‹ Abrégé des œuvres de ProudhonChapitre 59 sur 170 · LA FÉDÉRATION ET L'UNITÉ DE L'ITALIE · texte numérisé non relu

LA FÉDÉRATION ET L'UNITÉ DE L'ITALIE

11 est utile, avant d'arriver au Principe fédératif, qui est un des ouvrages politiques les plus importants de Proudhon, d'analyser sa brochure sur l'unité de ITtalie. I C'est une question sur la politique étrangère qui est toute d'actualité. Elle nous montrera comment Proudhon a été amené à formuler dans un beau volume le principe républicain fédéral.

Proudhon, dans cette brochure, combat seul, contre l'empereur Napoléon III et contre toute la démocratie, la guerre et l'unité de l'Italie, comme il avait combattu la guerre de Grimée, faite contre la Russie au profit de la Turquie, et de l'Angleterre notre ennemie ; comme il a aussi combattu plus tard la guerre pour l'établissement d'une Pologne aristocratique. Il avait bien recommandé aussi d'empêcher à tout prix l'unité de l'Allemagne quand il s'écriait : « Malheur au monde si l'Allemagne tourne à l'unité ! »

Dans toutes ces polémiques acharnées, Proudhon seul contre tous les démocrates et les jacobins, soutenait que nous ne devions pas combattre la Russie, mais au contraire l'aider à émanciper son peuple et à donner la liberté constitutionnelle à la Pologne; et que nous devions même rechercher une alliance avec elle. C'est peut-êtie Proudhon, et lui seul, qui nous a fait éviter

cette guerre de Pologne, ce qui a rendu possible l'alliance de la France et de la Russie.

J'ai voulu faire précéder l'étude du Fédéralisme par cette brochure, à ce moment, où, après nos malheurs de 1870, l'Italie, pour récompenser la France de l'avoir délivrée du joug de l'étranger, se joint à l'Allemagne notre ennemie, à l'Autriche son ennemie séculaire et à l'Angleterre, contre nous ; ce qui avait été prévu par le génie de Proudhon. C'est aussi parce que ce petit volume établit déjàla conclusion de Proudhon sur le principe fédéral pour l'organisation de la Liberté et de la République. Le lecteur sera reconnaissant à Proudhon d'avoir essayé de mettre le gouvernement et la démocratie en garde contre la reconnaissance problématique des nations. Mais, cette lutte épique de Proudhon contre tous, sur la question étrangère, épuisa et ruina sa santé déjà compromise par la prison et l'exil, et avança malheureusement sa mort. Elle suffît à elle seule, je ne crains pas de le dire, pour mériter à Proudhon la reconnaissance éternelle de la patrie et des véritables patriotes.

Celte petite brochure contient plusieurs lettres écrites de Bruxelles par Proudhon, en 1862, sur la guerre d'Italie, l'unité et la fédération italiennes. On verra dans cette analyse combien Proudhon avait raison de montrer Timprudence que la France commettait en constituant à sa porte une nation centralisée de 25 millions d'habitants, et de prédire que cette nouvelle grande nation se déclarerait immédiatement contre nous. Mais la démocratie française ne voyait pas de si loin. Le principe des nationalités, qu'elle voulait protéger, lui faisait voir les choses de travers. Et Proudhon déclarait bien haut que le vrai principe des nationalités devait au contraire conduire l'Italie à la fédération ; que là étaient sa fortune, sa liberté et la tranquillité de l'Europe. C'est pour cela qu'il a toujours refusé de se rallier à l'idée d'une intervention de la France en Italie.

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« Je n'ai jamais cru à l'unité de l'Italie, dit-il, au point de vue des principes comme à celui de la pratique et des transitions ; je l'ai toujours repoussée : l'immense majoj rite des Italiens est fédéraliste. Après le traité de Villa- ] franca, je suis demeuré convaincu que la presse démocra- 1 tique, en insistant pour la réunion de l'Italie tout entière j aux mains de Victor Emmanuel, faisait fausse route ; que c'était méconnaître le principe des révolutions modernes ( et se placer hors de la vraie politique, entraver le progrès I en dénaturant l'idée de nationalité, compromettre la paix * de l'Europe sans profit pour la liberté des peuples, et 1 soulever entre l'Italie et la France un antagonisme dangereux. Mais, hélas ! les peuples comme les individus sont ; sujets à des engouements dont ils ne se guérissent que j par les mortifications de l'expérience. Ne pouvant l'em- ! pécher, j'étais curieux d'observer ce qu'il adviendrait de ; cet essai de réalisation d'une utopie. Il s*agitaujourd'hui, non seulement pour l'Italie, mais pour la France et l'Europe, d'aller de l'avant, sans s'attarder aune fantaisie démontrée irréalisable. »

MAZZINI ET l'unité ITALIENNE

Mazzini, dans un manifeste, en appelle à l'Europe démocratique et dénonce le gouvernement de ne pas opérer assez vite l'unité entière de l'Italie. J'accuse Mazzini de deux choses : comme chef du mouvement, d'avoir manqué totalement de prévoyance ; comme homme de doctrine, de s'être fait le propagateur d'une système faux dans son principe, funeste dans ses conséquences: l'unité italienne.

