PREFACE DES « CONTRADICTIONS
Le livre des Contradictions économiques est un des plus importants de Proudhon, au point de vue de rétablissement d'une science sociale.
L'économie politique croit être une science, mais elle n'est qu'une hypothèse fausse au profit de l'exploitation de l'homme. L'économie politique forme la théorie complète de l'iniquité et du désordre.
Mais l'économie politique soutient que le socialisme (communisme) ne peut produire un système dans lequel on pourrait se passer d'iniquité; les essais du communisme ont toujours été infructueux.
Jusqu'à ce jour, c'est l'économie politique qui gouverne. C'est dans la conciliation des deux termes que se trouve la vérité.
Il faut donc étudier les deux puissances en lutte. Les socialistes disent qu'il faut organiser le travail. Mais les économistes répondent qu'il n'y a pas d'autre organisation que la liberté. Les socialistes ont raison.
On convient que toute valeur vient du travail, et que le
travail est la source du revenu. Les socialistes demandent de faire disparaître les droits seigneuriaux du capital. Mais les socialistes vont jusqu'au communisme, et faute d'une solution pratique, la société est réduite à ne pas pouvoir justifier sa tradition.
Il s'agit de découvrir une loi supérieure qui explique la propriété et la concilie avec la théorie qui attribue au travail Torigine de toute richesse. Voilà ce que Proudhon recherche dans cet ouvrage, et qui nous donnera la clef de bien des problèmes qui, dans la société, ne sont pas encore résolus.
Le communisme a été jugé par un seul mot : utopie, c'est-à-dire chimère.
Le dégoût de l'utopie est universel. L'économie politique a peu de défenseurs, car elle laisse subsister l'exploitation de l'homme et la prépondérance du capital.
Proudhon passe en revue et critique toutes les manifestations de la fortune.
Les économistes disent que cela doit être, ils se trompent.
Le communisme n'a pas plus de valeur.
Proudhon donne la science de la justice en donnant à tous la propriété, et le produit intégral à l'ouvrier; ce qui conduit à l'égalité des fortunes par le travail.
Toutes ces contradictions sont supprimées, si les travailleurs, réunis en association, profitent exclusivement de toutes ces sources de richesse ; car, si d'un côté ils en souffrent, de l'autre, ils en profitent grandement. Ils travailleront moins longtemps et obtiendront bien vite la propriété.
La participation aux bénéfices est de droit, mais elle est insuffisante pour racheter les ouvriers de la misère. Elle ne peut nous donner la justice, car le capital prend d'abord la plus grosse part dans le produit. Si on augmente les salaires, les denrées augmenteront aussi.
On ne peut fixer les salaires, ils sont violés par les ouvriers eux-mêmes. L'ouvrier cependant demande tout
ce qui lui revient. Oa lui fait payer 15 francs ce qui lui a été payé 3 francs; il ne peut racheter, ce qui crée l'encombrement, le chômage et la misère.
Dans le deuxième volume des Contradictions économiques, Proudhon traite deux questions importantes. La première c'est l'organisation du crédit gratuit. — Voir l'admirable description qu'il donne au chapitre Crédit, « Je veux que le travail soit commandité par le capital, pour que chaque travailleur devienne entrepreneur, associé. La monnaie est indispensable, il faut en généraliser le principe par le crédit gratuit, organisé par la Banque de France sous la surveillance de l'Etat. »
Proudhon revient ensuite ici, encore une fois, sur les abus de la propriété, et soutient que la propriété, qui doit être le produit du travail, est la base de la famille et du ménage: « A l'homme, dit-il, le travail; à la femme, la consommation et l'épargne, le travail pour l'un, la dépense pour l'autre. » — Use prononce pourl'héritage et dit que tout le monde doit recevoir un héritage. Ce qu'il faut supprimer, ce n'est pas l'héritage, c'est la déshérence. Il interpelle les communistes et leur montre où est la révolution : la suppression de la rente, car la propriété provenant de la rente, c'est le vol.
Proudhon donne ensuite la critique du communisme, à laquelle j'ajoute la critique du collectivisme par Kropotkine.
Pour la population, Proudhon combat le système de l'économiste anglais Malthus qui prétend que l'homme n'a pas le droit d'avoir des enfants s'il n'a pas de quoi les nourrir, qu'il faut ajourner le mariage jusqu'à quarante ans. Il prouve que Malthus est dans Terreur, car la fortune publique s'accroît d'après une progression bien plus rapide que celle de la population, et que la France pourrait nourrir facilement 50 millions de personnes si la répartition de la fortune avait pour base le travail.
Conclusion : il faut arriver, par la mutualité sociale, à soumettre au travail le capital et l'Etat.
CONTRADICTIONS ÉCONOMIQUES — l*^'" VOLUME 199
Le peuple s'inquiète peu des écoles socialistes, il demande le travail, la science, le bien-être, régalilé. Peu lui importe le système pourvu que la chose s'y trouve.
Le peuple veut le travail garanti sans savoir ce qu'il faut pour l'obtenir, sans savoir comment tous ceux qui ne possèdent pas pourront obtenir la propriété.
