‹ Abrégé des œuvres de ProudhonChapitre 77 sur 170 · AVERTISSEMENT AUX PROPRIÉTAIRES OU LETTRE A M. CONSIDÉRANT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT AUX PROPRIÉTAIRES OU LETTRE A M. CONSIDÉRANT

Le troisième Mémoire sur la propriété, publié en 1848, est contenu dans une lettre adressée à M. Considérant, rédacteur de La Phalange^ organe fouriériste.

Proudhon avait été attaqué par un anonyme dans ce journal pour sa théorie de la propriété et pour sa critique du système communautaire de Fourier. Il répond « qu'il n'a pas renoncé le moins du monde à sa première critique de la propriété, » qui semble adoucie dans sa lettre à M. Blanqui, et que, « pour la communauté, il la combattra toujours, parce que c'est un recul et non un progrès qu'elle nous laisse entrevoir. L'appropriation du revenu par le travailleur du phalanstère laissant subsister l'intérêt de la propriété, l'inégalité existerait après comme avant l'application de la théorie de Fourier. »

On reproche à Proudhon son franc parler que l'on qualifie de brutal ; à cela il répond : « Quel cas feriez-vous d'un soldat qui marcherait au combat en chantant une priapée, portant en guise d'épée le thyrse deBacchus et pour cuirasse le manteau d'Epicure? A la guerre comme à la guerre, dit le vieux proverbe gaulois. Quand l'ennemi vous outrage, dois-je lui dire : Frère et ami?» Quant à la forme de son style, c'est un lutteur qui est dans l'arène et qui ne peut pas toujours être tendre pour ses adversaires. Du reste, le Franc-Comtois est rustique de caractère, mais il est brave, intelligent, franc et loyal. »

Proudhon cite de nouveau des exemples de l'accaparement de la propriété par la fraude. Il renouvelle ses premières critiques de la formation et de l'accumulation de

la propriété par l'aubaine, le loyer, l'intérêt, le monopole. Mais, malgré cela, dit-il : « Monsieur Considérant, sachez bien, comme l'ont dit les anciens philosophes : la communauté est l'élément passif ou femelle de l'ordre, tandis que la propriété en est l'élément actif et mâle. La communauté a disparu, et la propriété parasite disparaîtra, si elle veut continuer à se multiplier et se reproduire indéfiniment par l'usure. »

(Proudhon, dans ces trois premiers mémoires, ne formulait donc que la critique de la propriété, car il le dit : « Je suis loin de pouvoir aujourd'hui donner une formule scientifique à la révolution. »

Avant l'avènement de la révolution de 1848 qu'il prévoyait, mais qu'il ne pouvait empêcher, il estimait que la science sociale n'étant pas faite, le peuple ne pourrait donner une formule à ses revendications et que, malheureusement, cette révolution échouerait faute d'une science sociale commune admise. (La suite, hélas I comme sur tout le reste, lui a donné raison.)

« La philosophie et la morale ont de tout temps prêché l'égalité et condamné l'usure. Je dois déclarer apostat celui qui se dit chrétien et qui me combat. »

Adam Smith, le grand philosophe anglais, déclare ceci : « Chaque produit vaut ce qu'il a coûté de temps et de dépenses . La valeur en nature appartient à tous les hommes, » (C'est pourquoi il faut organiser le droit au travail par le droit à la propriété et l'obligation du patrimoine.) « Les valeurs en échange appartiennent à ceux qui les produisent. C'est pourquoi les travailleurs doivent recevoir le prix intégral de leurs produits, principe que j'ai appuyé par l'aphorisme suivant : Il faut que les travailleurs puissent racheter leurs produits ; et ils ne le peuvent pas, car ils se trouvent grevés de tout ce que le capital prélève pour les revendre ou les louer; c'est cette aubaine qui doit être supprimée. »

(La critique de la communauté a été faite par Proudhon dans ses Contradictions économiques ; c'est là que nous la

