes de la Révolution. C'est tout un monde moral qui surgit, une civilisation nouvelle, une autre humanité. Après 1789, la réforme fut ajournée par les guerres de l'Empire; elle reparut eu 1848 par le décret du 25 février sur le droit au travail. Ou la fatalité et le privilège selon la réaction cléricale, ou la liberté et l'égalité selon la Révolution.
D'un côté est le paganisme, le despotisme, la routine des peuples et toute leur histoire; de l'autre, la science, le droit, l'avenir, l'infini. — Il faut se prononcer.
Voyons ce que dit l'Eglise. — Rien. — Elle livre le travailleur au joug féodal. En 1848, elle ne comprit rien aux droits de l'homme et du citoyen, l'égalité devant la loi, la justice économique, le travail libre, la vertu immanente et désintéressée, l'éducation de l'humanité par ellemême, le progrès. Monseigneur, dites-nous si vous êtes pour le travail libre ou pour la fatalité. L'Eglise n'a encore rien dit si ce n'est : anathème à l'usure — qu'elle voudrait bien retirer. Mais l'Eglise en a vu bien d'autres, elle ne se dérange pas pour si peu. Un jour, c'est l'astronomie qui lui dérange son ciel; le lendemain, c'est la géologie qui bouleverse sa Genèse; et tout à l'heure la justice lui donnera l'assaut. Elle ne se doute pas que la justice, se retirant d'elle, lui ôterait sa force. Plutôt que de tendre la main à l'injustice, elle embrassera la fatalité.
PRINCIPE DE TRANSCENDANCE — QUE LE TRAVAIL EST DE MALÉDICTION DIVINE ET CONSÉQUEMMENT LA SERVITUDE d'institution RELIGIEUSE — THÉORIE SPIRITUALISTE
Les loups ne se dévorent pas, dit le proverbe. Pourquoi les hommes se mangent-ils?
Jamais on ne vit un lion forcer un autre lion à chasser pour lui. Gomment l'homme se fait-il de l'homme une bête de somme, un esclave?
Cela vient de ce que, seul entre les animaux, l'homme est capable par sa pensée de séparer son moi et son non moi ; de distinguer en lui la matière et l'esprit, le corps et l'âme. D'où résulte la division de la société en deux catégories : celle du spirituel, fait pour le commandement, et celle des charnels, voués aux travaux. Tout ce qui incline l'homme vers la terre est par là infirmité et misère. De là la défaveur qui, dès l'origine, s'est attachée au travail, et que tous les cultes n'ont cessé d'aggraver. C'est donc à la spéculation spiritualiste qu'il faut rapporter la condamnation du travail.
La Religion nie la possibilité d'une solution juridique du problème de Fégalité, et elle affirme que la charité suffit pour guérir le mal occasionné par l'inégale répartition de l'intelligence et de la fortune. Tandis que la Révolution soutient que l'égahté doit se faire par la justice.
C'est bien au christianisme qu'est due l'abolition de l'esclavage; à moins de nier Tévidence et de fausser l'histoire, on ne peut le méconnaître.
Jésus-Christ avait dit : « Aimez-vous les uns les autres. » Ce qui voulait dire : Servez-vous les uns les autres. Car le respect de la dignité humaine devait suffire à la justice et avoir raison de l'égoïsme. Pourquoi donc n'y eut-il jamais moins d'égalité qu'entre les frères en Jésus-Christ? Parce que le dogme chrétien, comme les dogmes païen et mosaïque, ne surent vaincre la fatalité du travail, ni faire la balance du salaire, ni organiser l'atelier, ce qui ramenait fatalement la servitude. Le travail, selon le dogme antique, était réputé afflictif et infamant. Le Christianisme essayerait-il d'en répartir le fardeau et la honte? Cela ne peut s'accorder avec la discipline épiscopale et l'autocratie de César. — On déclara que le travail était non seulement une peine, mais un frein. — M. Guizot ne l'entend pas. autrement. Le travail soulevait la question de propriété. Le christianisme procéderait-il au partage des terres? Alors, à quoi se réduisait la Rédemption? Que ga-