‹ Abrégé des œuvres de ProudhonChapitre 76 sur 170 · DEUXIEME MEMOIRE · texte numérisé non relu

DEUXIEME MEMOIRE

Lettre à M. Blanqui^ professeur d'Economie politique au Conservatoir^e des Arts et Métiers.^

Dans cette lettre à M. Blanqui, Proudhon montre que Tabolition de Tintérêt, du fermage et loyer supprimerait les abus de la propriété, et que c'est ce qu'il veut dire quand il écrit : « La propriété, c'est le vol ».

Proudhon avait été poursuivi pour la publication de son premier Mémoire, et M. Blanqui, professeur d'éco» nomie politique aux Arts et Métiers, lui témoigna beaucoup de bienveillance en cette circonstance et fut peutêtre cause de l'abandon des poursuites. Il écrivit une brochure contre les conclusions de Proudhon, tout en reconnaissant ses grandes qualités et celles de son œuvre. C'est à ce propos que Proudhon lui dédie ce second Mémoire, où il fait l'historique de la propriété, où il la

montre dans tous les temps oppressive et cause de tous les maux de la société. Mais cependant il atténue un peu ce qu'il y avait de trop cassant dans son premier Mémoire. Je vous en donne un extrait.

« Monsieur Blanqui,

« Le but que je me suis imposé, dans la question de la propriété, est de trouver la loi d'égalité, non dans la charité, qui n'est pas obligatoire, mais dans la justice ; et de sauver la liberté des chaînes de la communauté : en un mot de donner la puissance executive au peuple français; faire de la législation une science positive, absolue, immuable.

L'hypothèque monétise la propriété immobilière et la met en portefeuille; elle dévore le laboureur du sol, elle exlirpe de son cœur tout sentiment de famille et de patrie, elle fait envahir le territoire par une aristocratie financière. Ainsi s'effectue la subordination du travailleur à l'oisif, la résurrection des castes abolies, la distinction de patriciens et de plébéiens; elle fait disparaître la petite et la moyenne propriété, et avec elle la classe des travailleurs francs et libres.

La terre est l'instrument de production du travailleur, mais elle est aussi son piédestal, son soutien, sa patrie.

Toujours le laboureur aura besoin de capitaux pour réparer ses pertes et sera forcé de contracter des emprunts. Toujours comptant sur l'avenir pour acquitter ses dettes, il se verra déçu dans son espoir et surpris par l'échéance.

Ce qui appauvrit le paysan, c'est l'intérêt, le fermage ; il fallait donc abaisser le prix légal de l'argent, qui est souvent de 12 pour 100 : n'est-ce pas scandaleux ? Il fallait rendre le séjour du village supportable, pour empêcher l'émigration incessante des travailleurs.de la campagne dans les villes.

Moïse et Jésus ont proscrit la propriété sous le nom d'usure et d'inégalité. Lycurgue, à Sparte, avait détruit la

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faction des riches et la faction des pauvres. Il abolit toutes les dettes, il fit renoncer les nobles à leurs privilèges et rétablit l'égalité.

La possession aurait suffi pour rétablir la paix ; l'or fut interdit aux finances, absurdité ! Après sa mort, la propriété perdit encore le peuple de Lycurgue.

Quand Solon parut, l'anarchie causée par la propriété était au comble dans la république athénienne. Les habitants de l'Attique étaient divisés entre eux sur la forme du gouvernement. Solon commença par abolir les dettes, c'est-à-dire par la banqueroute. Il ne suffit pas d'abolir les dettes, mais il faut les empêcher de renaître.

A Rome, c'est la grande propriété qui perdit la république. L'an 261, la retraite du peuple sur le Mont-Sacré eut pour motifs qu'il était pauvre et qu'il était dévoré par les intérêts qu'il payait à ses propriétaires ; que la république ne faisait rien pour le peuple, tandis qu'on se montrait inflexible sur l'abaissement des usures. Montesquieu dit que les Romains abaissèrent l'intérêt à 1 pour 100; il les approuve.

A la naissance du christianis.ne^ les Pères combattent l'usure.

Chez les Barbares, la terre était commune à tous ; chacun pouvait à son tour labourer, semer, moissonner ; mais à l'invasion de l'Empire romain, on crée l'alleu, et la propriété tourne au fief presque aussitôt et pendant tout le moyen âge. Mais tout organisme politique établi sur l'exploitation de l'homme périra ; le travail de l'esclave est mortel à la race des tyrans.

