CHAPITRE CINQUIÈME
JDU. CULTE DBS SAINTS*
ARTICLE PREMIER
Si-
Dévotion à la sainte Vierge.
Saint François de Sales avait une très-spéciale dévotion h la sainte Vierge ; dès ses tendres années il l'honorait d'un culte particulier ; et il se faisait un plaisir d'entrer dans les confréries et les congrégations où l'on se dévoue spécialement à elle. Il se consacra à Dieu par le vœu de chasteté sous la protection de cette Reine des vierges. Il voulut recevoir la consécration épiscopale le jour où l'Eglise célèbre la fête de l'Immaculée conception. Il dédia k cette Reine de la souveraine charité son Traité de l'amour de Dieu , et on ne peut life l'oraison dédicatoirc de cet excellent ouvrage , sans admirer la tendresse de cœur avec laquelle il l'invoque.
Première suite de la dévotion à la sainte Vierge.
Saint François de Sales faisant la visite de son
'Supplément iiVIhlrod.àla Vie dévoie, part. 2, chap. 16.
diocèse > vint à une colline fort escarpée sur laquelle est située l'église de Notre-Dame de Nancy sur Cluses ; il gravit cette colline avec beaucoup de difficulté : ses pieds étaient tout en tang. En vain ses gens voulaient qu'il interrompît une course aussi pénible. « H est vrai , répondit-il , que je suis très- » fatigué ; mais si c'est pour moi un sujet de con- » fusion de n'être pas assez accoutumé à la fatigue » pour le service de Dieu , ce m'est un sujet de joie » d'avoir répandu mon sang au service de la Mère » de Dieu. »
En continuant à visiter les paroisses de son diocèse , il en trouva successivement trois dédiées à la sainte Vierge. « C'est , dit-il , une grande consola- » tion pour moi de voir tant d'églises de mon dio- » cèse dédiées à la Hère de Dieu. Toutes les fois » que j'entre dans un lieu contifccré à cette auguste » Reine, je sens par un tressaillement de cœur, » que je suis chez ma mère ; car je suis bien le fils » de celle qui est le refuge des pécheurs. »
Seconde suite de la dévotion à la sainte Vierge.
Pendant que saint François de Sales visitait son diocèse , il passa cinq jours dé l'octave de l'Assomption dans le bourg de Samoëns , où il y avait entre les habitants de grandes inimitiés. Il y prêcha tous les jours sur la dévotion à Marie. Dans le premier
discours . il considéra les assoraptions de la très-
pauvreté , qu'il l'appelait ordinairement sa chère maîtresse , il a vécu et il est mort entre ses bras ; de même notre saint , autant que sa condition et ' sa qualité pouvaient le lui permettre , a vécu dans un si grand mépris des richesses , et dans une telle pratique de la pauvreté qu'elle ne cédait guère à la pauvreté des religieux*
Le second saint appelé François , est saint François de Paule , dont l'humilité a paru dans le nom de Minimes, c'est-à-dire très-petits , qu'il a donné aux religieux de l'Ordre qu'il a institué. Sa bonté était telle, qu'on lui avait donné le surnom d'homme bon , qui est demeuré à ses disciples long-temps après son bienheureux trépas.
Saint François de Sales a dohné à l'ordre de la Visitation La douceur et l'humilité pour bases principales, montrant j^r là qu'il a eu part à l'amour de l'abjection dont était animé saint François de Paule ; de plus , sa bonté a été si universellement reconnue de tous ceux qui ont conversé avec lui , que les ennemis même de notre foi lui en ont rendu des témoignages publics.
Le troisième qui a porté le nom de François est saint François Xavier, apôtre des Indes , homme vraiment tout plein de l'esprit apostolique (1). Notre saint était son grand admirateur , et ne tarissait pas sur ses louanges toutes les fois que l'on en parlait devant lui. Mais il était aussi son grand imitateur.