Le peuple veut le crédit organisé à bon marché, ainsi que le bon marché des loyers et des fermages, sans s'occuper de ce qui peut les lui procurer.
Le peuple veut que la propriété provienne uniquement du travail, sans s'occuper de ce qui produit la fortune actuellement.
Le peuple veut que la justice soit juste, prompte et peu coûteuse, sans savoir ce qui organisera la justice dans ce sens.
Il veut l'égalité des citoyens pour les emplois, et il ne s'occupe pas de savoir pourquoi toutes les places importantes sont données à la faveur et aux plus cyniques.
Il veut la liberté communale, et il ne s'occupe pas de l'intervention du gouvernement dans ses affaires.
Il veut une armée nombreuse, peu coûteuse et bien organisée et qui ne puisse porter atteinte aux libertés publiques, comme cela a eu lieu au 18 brumaire et au 2 décembre ; et il ne sait pas comment cette garantie peut être donnée et comment la nation doit être organisée pour avoir une armée citoyenne invincible et peu coûteuse.
Le peuple veut la liberté de conscience absolue, et il ne sait pas comment il peut l'obtenir sans payer le culte pour ses voisins.
Le peuple veut bien payer des impôts, mais les plus légers seront les meilleurs, et il ne s'occupe pas de savoir comment il obtiendra un budget moins lourd, moins onéreux.
C'est comme si un médecin voulait guérir un malade sans connaître sa maladie. Gela serait absurde. C'est la cause de la maladie qu'il faut supprimer, et c'est la cause des vices de la société qu'il faut guérir pour que les abus
disparaissent : il faut donc étudier et connaître ces causes.
Instinctivement, donc, le peuple sait bien ce qu'il veut^ ce qu'il lui faudrait, mais il ne saurait le définir encore, l Le gouvernement actuel porte bien l'étiquette de République, mais le peuple voit bien que ce n'est pas cela la vraie République.
Il voit que ses représentants ne s'occupent pas de lui, de ses intérêts ; l'opposition communiste et dictatoriale allemande ne lui plaît pas davantage. Il ne veut ni proscriptions, ni confiscations. Il ne veut pas exproprier la bourgeoisie comme celle-ci a exproprié la noblesse et le clergé. Il veut son compte, son droit, et pas autre chose, et il sent bien qu'il ne l'a pas, qu'il est loin de l'avoir.
Oh ! oui, il faut que le peuple sache bien que personne n'est capable de lui donner ces réformes, et qu'il ne les obtiendra que quand il saura les prendre et qu'il en aura la force par sa cohésion et son intelligence. Il sera sauvé par lui-même, ou il ne le sera jamais. Il travaillera pour le capital sans jamais obtenir la propriété. Ce n'est pas la noblesse et le clergé qui ont émancipé la bourgeoisie en 89 : c'est elle-même aidée par le peuple. Ce n'est pas non plus la bourgeoisie capitaliste, rentière, qui émancipera les travailleurs, ils ne le seront que par eux-mêmes unis à la petite bourgeoisie travailleuse. Yoilà pourquoi nous donnons ici au peuple la philosophie du socialisme. Qui donc a plus que Proudhon analysé les causes des abus de la société, les causes de la misère du peuple? Personne. C'est Proudhon qui a approfondi la philosophie sociale, la philosophie de l'histoire de l'humanité. Le peuple ne connaît pas son œuvre, et il faut la lui enseigner. C'est pour la lui faire connaître que je veux abréger et mettre à la portée de tous ces contradictions économiques, pour que le peuple puisse enfin savoir les causes du mal et le remède, car, sans cette science, les travailleurs subiront toujours l'esclavage du capital et du gouvernement.
CONTRADICTIONS ÉCONOMIQUES — l" VOLUME 201
Jetons un coup d'oeil d'ensemble sur les contradictions économiques signalées par Proudhon :
i^ D'un côté la propriété est une source d'épargne et de richesse, mais d'un autre côté, par ses abus, par sa faculté de se reproduire au moyen de l'intérêt, de la rente, du loyer et du fermage, elle amène infailliblement l'esclavage de l'ouvrier du champ et de l'usine, à qui elle enlève par an 4 milliards au moins.
2° La division du travail est une source de richesse : elle multiplie les produits ; mais en même temps, elle crée la pauvreté et abrutit l'ouvrier.
Il faut donc organiser la division du travail dans l'atelier, et donner l'atelier en propriété à l'ouvrier pour supprimer le salariat.
3° Les monopoles sont une cause de richesse; mais ils servent aussi à l'exploitation des ouvriers. 11 ne faut pasx supprimer les monopoles, mais les mettre à la disposition de tous au prix de revient — pour les mines, les chemins de fer, le crédit, etc. — On peut ici admettre facilement que 3 ou 4 milliards par an seront restitués aux travailleurs.
4" Les assurances sont très utiles, mais, par les prix excessifs du tarif des compagnies, elles ruinent les assurés. Il faut donc créer les assurances mutuelles au prix de revient.
