SECONDE PARTIE
Des causes de nos erreurs. — Origine de la propriété.
L'homme cherche la société, mais il fuit la contrainte, la monotonie. Chez l'animal, la volonté est constante et uniforme, parce que l'instinct qui le guide est inflexible et que cet instinct unique fait la vie, le bonheur et tout l'être de l'animal.
Si l'homme devait toujours remplir la même fonction, et qu'ilfût privé de réfléchir etde raisonner, la société, comme celle de l'abeille, s'organiserait d'elle-même. On verrait
un homme labourer un champ, un autre construire des maisons, tailler des habits, etc. Chacun apporterait son produit et recevrait son salaire, cela sans se plaindre du répartiteur, qui ne commettrait jamais d'injustice. Il y aurait communauté engrenée; il n'y aurait pas société réfléchie et librement acceptée. L'instinct est une force primitive comme la sensibilité, comme l'intelligence. Chez l'homme, presque tout se fait par intelligence; chez les animaux, presque tout par instinct.
Le langage ne nous vient pas de Dieu, ni par communication, ni par révélation; c'est une création instinctive et indéhbérée de l'homme, comme la ruche est une création indélibérée de l'abeille.
L'homme croit enDieu età une vie future, parune notion spontanée, et que j'ose appeler instinctive; et cette notion il l'a exprimée tout à la fois sous toutes les formes : monstrueuses, bizarres, élégantes, consolantes et terribles. L'homme s'expliquera un jour ce qu'est ce Dieu que cherche sa pensée. L'homme méprise tout ce qu'il fait d'instinct : de là notre indllférence pour la religion.
La communauté ou association en mode simple est le but instinctif de l'homme, l'essor primordial de la société; c'est la première phase de la civilisation. Dans cet état instinctif, l'homme s'approche de l'homme, partage avec lui les fruits de la terre, le lait et la chair des animaux.
Peu à peu cette communauté, de négative qu'elle est, tant que l'homme ne produit rien, tend à devenir positive par le travail et l'industrie. C'est alors que l'autonomie apprend à l'homme que, si l'égalité est nécessaire à la société, la communauté est la première espèce de servitude.
LA COMMUNAUTÉ, PREMIER MODE DE SOCIABILITÉ (Tflèse).
La propriété^ expression contradictoire de la communauté. (Aatithèse.)
Reste la synthèse à trouver, et nous aurons les solutions demandées.
Hors de la propriété et de la communauté, personne n*a conçu de société possible.
Les inconvénients de la communauté sautent aux yeux; le joug de fer qu'elle impose à la volonté, la torture morale où elle tient la conscience, l'atonie où elle plonge la société, ont soulevé le bon sens général et condamné irrévocablement la communauté.
Les communautés de l'Eglise primitive ne peuvent aller jusqu'à la fin du premier siècle. Les saint-simoniens, cumulant la communauté et l'inégalité, ont passé comme une mascarade. Le plus grand danger auquel la société soit exposée aujourd'hui, c'est de faire encore une fois naufrage contre cet écueil.
La communauté est propriétaire, non seulement des biens, mais des personnes et des volontés; la vie, les talents, toutes les facultés de Thomme sont propriété d'Etat : nous n'en voulons pas. (Voilà pour le communisme.)
La propriété, à son tour, viole l'égalité par le droit d'exclusion et l'aubaine.
Il nous reste la possession et le simple usufruit, qui répondront à la justice.
(M. Blanqui, dans sa critique de l'ouvrage de Proudhon, reconnaît qu'il y a une foule d'audacieux abus dans la propriété, et Proudhon dit que la propriété n'est autre chose que la somme de ces abus, c'est-à-dire que la propriété ne vient presque jamais du travail, mais de la rente.
Nous verrons, dans son quatrième Mémoire, que le vice
de la propriété n'existe pas d'une manière obligatoire; que la propriété peut exister sans le droit d'aubaine et sans le droit de se reproduire indéfiniment en dehors du travail. Il s'ensuit qu'il faut, pour la synthèse de la société, supprimer l'usure, l'intérêt, comme le demande l'Evangile. En généralisant la propriété, en la donnant au paysan qui la cultive, et l'atelier et les machines à l'ouvrier, qui la rembourseront avec le produit qu'ils en tireront; tout rentrera dans la justice, et la liberté de l'homme sera complète.
Je n'ai donné qu'un extrait tout à fait insuffisant du premier Mémoire sur la théorie de la propriété de Proudhon. Mais il était impossible d'agir autrement, sans entrer dans la théorie philosophique, qui nous aurait menés trop loin. Gela suffira cependant, je l'espère, pour donner une idée du livre et pour encourager les lecteurs à lire ce volume dans l'original.)