(1) Voyez plus bas , dans ce même chapitre , art. 5,
DE S. FRANÇOIS DE SALES. iGl
Combien n'a-t-il pas ramené d'âmes atf seio de l'E* glise? Que n'a-t-il pas fait pour étendre le royaume de Dieu, par ses œuvres et ses paroles , par sa vie et ses exemples? Que de travaux n'a-t-il pas entrepris? Que de peines n'a-t-il pas supportées? Il est du nombre de ceux qui brilleront pendant toute l'éternité pour avoir enseigné la justice à plusieurs.
Le théâtre où il a exercé son zèle a été à la vérité plus petit que celui de saint François Xavier ; mats ce fut cependant une grande province, puisque ce fat le Chablais, où, comme chef de la mission apostolique , il a , par lui-même, ou par ses missionnaires, ramené dans le bercail de l'Eglise romaine, plu* sienrs milliers d'hommes dont les pères avaient été entraînés dans l'hérésie depuis près de soixante ans.
Il lui est arrivé dans ce pays quelque chose de semblable à ce qui arriva à saint Grégoire le Thaumaturge» évêque de Néocésarée, qui» n'ayant trouvé dans son diocèse que sept chrétiens , n'y laissa en mourant que sept infidèles.
Oli pourrait ajouter ici une infinité d'autres conversions à la foi catholique , que Dieu a opérées par son ministère en divers lieux de France et de Savoie. On pourrait parler aussi de la multitude innombrable de pécheurs qu'il a rappelés à la vie de la grâce par ses prédications , par ses écrits et par sa conversation pleine d'un charme divin.
Le quatrième saint est François de Borgia que
notre saint évêque avait en particulière vénération ,
parce que dans les hantes dignités qu'il a possédées
à la cour de l'empereur Charles-Quint , il pratiqua une dévotion admirable , et qu'ensuite étant entré dans la compagnie de Jésus, dont il devint le général, il se rendit par la sainteté de sa vie l'exemple du troupeau qui lui avait été confié,
On peut juger de la conformité d'esprit qui était entre ces deux saints par leurs écrits ; car ceux de saint François deBorgia contiennent une spiritualité pleine de douceur , et qui a beaucoup de rapport avec celle de saint François de Sates , dont le coeur, la langue et la plume ont été détrempés dans le miel d'une parfaite douceur.
Il est cependant une chose en laquelle le saint évoque de Genève diffère des quatre saints dont nous venons de parler. C'est la dignité d'évêque dont il a très-saintement rempli les devoirs. Les traits de vertu épiscopple qui ont brillé dans sa. conduite, le distinguent des autres saints du nom de François , et font qu'on peut lui appliquer cet paroles : Non est inventus similis illi.
Le grand saint Antoine * l'honneur du désert , s'appliquait à imiter soigneusement les vertus dans lesquelles il voyait quelques-uns de ses frères, exceller, formant de cette sorte en lui, par l'imitation des vertus de tant de saints , le saint de toutes les vertus. « Il est parvenu , dit saint François de Sa- » les , à une grande sainteté et à une haute perfec- » tion , en profitant de l'exemple des saints ermites » du désert, prenant de l'un l'abstinence, de l'au- * tre l'oraison, il allait ainsi comme une soigneuse
» abeille , picotant et cueillant les vertus des servi- » teurs de Dieu , pour en composer le miel d'une * sainte édification. » -
Nous pouvons dire de même du saint évëque de Genève , qu'il ne s'est pas contenté , comme font plusieurs , d'admirer les rares qualités des saints dont il portait le nom * mais qu'il s'est efforcé de les imiter, autant que son état le lui a permis , en sorte qu'il pouvait dire avec Tobie ; Nous sommes les enfants des saints , et parce que nous sommes leurs enfants, nous devons être héritiers de leurs vertus , afin qu'en marchant sur leurs traces , nous devenions les cohéritiers de leur gloire.
Il faut donc que les vrais disciples de notre saint s'efforcent aussi de l'imiter en ses actions , de courir après l'odeur de ses parfums , et de marcher dans les ? oies de la perfection comme il y a marché lui-même. C'est à l'imiter qu'il nous appelle , et non simplement à l'admirer. Il nous dit du haut du ciel comme saint Paul : Soyez mes imitateurs comme je taiété de Jésus-Christ. Il désire que par cette imitation nous portions des fruits de bonnes œuvres, et que nous ne nous bornions pas aux feuilles ni même aux fleurs de ses louanges.