On nous chantait en 1848 sur tous les tons que les Italiens sont pour nous des frères; quêteurs intérêts, leurs idées sont les nôtres; que leur révolution c'est notre révolution, et cent autres niaiseries qui prouvent à quel degré d'imbécillité est tombée la démocratie fr^inçaise. En politique, nos ennemis sont nos voisins ; cet axiome est aussi sûr que pas un de Machiavel.

Napoléon I" ne voulut pas, même à son profit personnel, l'unité italienne. — Gomment des écrivains qui se disent démocrates se montrent-ils plus unitaires que le roi de Piémont lui-même ?

L'Italie est de tempérament et par destination fédéraliste ; ses tendances, ses traditions, son génie, sont antiunitaires ; la faire entrer dans le moule de l'unité, c'est la dénaturer, c'est la faire rétrograder. La Révolution, de 89 à 93, fut fédéraliste aussi; ce sont les jacobins qui, à la journée du 31 mai, nous ont rendus indivisibilistes et centralisateurs. Depuis cette époque, la France s'est mise à s'admirer dans cette centralisation ; on lui a dit que les étrangers la lui enviaient ; elle l'a cru.

Voyons donc ce que c'est que l'unité. Le premier effet de la centralisation est de faire disparaître dans les diverses localités d'un pays toute espèce de caractère indigène. Tandis qu'on s'imagine par ce moyen exalter dans les masses la vie politique, on la détruit dans ses parties constitutives et jusque dans ses éléments. Là, toute localité doit se taire; l'esprit de clocher fait silence; la collectivité est absorbée dans le pouvoir central ; tout ce qui concerne l'administration, lajustice, l'armée, l'enseignement, les travaux publics, la police, les cultes, etc., aboutit aux ministères ; tout ce qui regarde la législation, au parlement. Voilà l'unité. Pour gouverner une nation de 26 millions d'hommes, il faut une armée permanente. Voilà ce qui remplacera la nation. On évaluait à 600,000 le nombre de fonctionnaires français il y a quinze ans. Le chiffre de l'armée est à l'avenant. Tout cela est essentiel à l'unité : ce sont les frais généraux de l'Etat qui augmentent en raison directe delà centralisation. Et qui profite de ce régime d'unité et de sinécures ? Le peuple? Non ; les classes supérieures. L'unité aujourd'hui et depuis 1815, c'est tout simplement une forme d'exploitation bourgeoise sous la protection des baïonnettes. Oui, l'unité politique dans les grands Etats est bourgeoise. Sur 2 milliards 500 millions de budget en France, les deux

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tiers rentrent à la classe bourgeoise. — Dans un petit Etat, les fonctions sont rares, peu rétribuées ; voilà pourquoi la bourgeoisie n'en veut pas.

Mazzini est républicain, il s'en. vante. Sait-il ce qu'il a fait pour l'Italie avec son unité? Il lui a inoculé le despotisme. Mazzini est un démocrate ; la cause qu'il défend est celle de la plèbe. Sait-il ce qu'il a fait pour la plèbe italienne en la rendant fanatique d'unité ? Il a établi sur elle le règne bourgeois, règne qui fut l'erreur de notre première Constituante, des Jacobins, du Consulat, de la Restauration, de la monarchie de juillet, et qui est la fatalité de Napoléon III.

GARIBALDI ET l'uNITÉ ITALIENNE

Il y a deux mois, lorsque j'écrivais mon premier chapitre sur l'unité de lltalie, Garibaldi n'était pas parti pour sa dernière expédition. Qae disais-je en substance dans cette appréciation de la politique de Mazzini ? qu'en 1859, Mazzini, en se ralliant au mouvement italien, avait fait preuve d'imprévoyance, attendu que Napoléon III, sous peine de compromettre la prépondérance française, ne pouvait consentir à la réunion de toute l'Italie en un même corps d'Etat ; qu'ensuite Mazzini, acceptant pour son parti l'hégémonie de Victor-Emmanuel, avait fait acte de royalisme.

Quant à l'unité en elle-même, que c'était un principe essentiellement monarchique, militariste et bourgeois qui conduirait l'Italie à un système combiné de prétorianisme et d'exploitation qui mettrait la plèbe dans un état pire qu'auparavant. Qu'en toute cette affaire, la démocratie italienne avait manqué à la solidarité européenne, et fait acte d'égoïsme. Enfin que le résultat le plus clair de toute cette utopie serait de faire rétrograder la réforme économique et sociale pour toute l'Europe, de dix, et peut-être de cinquante ans. Voilà ce que j'avais le droit de dire en

ma qualité de démocrate socialiste, et aussi en qualité de Français.

Garibaldi s'était chargé de mettre cette utopie à exécution ; il fut vaincu à Aspromonte. Malgré cela, l'unité de l'Italie est plus que jamais à Tordre du jour. Revenons donc encore une fois sur cette unité fameuse, caressée par une démocratie sans principes.

