LA JUSTICE DANS LA RÉVOLUTION ET DANS L*ÉGLISE
■gnait l'esclave à l'affranchissetnent? La multitude affamée demandait la richesse, le repos, la jouissance; la payerait-on toujours de sermons et de promesses? La spiritualité l'emporta sur linterprétation du christianisme au sens temporel. La Religion fit reculer les appétits. La conversion de Constantin porta le dernier coup aux révolutionnaires. L'esclavage gagna sa cause, mais celle du travail fut ajournée à seize siècles.
Ce que le christianisme, sous le nom d'abolition de l'esclavage, a fait pour le travailleur, tout le monde le sait. Auparavant, sous la loi d'égoïsme, le travailleur, enlevé à la chasse, conquis à la guerre, ou livré par la misère, instrument d'exploitation, meuble, chose, ne comptait pas comme personne, comme âme, dans la famille ni dans ïa cité ; il ne faisait pas partie de la nation. Sous la loi d'amour, tout change. Le travailleur fera partie de la famille, il pourra même avoir une famille; devant Dieu il sera l'égal du noble. Seulement, par la constitution féodale, par la dîme ecclésiastique, par la main-morte, la corvée, l'impôt, la maîtrise, les choses sont arrangées de telle manière qu'il restera éternellement voué au labeur, attaché à la glèbe, sans autre compensation que le ciel.
Je dis donc que le problème du travail ainsi traité demeure entier; que la loi d'amour, pas plus que la loi d'égoïsme, ne l'a résolu. Et la raison en est simple : c'est qu'elles n*ont fait l'une et l'autre que consacrer le fatalisme du travail. J'ajoute qu'une dernière hypothèse, celle qui fera droit à l'homme et au travailleur, doit inévitablement se produire. Il faut que la loi d'amour devienne loi de justice. Si une dernière et plus éclatante manifestation de la justice ne vient éclairer la raison des peuples, le travail succombe, et nul ne peut dire ni quand, ni si jamais la liberté paraîtra.
En présence de ce mouvement nouveau, quelle est l'attitude de l'Eglise?
En 1846-1847-1848, les peuples ont tendu les bras vers
114 CEDVRES DE PRODDHON
elle : Soyez avec nous, nous sommes la génération du Christ, bénissez nos arbres de la liberté ! — Soyez avec nous ! — ont répété les purs démocrates, mandataires officiels de la Révolution. — Soyez avec nous! — a crié le chœur des socialistes, saint-simoniens, phalansté riens, communautaires.
Triste méprise, et qui prouve combien l'Europe en 1848 était au-dessous de sa propre pensée. Le travail n'a plus rien à faire avec l'amour; c'est la justice, c'est la science qu'il réclame.
Il faut l'avouer : avec des mandataires qui commençaient par implorer l'ennemi, la cause de la Révolution «tait perdue d'avance.
Les ouvriers ont, en général, le sentiment très vif d'une amélioration possible de leur sort ; non seulement au point de vue des libertés politiques et de la propriété, mais à celui des conditions mêmes du travail. Mais ils ne sont pas en mesure de dire ce qui leur manque, et conséquemment de formuler leur pétition. Ils s'imaginent que tout pourrait être réparé au moyen d'une augmentation de salaire et d'une réduction des heures de travail; quelques-uns vont jusqu'à balbutier le mot d'association. C'est tout ce qu'ils ont compris de la République de 1848; tout ce qu'on a su dire en leur nom au Luxembourg.
De là, la grève. Plus les machines se perfectionnent, moins l'ouvrier vaut, moins il est payé ; plus, pour le même salaire, sa tâche augmente. C'est d'une logique fatale; rien ne peut en empêcher l'effet. Il y a donc baisse forcée de salaire malgré la grève.
Quanta l'association ouvrière, la pratique en a bientôt démontré l'impuissance.
Il faut donc, pour relever la condition de l'ouvrier, relever sa valeur; hors de là, point de salut!
