AYANT-PROPOS
Quand on parle de Pfoudhon et qu'on demande à quelqu'un ce qu'il pense des ouvrages de ce grand philosophe, il répond immédiatement : « Nous connaissons cet auteur qui a dit : La propriété, c'est le vol. » Et on croit avoir tout dit sur Proudhon, on conclut généralement qu'il est communiste ; on se trompe et on prouve par là qu'on ne Pa pas étudié ni compris.
Oui, c'est bien cet auteur qui a dit dans le premier mémoire : « La propriété c'est le vol»; et qui a ajouté plus tard : « Il ne se dit pas une vérité plus forte en un siècle ce sera le plus grand honneur de ma vie de l'avoir prononcée. »
Mais que de philosophie dans cet important ouvrage I Que de pensées élevées ! Quelle vérité et quelle justice !
Voici comment s'exprime un de ses derniers critiques, M, Desjardins, membre de l'Institut, qui, cependant, lui
152 OEUVRES DE PROUDHOM
rend quelquefois justice, sur le premier Mémoire de Proudhon :
« Quelle vigueur et quelle suite dans les raisonnements ! Gomme il pousse, comme il presse, comme il étouffe ses contradicteurs ! Qu'il est difficile de trouver une fissure dans la chaîne serrée de ses argumentations, qui est elle-même rehaussée par la magie du style. Proudhon fut un des trois ou quatre premiers écrivains du dix-neuvième siècle. »
Nous verrons que Proudhon condamnait la propriété, parce qu'elle provient presque toujours de la productivité du capital ; comme, du reste, l'Évangile condamne la richesse, l'intérêt de l'argent, avec les Pères de l'Eglise et les conciles.
Nous analyserons ensuite le deuxième mémoire sur la propriété, ou Lettre à M. Blanqui^ dans laquelle Proudhon explique, sans y rien retrancher, sa première définition.
Nous donnerons après le troisième mémoire intitulé : Avertissement aux Propriétaires, dans une lettre adressée à M. Considérant; et enfin nous analyserons le quatrième mémoire, qui donne sa théorie de la propriété.
Dans le premier mémoire, Proudhon montre tous les inconvénients de la propriété, et, après en avoir analysé les abus, il fait voir que le producteur ne peut racheter ses produits, qui se trouvent grevés de toute Taubainedes capitalistes. Il la condamne donc comme injuste. Il conclut que la propriété est la cause du paupérisme universel ; il en demande théoriquement la suppression, pour qu'elle ne soit plus qu'une simple possession ; c'est-à-dire que la propriété ne serait plus donnée qu'à titre provisoire, à baux emphytéotiques par exemple, ou à baux à vie ; qu'elle ne pourrait plus être vendue, ni louée à intérêt, ni hypothéquée. Cette possession, du reste, existe encore dans plusieurs pays d'Europe. Proudhon, dans cette première étude, trouvait que la possession au point de vue de la justice ne laisse rien à désirer, puisque celui qui la fait
valoir, qui la travaille, en récolte à peu près tous les fruits, et qu'elle n'a pas les inconvénients de la propriété actuelle qui comporte le droit de vendre, d'hypothéquer, de louer ; car le droit d'aubaine, le droit de louer a intérêt donne au propriétaire, sans travailler, tout le revenu net, tandis que le cultivateur meurt à la peine et n'en profite pas. Voilà pourquoi Proudhon a dit dans son premier Mémoire : « La propriété, c'est le vol. »
PREMIER CHAPITRE — IDÉE d'uNE RÉVOLUTION
Pourquoi dans la société tant de douleurs et de misères? J'ai consulté les maîtres de la science, et après avoir bien réfléchi, je suis obligé de crier : réforme, réformel comme autrefois Jean-Baptiste et Jésus-Christ.
Témoin des douleurs de ce siècle, je me suis demandé quel en est le motif.
La philosophie n'enseig'ne rien sur la justice. La sagesse humaine ne nous a donné que ce principe : Ne faites pas à autrui ce que vous ne voulez pas qui vous soit fait.
Mais qu'ai-je droit qu'on me fasse ou ne me fasse pas ? Il faut expliquer ce droit, la philosophie populaire l'exige. Dans le commencement, la religion et la famille étaient le privilège des hommes libres, et plus anciennement, des seuls nobles. L'esclave et le plébéien ne formaient pas de famille, leurs enfants étaient considérés comme le croit des animaux; plus tard ils réclamèrent le droit à la religion et à la famille, et ils l'obtinrent.
En 1789, la question posée par Sieyès : « Qu'est-ce que le Tiers-Etat, que doit-il être? » reçut aussi sa solution ; et cinq ans après l'apparition de cette brochure, le Tiers- Etat était tout. Le roi, la noblesse et le clergé n'étaient plus, c'est-à-dire qu'ils ne faisaient plus qu'un avec le Tiers-Etat ; mais le droit au travail n'était pas organisé, ni le droit à la propriété.
Aujourd'hui une nouvelle question est posée : qu'est-ce que le travail? Rien. Que doit-il être? Tout.
Mais hélas ! quand pourrons-nous dire : le travail a enfin vaincu la finance, le parasitisme, l'usure ; voici le règne de la justice et de la fraternité.
Proudhon, nous l'avons dit plus haut, s'était d'abord prononcé, dans son premier Mémoire, pour la suppression de la propriété et en demandait le remplacement par la possession, c'est-à-dire le bail à vie. Plus tard, dans sa théorie de la propriété, tout en maintenant ses premières observations sur les iniquités de la propriété, mais principalement sur le droit d'aubaine, l'usure, l'intérêt, il a conclu, sous la condition expresse de leur suppression, au maintien de la propriété, c'est-à-dire le droit de vente, d'héritage, dans l'intérêt de la liberté politique, comme contre-poids à l'omnipotence du gouvernement.