Garibaldi est d'une simplicité antique dans sa vie privée, Garibaldi dans sa personne est hors d'atteinte; sa vertu défie la calomnie ; j'admire autant que personne Garibaldi le patriote et le soldat, mais je ne puis l'approuver quand il attaque le municipalisme de Ratazzi, comme les jacobins attaquaient le fédéralisme de la Gironde. Le général Klapka lui écrit qu'il ne reconnaît pas en lui la voix de l'Italie et que la Hongrie ne répondra pas à son appel. «Il n'est pas démontré, m'écrit quelqu'un, que le gouvernement unitaire soit mauvais en soi et contraire au principe républicain. » J'ai démontré que le principe fédératif, de même que l'organisation municipale, est un corollaire du principe delà séparation des pouvoirs, hors duquel il n'y a point de république, pas même de monarchie constitutionnelle. Pour le moment, je veux me renfermer dans la question pratique de l'unité, considérée au point de vue de l'Italie, d'autant mieux que Mazzini, Garibaldi et les jacobins de France qui lui font écho, ne sont républicains que du bout des lèvres et se soucient médiocrement des principes de liberté.

Deux mots de géographie, et la cause est entendue. L'Italie, par nature et configuration, est fédéraliste ; elle le fut dans l'antiquité jusqu'à la conquête des Romains. L'Empire d'Occident renversé, l'Italie revint à sa nature, à ses attractions, à la loi de ses intérêts et de sa destinée. Les Siciliens n'ont jamais souffert les Napolitains ; pourquoi veut-on qu'ils supportent les Piémontais?... Rome comme capitale, comme centre d'affaires, de commerce, d'industrie, comme point stratégique, n'est absolument rien. Rome vit de l'étranger, des aumônes de la chré-

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tienté ; ôtez-lui ses prêtres, c'est la cité la plus morne, la plus nulle de l'Italie et du globe : une nécropole. Qu'estce que Rome ? un musée, une église, rien de plus.

La destinée de l'Italie, cherchée en dehors de la Révolution, est fixée : elle est exploitée par les prétoriens et les prêtres.

Je comprends la nouvelle insistance avec laquelle l'Angleterre poursuit la formation de l'unité italienne. Ce que je ne comprends pas, c'est l'attitude de la presse française. L'Italie, avec une armée de trois cent mille hommes, amoindrit la France de toutes les façons. Nous sommes trop voisins de l'Italie, nous lui avons rendu de trop grands services pour qu'elle nous aime. L'ingratitude en politique est le premier des droits et des devoirs ; la coalition contre la France compte désormais un membre de plus (1).

On dit : Rome est aux Italiens. Je réplique que Rome est aux Romains, comme Naples aux Napolitains.

Quelques mots encore sur le tort fait à la démocratie par l'essor donné depuis dix ans à la politique jacobiniste et mazzinienne, et mon sujet sera épuisé.

En 1848, les différentes écoles socialistes, bien que ne s'accordant pas entre elles, avaient posé la question, non seulement pour la France, mais pour l'Europe, entière, sur son vrai terrain : réforme économique et sociale, garantie du travail, discipline des intérêts, répartition meilleure de la richesse, éducation populaire, organisation communale, décentralisation administrative ; c'était un immense progrès. Il était prouvé que l'essor de 89 était épuisé, que la société française, sous peine de s'affaisser sur elle-même et d'entrer dans une période de décadence, devait sortir de l'ornière qu'elle avait jusqu'alors suivie» et qu'il fallait suivre la ligne indiquée par le socialisme ; que désormais les questions de dynastie, de forme gou-

(1) Qu'en pensent maintenant les démocrates, les jacobins qui insultaient Proudhon ?

vernementale, de nationalité, de frontière, de prépondérance, étaient secondaires ; que la diplomatie et le militarisme avaient fait leur temps. Est-il vrai que la situation de la France à l'intérieur et au dehors est aujourd'hui moins bonne qu'en 1848 ? notre décadence est manifeste.

POLITIQUE DE FÉDÉRATION ET POLITIQUE d'uNITÉ

J'ai dit que le principe appelé à régir la politique moderne n'est autre que le principe de fédération, corollaire de celui de la séparation des pouvoirs ; lequel à son tour est la base universellement reconnue de tout gouvernement libre et régulier, à plus forte raison de toute institution républicaine ; il a pour opposé le principe de l'agglomération des peuples et de la. centralisation administrative.

En adoptant la politique fédéraliste, la Belgique acquiert, dans le système européen, une importance considérable et une garantie de premier ordre ; elle garde sa signification historique. La Belgique, la Hollande peuvent conserver leurs dynasties respectives ou les renvoyer, maintenir le statu quo bourgeois ou faire une révolution sociale, sans que le principe fédératif soit altéré. Comment donc se fait-il que ce soient justement les libéraux les plus exaltés de Belgique qui font alliance avec le parti unitaire italien ?

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