‹ Abrégé des œuvres de ProudhonChapitre 82 sur 170 · NÉCESSITÉ DE CRÉER UN CONTRE-POIDS A L'ÉTAT · texte numérisé non relu

NÉCESSITÉ DE CRÉER UN CONTRE-POIDS A L'ÉTAT

La propriété est égoïste, elle n'a de préférence pour aucun gouvernement, et partout elle a été la même. Ce qu'elle veut, c'est que l'Etat soit sa chose, que le gouvernement marche par elle, et pour elle, à son plaisir et bénéfice ; que le gouvernement soit sa créature et son esclave, sinon, il périra. Aucune puissance ne tient devant elle, aucune dynastie n'est sacrée, aucune constitution inviolable. Il faut que la propriété règne et gouverne à sa guise. On sait comment s'est opérée la révolution fran-

çaise : vente et mobilisation d'un tiers du territoire à titre de propriété aliodiale, abolition de tous les anciens droits féodaux, conversion des lîefs non vendus en propriété aliodiale : voilà ce qui a fait de la France une démocratie, le contraire de TAngleterre qui est une royauté aristocratique et bourgeoise, par sa propriété. En 1830, c'est la propriété qui fait tomber Charles X; en 1848, c'est elle qui fait tomber Louis-Philippe. La petite propriété, unie à quelques hommes du peuple, acclame la république, mais la grande propriété reprend conscience de sa force, reparaît bientôt et se débarrasse de la République. La plèbe n'ayant rien, la démocratie reposait sur le néant. Le coup d'Etat de décembre comme celui de brumaire a réussi par l'appui de la grande propriété.

Au contraire, si l'on étudie la possession du fief, on aboutira à trouver des résultats opposés. C'est la propriété qui fit la liberté : voilà pourquoi tout gouvernement, toute utopie, toute Eglise se méfient de la propriété.

Toutes ces considérations recueillies, nous pouvons conclure : la propriété est la plus grande force révolutionnaire qui existe et qui se puisse opposer au pouvoir; et la possession ne peut remplir ce but car elle dépend du pouvoir, elle est une dépendance de l'Etat, elle lui vient en aide, elle pèse dans le même plateau ; ce qui, au lieu de produire un équilibre, ne fait qu'aggraver le gouvernement. Dans un tel système, l'Etat est d'un côté, tous les citoyens avec lui, il n'y a rien de l'autre. C'est l'absolutisme gouvernemental dans son expression la plus haute. Pour que le citoyen soit quelque chose dans l'Etat, il faut que sa personnalité s'affirme comme celle de l'Etat sur une portion de matière qu'il possède en toute souveraineté, comme l'Etat a la souveraineté du domaine public ; cette condition est remplie par la propriété individuelle. Tel sera, dans le système politique, la fonction principale de la propriété. Empêchez de la vendre, elle n'est plus rien qu'un simple bénéfice. Le

droit absolu de l'Etat se trouve donc en lutte avec le droit absolu du propriétaire.

D'abord nous voyons la propriété féodale, le fief, le servage, le bail. Après vient Tallodiale avec l'indépendance, avec l'hypothèque et le gouvernement représentatif. La propriété moderne doit être considérée comme le triomphe de la liberté. La puissance de l'Etat est une puissance conservatrice; celle de la propriété, une fédération. Elle est toujours républicaine. Le reproche qu'on adresse à la propriété d'être un obstacle à l'égalité des conditions et des fortunes existe ; à Dieu ne plaise que je le méconnaisse, puisque c'est dans les abus de la propriété que j'en cherche la fonction organique. Mais chose singulière : le reproche qu'on adresse ici à la propriété d'être un obstacle à l'égalité des conditions et des fortunes, le fief et la possession, qui semblent avoir été institués dans une pensée et pour une fin diamétralement contraires, le méritent bien davantage. C'est un fait d'histoire universelle que la terre n'a été nulle part plus inégalement répartie que là où le système de la possession simple a été prédominant, et réciproquement, que les états où l'on trouve le plus de liberté et d'égalité sont ceux que régit la propriété.

La propriété ne doit pas être considérée comme un des droits de l'homme et du citoyen, ainsi que les constitutions de 89-93 et 95 semblent l'indiquer. La propriété se révèle dans ses abus comme une fonction, et c'est parce qu'elle est une fonction à laquelle tout citoyen est appelé, comme il est appelé à posséder et à produire, qu'elle devient un droit obligatoire.

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