La suppression de l'esclavage fut faite par les chrétiens, qui condamnaient l'usure aussi. Il était nécessaire que la propriété avec son cortège de rapines, de misères, d'inégalités sociales et d'oppression, eût rempli son rôle destructeur, pour qu'on arrivât à l'idée d'une association universelle où, sous la condition du travail, tous les intérêts seraient garantis et consolidés : l'excès du mal amène partout le remède.

La féodalité était une confédération de grands seigneurs contre les vilains et contre le roi. Qu'est-ce que le gouvernement constitutionnel? Une confédération de bourgeois contre les travailleurs et contre le roi.

La bourgeoisie acceptera tout plutôt que l'émancipation des prolétaires; aussi, chaque fois qu'on parle de socialisme, l'union se fait entre les bourgeois ou les représentants : 1830-1848 (1870).

Gomment a fini la féodalité? Par l'union des communes et des rois. Gomment finira l'aristocratie bourgeoise ? Par l'union des prolétaires et de la puissance souveraine du peuple, l'autonomie de la cité, la fédération, l'unité absolue de la nation et du gouvernement fédératif, en un mot le contrat social qui organisera le droit à la propriété pour chacun 0 société! connais ton ennemi: c'est la propriété, c'est-à-dire l'aubaine, le revenu du capital. La nature n'a pas donné à l'homme la propriété territoriale et capitaliste, c'est un droit social. Or, ce que la/ loi a fait, la loi peut le défaire. Gette critique de la propriété, je l'ai donnée.

La notion la plus exacte de la propriété abusive nous est donnée par le droit romain; mais c'est le droit d'usufruit, d'usage, d'habitation qui est l'expression même de la justice, et qui devra supplanter la propriété domaniale.

Chose bizarre : ceux qui sont pour la propriété allodiale ajoutent qu'elle a pour base le travail, ce qui est absolument faux ; et que celui qui fait travailler un autre à sa place perd son droit au bénéfice. Alors faisons cesser le malentendu et terminons le débat, puisque nous sommes d'accord.

Je croise la baïonnette contre les illustrations du jour, comme contre des espions et des charlatans. La France possède 300 milliards environ, comment arrive-t-il que 30 millions de Français, et surtout les travailleurs, ne possèdent rien? ce sont les oisifs qui ont tout.

L'association du travail et du capital par la propriété

rendrait tout le monde ouvrier ; il n'y aurait qu'une différence de traitement.

Monsieur Blanqui, j'ai affirmé, la main sur la conscience^ devant Dieu et devant les hommes, que toutes les causes d'inégalité sociale se réduisent à trois :

1° L'appropriation gratuite des forces collectives, les machines ;

2" L'inégalité dans les échanges;

3" Le droit de bénéfice ou d'aubaine.

Et comme cette triple façon d'usurper le bien d'autrui constitue essentiellement le domaine de propriété, j'ai proclamé son identité avec le vol.

Les peuples vivent d'idées absolues, non de conceptions approximatives et partielles. Donc j'ai dû dire : suppression de la propriété, pour affranchir les travailleurs et le travail du droit d'aubaine et de l'usure.

Telle est la règle pour le philosophe : l'idée d'abord, l'idée pure, Tinteiligence des lois de Dieu, la théorie; la pratique suit à pas lents.

Travailleurs, vods sentez tous qu'une révolution reste à faire et que vous seuls pouvez l'accomplir. Quelle est donc l'idée qui vous gouverne, prolétaires du dix-neuvième siècle? Car, en vérité, je ne saurais vous donner le nom de révolutionnaires. Qae pensez-vous? Que croyezvous? Que voulez-vous?... Plus de propriété. Mais la propriété est comme le dragon que tua Hercule : pour la détruire il faut la prendre non par la tête, mais par la queue, c'est-à-dire par le bénéfice, le loyer et l'intérêt. »

(Voilà l'abrégé des explications et la réponse deProudhon à M. Blanqui. Nous verrons, dans le quatrième mémoire, la dernière solution qu'il a donnée delà propriété, car un auteur n'est pas complet dès ses premiers travaux. C'est la discussion, l'étude et la réflexion qui font mieux apprécier les résultats qu'on doit rechercher. Ainsi Victor Hugo dans sa jeunesse était bien loin du Victor Hugo de la Commune de 1870. Aussi nous devons étudier notre phi-

losophe Proudhon dans tous ses ouvrages, qui sont admirables et seront immortels.)

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