QUESTION PAPALE
Ce qu'il faut considérer avant tout, en politique, ce sont les choses de fait. Sur cette question papale, quels sont ici les faits ? Quant à la ville de Rome, il est évident que son existence matérielle dépend en grande partie de sa puissance spirituelle ; que la papauté absente, elle se réduirait à un musée et à des tombeaux.
Si l'Italie était rendue au système de la fédération : i°Rome et ses dépendances formeraient un Etat à part; T comme Etat confédéré, la papauté et le peuple romain devraient s'entendre à l'amiable aux fins d'organiser, sous la garantie fédérale, et au mieux de tous les intérêts, leur gouvernement. Dans cette situation, voici, ce me semble, ce qui ne peut manquer d'arriver.
Le Pape n'est pas le chef de la confédération, il en est membre. De ce côté déjà, l'Eglise et l'Etat marchent au
moins de pair, la foi s'humanise, la religion devient du droit et de la politique. Le peuple romain se gardera d'abolir la papauté qui fait toute son importance aux yeux de l'univers catholique ; et le Pape, de son côté, devra déférer aux vœux du peuple, devenu son collègue dans le gouvernement, comme l'était autrefois l'empereurgermanique. Une transaction s'ensuivrait donc, en vertu de laquelle le Souverain Pontife deviendrait une sorte de roi constitutionnel, tout-puissant, absolu, indiscutable dans son ministère religieux et son vicariat divin ; pour le surplus, exerçant le pouvoir collectivement avec les délégués de la nation. Dans ce cas, l'Eglise se trouverait à un titre de plus en demeure de marcher avec le siècle, de se soutenir par la vertu de son principe contre la compétition de la philosophie ; elle vivrait de sa vie propre, sans le secours des puissances de la terre. Dans tous les cas, cette solution aurait pour avantage de mettre la papauté, et l'Eglise avec elle, aux prises, non plus avec la politique des princes et des démagogues, mais avec la nécessité des choses, avec le progrès de la raison humaine, avec la Révolution. Sous prétexte d'unité, on sacrifie le pontificat chrétien à qui et à quoi?... Est-ce à la Révolution, que l'on a le dessein de servir ? Non — Est-ce au progrès, à la liberté, à la république? non, non ! On sacrifie le pape à Victor-Emmanuel de Savoie, fatalement despote et déjà réactionnaire. Grâce aux licences de ses adversaires, l'Eghse se saisit du drapeau de la morale, que personne depuis lors, ni la démocratie, ni la philosophie, ni la franc-maçonnerie, ni les économistes, ni les saint-simoniens et phalanstériens, n'ont su lui ravir.
En soutenant cette thèse, je sers mon principe, qui sert ma conscience ; je ne les mets au service de personne. Je n'ai pas la prétention de ramener en un instant, par la puissance d'une brochure, l'opinion de longue main fourvoyée. Je me tiendrais pour très honoré si je parvenais à faire comprendre à un certain nombre d'esprits sincères, amis de la liberté et de la justice, par quelle série de so-
LA FÉDÉRATION ET l'uNITÉ DE L'iTALIE 127
phismes on a surpris la religion des peuples sur la question italienne.
Au nom de la nationalité, on a commencé par conclure à l'unité. On s'est servi de la carte, on a englobé dans un même cercle des populations distinctes, et sous le nom d'unité, on a organisé l'extinction des nationalités.
Comment, alors que notre propre décentralisation politique est devenue l'une des conditions de notre progrès, encourageons-nous la centralisation chez nos voisins? La civilisation n'a plus que faire des grandes agglomérations de peuples ; la déchéance de ce vieux système sera, je crois, le progrès le plus décisif de notre époque.
Je ne veux pas d'annexion, pas plus de la Belgique que d'autres. Toute annexion est mauvaise, corruptrice, principe de despotisme, cause de déficit, utile surtout à ces grands acteurs dont le génie étoufferait dans une confédération de villes libres, et à qui il faut des empires de 40 millions d'hommes.
En ce moment, la conscience civilisée subit une éclipse : toute nation semble jetée hors de sa voie. La délivrance sera commune à toutes, mais comment ? Par la science sociale. »
P.-J. PROUDHON