donnerons entière ; j'ai voulu en dire quelques motsdans ce troisième Mémoire, pour montrer que l'idée de Proudhon contre l'abus de la propriété n'a pas changé, et qu'il entrevoyait dans ses Majorais littéraires, en 1863, qu'il pourrait un jour donner la théorie définitive de la propriété et de la révolution ; ce sera par son quatrième Mémoire, qui n*a été publié qu'après sa mort. ) « Les accapareurs sont libres de voler ; que la justice s'explique sur ce fait. ' Le tribunal révolutionnaire envoyait à la guillotine les sangsues du peuple ; l'ombre d'un accapareur faisait éclater une émeute. La morale publique a-t-elle changé depuis notre grande Révolution? Nous n'avançons pas, nous reculons depuis cette époque. Mais nos paysans ei ! nos citadins ne veulent pas, sachez-le, entendre parler de j phalanstère ; ils ne veulent pas entendre parler de ménage ; en commun ; les plus pauvres, les femmes surtout, sont I les plus intraitables et ils ont raison ; ils veulent épuiser ! les conséquences du régime propriétaire en développant i les droits de tous. Tel est, dans mon opinion, le seul mode ' rationnel de nous élever sans secousse à une forme sociale ] synthétique, c'est-à-dire supérieure à la communauté et à la propriété actuelle. Mais, pour arriver à ce résultat, il faut des principes absolus, des formules d'organisation et de répartition universellement admises et d'une fécondité infinie, s'élever à l'intelligence plus complète de la propriété ; juger la valeur de chaque utopie. Or, parmi tant de gens qui écrivent et qui déclament, combien, monsieur i Considérant, en connaissez-vous qui se dévouent à cette i tâche effrayante ?

Oui, monsieur, vous-même vous entrerez dans la voie de l'égalité ; tôt ou tard vous déserterez le phalanstère. — Avant cinq ans, si vous voulez entendre, vous serez affranchi de ces limbes phalanstériennes où languit votre pauvre âme, si vive dans ses allures, si bien faite pour la science exacte et rigoureuse, mais si misérablement subjuguée par les hallucinations d'un ignorant et d'un fou. M. Blanqui reconnaît qu'il y a dans la propriété une

foule d'abus ; de mon côté, dans ma critique, j'appelle propriété ou vol la somme de ces abus.

Vous dites, par votre anonyme, qu'aujourd'hui la propriété est abusive, despotique, jalouse, ignorante, immorale. Je ne dis pas pis!

Il faut la rendre sociable, bien pensante, accessible à tous ; la discipliner, la rendre plus féconde. Je ne demande pas mieux.

Je dis comme Adam Smith : « Les produits valent ce qu'ils coûtent et pas autre chose. »

Le propriétaire, dit-il, demande une part dans chaque produit que peut faire croître ou recueillir l'ouvrier; la rente est la première déduction que souffre le produit du travail appliqué à la terre, quoique le propriétaire n'ajoute personnellement rien à l'utilité produite par le travailleur. Voilà, monsieur, les deux vérités qui sont entrées bien avant dans la conscience du peuple, depuis surtout qu'elles ont été résumées avec plus d'énergie dans cette vive formule : La propriété, c'est le vol. Cette proposition, monsieur le rédacteur, fera le tour du monde et causera plus d'effroi que la cocarde de Lafayette.

Le fouriérisme, avais-je dit, maintient les distinctions de riches et de pauvres et vous répondez : « Au phalanstère les riches restent riches et les pauvres cessent de l'être. » Soyez sérieux ; il y a quinze ans que vos tuyaux sifflent sur le même ton : il serait temps de changer un peu votre gamme. La condition du pauvre vis-à-vis du riche ne sera pas plus tolérable au phalanstère qu'elle ne l'est aujourd'hui; car on est pauvre, vous ne l'ignorez pas, monsieur le rédacteur, non pas tant par la privation de ce qui manque à tout le monde, que par le désir d'un bien commun, apprécié, et que le développement de ^intelligence, l'excitation de la sensibilité, ou toute autre cause, ont rendu nécessaire. Ce désir naît surtout de la comparaison des fortunes. D'où viennent toutes les misères de l'inégalité? Du plus ou du moins, de la distinction des rangs. La société comme ensemble peut gagner en morale, en

lumières, même en richesses ; mais si les distances entre le pauvre et le riche restent les mêmes, il n'y a pas de félicité publique.

Dans le phalanstère, l'intérêt des capitaux étant admis, les phalanstériens se trouvent naturellement divisés en deux catégories : ceux qui, outre leurs appointements comme travailleurs, perçoivent des rentes; et ceux qui n'ont pas de rentes. Ces rentes étant admissibles par voie de succession, il s'ensuit qu'un phalanstérien pourra naître rentier; donc, au phalanstère, il y aura des parias.

La doctrine de Fourier, avec l'intérêt, avec l'amour libre et les enfants à la communauté, doit être appréciée ainsi : ignorance et immoralité, ou bêtise et infamie. Tout ce qu'on doit en retenir, c'est cette déclaration hardie que Torganisme social (comme l'avait ditSieyès en 1789) doit être l'objet d'une science exacte et positive, affirmation qui, à elle seule, était une révolution.

Vous me reprochez mon ingratitude envers mes amis les radicaux, qui sont loin de me ménager les insultes l De quoi vous occupez-vous? Parlez donc de mon mépris pour les propriétaires de la presse et les exploiteurs de l'opinion, vous serez dans la réalité.