Tout est absurde dans la condition actuelle du travail, et semble avoir été combiné pour l'asservissement à perpétuité de l'ouvrier.
Bientôt la monotonie du labeur avec tous ses dégoûts
LA. JUSTICE DANS LA RÉVOLUTION ET DANS l'ÉGLISK 115
se fit sentir : le prétendu travailleur acquit la conscience de sa dégradation; il se dit qu'il n'est qu'un rouage au sein de la société. Le désespoir s'empare lentement de lui; sa raison, faute d'une science positive, perd l'équilibre.
Le peuple prétend que le travail serait pour lui une jouissance s'il travaillait pour lui- même, s'il était maître de ses opérations.
« Je ne connais pas de plus grand plaisir, médisait un paysan philosophe, que de labourer; quand je vois mes sillons, il me semble que je suis roi. » — Cultiver la terre est par excellence la fonction de l'homme, de même que soigner le ménage est ce qui sied le mieux à la femme.
Le peuple affirme le travail et demande le droit, sans pouvoir se rendre compte de ce qui produit la joie du travail et en constituera la charte. Il l'a demandé à Louis- Philippe, à la République, à l'Empereur; espérons qu'il finira par se le donner lui-même. Ce que demandent les populations des campagnes pour être heureuses, c'est, avec Tinstruction suffisante, la propriété, le crédit, la balance économique, la liberté communale, la réduction de l'impôt, l'abolition du service militaire.
Monseigneur, le peuple ne s'y trompe plus : son instinct lui dit que la seule chose qui l'empêche d'être heureux et riche par son travail, c'est la théologie ; et, de cœur, il n'est plus chrétien. Et le privilégié ne s'y trompe pas non plus : il a compris ((ue l'Eglise est sa pierre angulaire, il se fait jésuite. Il ne veut pas que le travail s'afi'ranchisse. A moins d'une transaction amiable entre le capital et le travail, la bataille est forcée; et, vainqueur ou vaincu, le travail imposera la loi au capital; et contre le droit, il n'y a rien de plus nuisible au monde que la victoire.
L'idée qui absorbe l'intelligence du bourgeois, à laquelle il ramène tous ses sentiments, toutes ses spéculations, au mètre de laquelle il juge les hommes et les choses, c'est la richesse. Il ne croit pas qu'on puisse être homme de mérite et n'avoir pas su faire fortune. L'indé-
licatesse le touche fort peu, il lui suffit de ne pas être vu. En politique, il ne connaît que ceci : sauver les intérêts, c'est-à-dire conserver la propriété, le capital, le revenu, les privilèges, quoiqu'il en puisse coûter à la justice. Voilà le sens du mot conservateur expliqué. Tandis qu'en 1793 on disait ceci : Périssent les colonies plutôt que les principes! C'est-à-dire : sauvons la liberté, le droit, la justice, la révolution, quoi qu'il en coûte aux intérêts.
La bourgeoisie est mauvaise patriote.
Le triomphe de Jules César sur la Gaule eut pour agent principal la bourgeoisie, qui, n'ayant pas confiance dans le gouvernement du pays par le pays, n'hésita pas à appeler l'étranger. — Déjà la bourgeoisie romaine donnant la victoire à César sur son compétiteur Pompée, immolant la liberté, la République, à l'intérêt, avait donné l'exemple à la Gaule.
Ce n'est pas de la bourgeoisie que sortit Jeanne d'Arc la bourgeoisie eût pris son parti de l'annexion de la France à l'Angleterre.
I^'accroissement du budget et des dettes convient à la bourgeoisie, qui en profite par la distribution des faveurs et des sinécures. C'estpourquoi elle dit : Je sers mon pays sous tous les gouvernements. Elle préfère les jésuites aux jansénistes. Ce qu'elle aime dans le lien conjugal, c'est la dot ; dans la paternité, c'est la succession.
La bourgeoisie est définitivement condamnée.
p. J. PROUDHON.