5° La concurrence est une force productive, mais accaparée par les bourses, les agioteurs, elle ruine le petit commerce au profit de quelques gros financiers. Il faut établir la constitution de la valeur et donner le juste prix du produit et supprimer la Bourse.
6° Les machines sont une source de richesse et en même temps une cause de paupérisme. Elles remplacent l'ouvrier, qui ne peut racheter le produit, et elles amènent le chômage. Il ne faut pas supprimer les machines, mais prêter à l'ouvrier ce qui lui est nécessaire dans l'association pour supprimer le monopole du capital et des machines, et le salariat. La machine doit être le symbole de
la liberté humaine et non l'emblème de la servitude. Actuellement elles éliminent l'ouvrier et créent le chômage; elles produisent la richesse et amènent la pauvreté de l'ouvrier. Si les machines appartenaient à l'État, il n'y aurait rien de changé.
7° L'impôt, soit proportionnel, soit progressif, par sa répercussion sur les plus pauvres et les plus faibles, est toujours injuste. Il est inutile de chercher la justice sociale par la réforme de l'impôt. La première chose à faire pour l'impôt, c'est d'en fixer le maximum ; les impôts les meilleurs sont ceux qui seront les moins élevés. Par la réforme de l'impôt, point d'égalité, mais simplement un peu moins d'injustice. Réformons les impôts, supprimons les contributions indirectes et les octrois, mais résolvons la contradiction économique.
Total de ce que coûtent au travail la propriété, les monopoles, le crédit, les assurances, les machines, l'impôt, — total : tout le revenu net. — Que reste-t-il au travail ? rien.
Nous avons la France riche et endettée; la France opulente et le peuple pauvre ; les châteaux et des demeures splendides pour l'oisif; la pauvreté est pour les travailleurs des champs, et l'hôpital pour ceux des villes. Voilà la contradiction économique que nous ferons disparaître par le crédit mutuel, en donnant le champ au paysan, l'usine à l'ouvrier.
8° La balance du commerce ou le libre échange et la protection produisent la pauvreté ou la misère. Il est donc juste de n'abuser ni de l'un ni de l'autre, mais d'en user modérément et avec sagesse. Rien à attendre de ce côté.
9° Le crédit est une force productive, et actuellement il sert à ruiner l'ouvrier. C'est l'exploitation organisée du travail par le capital — àoit pour les paysans, soit pour les ouvriers des villes. Il faut organiser le crédit mutuel, gratuit, et le faire servir à l'échange général et au bien-être de tous. Ce n'est pas trop d'estimer l'usure actuelle à quatre ou cinq milliards.
CONTRADICTIONS ÉCONOMIQUES — l*''' VOLUME 203
10* Le communisme est une création qui date de trente siècles. On ne doit pas s'abaisser à critiquer une pareille utopie ; elle serait une cause de misère générale au moral et aussi dans le sens matériel. »
(Le collectivisme est un communisme honteux qui supprime le progrès accompli par la Révolution de 1789, qui avait donné en partie la terre aux paysans et avait fait doubler la production. — Le communisme veut rétrograder; il veut enlever la propriété pour la remplacer par une possession problématique ; au lieu de supprimer le salariat, il veut le généraliser, tandis qu'il faut, au nom de la liberté et de la justice, donner la propriété à tous et supprimer le salariat. Les collectivistes veulent supprimer l'héritage : c'est porter atteinte à la famille et à la liberté. Ici encore, si les masses acceptent cette réaction de la suppression de l'héritage en ligne collatérale et même en partie en ligne directe, c'est parce que vingt millions de citoyens ne possèdent rien et qu'ils n'espèrent pas d'héritage. Mais, au lieu de supprimer l'héritage, il faut donner à tous l'héritage par la propriété, car ce n*est pas au moment où la mort frappe la famille et les enfants que le fisc doit intervenir pour voler ce qui appartient aux enfants et à la famille. Cette utopie, ou plutôt cette supercherie, qui ne s'appuie que sur quelques Allemands, doit être surveillée avec soin par les ouvriers pour bien voir d'où elle vient, qui la fait vivre et où elle veut aller. Surveillons l'Anglais, l'Allemand et surtout les Juifs, C'est elle, avec l'absence de vraie liberté, qui est cause que le prolétariat ne s'organise pas et que la réaction opportuniste a carte blanche. Le peuple, ne sachant où aller, comment il doit marcher et surtout comment il doit organiser la liberté et la justice, ne se sent pas disposé à lutter au profit de quelques ambitieux ; et comme l'utopie ne peut amener la force de cohésion nécessaire à la victoire, le parti des travailleurs s'abstient. Il veut rester libre, il ne veut pas de dictature, pas plus de la dictature allemande que de celle d'un général ; mais il attend, il ne peut conclure
encore ; il est dégoûté après avoir vu toutes les trahisons des radicaux depuis vingt ans, il n'a plus confiance en personne. Mais hélas 1 il ne sait encore marcher seul ; c'est pour lui montrer son chemin que ce livre est fait ; car Proudhon est le philosophe de la science sociale, qui doit guider les vrais amis du progrès, de la vérité et de la solidarité.)