Les radicaux, sous prétexte de réforme électorale, s'apprêtent à faire servir la souveraineté du peuple de marchepied au despotisme; et le pouvoir, une fois organisé, qu'il le soit par des députés, sénateurs, président ou empereur; il n'y aura plus lieu à revision, car la seule proposition de changer la forme du pouvoir sera considérée comme un acte de rébellion. Lorsque la Convention décréta l'abolition de la royauté, un représentant, ayant cru devoir, dans l'intérêt de la souveraineté du peuple, réserver le cas où la nation redemanderait un roi ou un empereur, cet amendement souleva un orage teirible; la Convention exigea des excuses qui furent faites à l'instant. Et cependant, le suffrage universel, on le sait maintenant, est capable de commettre bien des erreurs et des inconséquences.

Quand je me représente cette machine qu'on appelle un journal, et que je songe à tout le bien qu'elle peut faire, et au mal qu'elle fait presque toujours, je ne sais quoi l'emporte en mon âme de la colère ou du dégoût.

En 1789, il était nécessaire qu'à la monarchie absolue succédât, pour un temps, la monarchie représentative; les événements empêchèrent le développement normal de cette forme politique pendant vingt-cinq ans; mais après, il fallut y revenir : en 1830. Maintenant que le système de monarchie représentative tire à sa fin, c'est le tour d'une démocratie propriétaire; à ceci, point de milieu. Détruisez le gouvernement de Louis-Philippe, et au lieu d'égalité, vous aurez la répétition d'une république conventionnelle, et comme tout gouvernement veut se maintenir et se croit légitime, ceux qui feront de la résistance tomberont sous les balles républicaines. (Juin 1848 et mai 1871.)

Les agents du progrès, pendant cette période, sont : la guerre, la révolte, l'ambition, l'envie et la haine.

Mais l'humanité est douée d'instinct et capable de réflexion ; quand elle aura conscience d'elle-même, elle abrégera les jours d'épreuve avec connaissance, sans perturbation, ni catastrophe.

Communistes, vous représentez le plus ancien élément de la synthèse sociale. Moïse, Pythagore, Minos, Lycurgue, Platon et bien d'autres, avaient passé par la communauté. Mais, sachez-le, votre existence est dans le passé, non dans l'avenir. La propriété individuelle est l'élément actif du progrès. Mais la propriété, avec la productivité du capital, est morte; il faut qu'elle disparaisse. Personne ne peut la ressusciter.

Ouvriers, travailleurs, hommes du peuple, l'initiative de la réforme vous appartient. C'est vous qui accomplirez cette synthèse ou compositionsociale. Vous seuls pouvez l'accomplir. C'est pourquoi j'ai senti mon cœur frémir d'enthousiasme en écoutant la chanson faubourienne :

En avant, courage !

Marchons les premiers; Du cœur à l'ouvrage, Braves ouvriers!

Oui, travaillez, instruisez-vous les uns les autres : votre refrain est plus beau que celui de Rouget de risle.

Et vous, hommes du pouvoir, propriétaires parasites, m'avez- vous enfin compjis ? Votre propriété avec l'usure est indéfendable. Mais vos positions acquises, mais le bienêtre de vos enfants sont inviolables. Ce que nous demandons n'est donc pas votre abaissement, mais le moyen de vous égaler. Avec l'instruction obligatoire, nous voulons le capital, patrimoine obligatoire; et l'organisation du crédit gratuit nous le donnera. Les catastrophes ne sont désormais à craindre que de votre égoïsme. L'enthousiasme qui nous possède, l'enthousiasme de l'égalité, est inconnu de vous. Ne méprisez pas notre pauvreté désarmée, car, comme le torrent qui gronde, comme la foudre qui dévore, comme la grêle qui tue, ainsi passe la colère du peuple.

Je vous remercie, monsieur le rédacteur, des termes honorables dans lesquels vous vous êtes exprimé plusieurs fois sur mon compte, et je regrette vivement de ne pouvoir y répondre par une opinion plus favorable sur Fourier. Aveugle est celui qui se scandalise de nos disputes ; il fdut des hommes pour l'attaque et des hommes pour la défense. Celui qui prétendrait faire tout à lui seul ne découvrirait rien. Mon rôle est de faire des comparaisons et de tirer des conséquences. C'est ainsi que je suis devenu égalitaire; et sachez que la démonstration de la vérité, dans notre pauvre science humaine, n'est le plus souvent que l'élimination de l'erreur.

Je suis, monsieur le rédacteur, avec toute la considération que méritent vos talents et votre caractère, Votre dévoué serviteur,

P.J. PROUDflON.

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