ARTICLE TROISIÈME
Avantage de se proposer un saint pour modèle.
Un ancien assurait que l'imitation est la maîtresse des arts , parce qu'à force de faire des copies on se.
rend à là fin 'capable de faire des modèles. Le chemin par les préceptes est long, disait Sénèque, mais il est court et efficace par les exemples. Le infime philosophe parlant du vrai moyen de faire des progrès dans la sagesse , dit qu'il faut se nourrir et se revêtir des maximes de quelques hommes qui aient excellé dans la véritable philosophie. La même chose a lieu à plus forte raison dans la vie spirituelle. Il est boo de prendre pour guide des hommes éminents en sainteté sur lesquels nous puissions former nos esprits et nos actions , et dont nous tâchions de suivre les traces avec fidélité dans le chemin de la perfection.
Le pieux évêque de Genève donnait souvent ce conseil , et recommandait de lire les vies des saints qui avaient été du même état que nous , ou d'un état peu différent , afin de s'appliquer à imiter leurs actions.
ARTICLE QUATRIÈME
Dévotion à saint Joseph.
Saint François de Sales avait une spéciale dévotion pour saint Joseph. La veille de sa fête, il jeûnait au pain et à l'eau. Le jour de la fête, il célébrait une messe solennelle ; les musiciens d'Anneci ne manquaient pas, lorsqu'il était dans cette ville , d'assister h cette messe de saint Joseph, et d'y chanter un motet. Il prêchait à l'office du soir , et disait des choses admirables sur l'époux de Marie.
DE S. FfiANCOtS DE SALES. 165
Il envoya , le 19 Mars 1614, à sainte Chantai qui était malade, les litanies de saint Joseph, et lui écrivit en même temps la lettre suivante :
« Ma chère fille, voilà les litanies du glorieux » père de notre Sauveur et de notre amour. Je vou- > lais vous les envoyer écrites de ma main , mais , » comme vous savez , je ne peux pas disposer de » mon temps; j'ai néanmoins pris le soin de les » dicter, de les corriger et d'y mettre les accents , » afin que votre fille ait plus de facilité à les chan- » ter sans y faire de fautes; mais pour vous qui ne » pouvez pas chanter les louanges de ce grand saint, • vous les ruminerez comme l'épouse entre vos » dents, c'est-à-dire que votre bouche étant fer- » mée , votre cœur sera ouvert à la méditation des » grandeurs de cet époux de la Reine du monde , » nommé nàrç de Jé.5119 . et son premier adorateur
» après sa divine épouse. »
II 1 voulut que ce grand saint fût patron de l'institut de la Visitation et le protecteur particulier du monastère d'Aoneci. C'est pourquoi le jour de saint Joseph est dans cette ville une des grandes fêtes de l'ordre.
ARTICLE CINQUIÈME
Dévotion aux saints de l'Ordre des Jésuites.
Saint François de Sales était plein d'estime pour la compagnie de Jésus, et il en honorait les saints d'une manière particulière. II disait qu'il avait sucé
(66 VÉBltABtE ESHMLt
une tendre inclination pour saint Ignace dans le collège rfèPadcue, et pendant qu'il faisait ses études à Paris ; mais que cette dévotion s'était accrue et fortifiée à Rome en visitant le sépulcre de cet illustre fondateur des Jésuites.
Pendant la mission du Chablais, il invoquait tous les jours saint François Xavier. Après les apôtres et les premiers disciples du Sauveur, il n'y avait pas , selon lui , de meilleur modèle pour les missionnaires. Il le louait surtout de s'être fait tout à tous , au point d'avoir sollicité comme une faveur d'être valet d'un marchand , pour pénétrer, à la faveur de ce déguisement, dans les pays barbares- , et y porter le flambeau de la fou
ARTICLE SIXIÈME
• Dévotion à s&int Antoine ds Pâdouc.
Saint François de Sales avait une prédilection particulière pour saint Antoine de Padoue. Un jour, pendant qu'il faisait oraison après avoir dit ta Messe en son honneur , dans l'église des Cordeliers , le saint lui apparut et lui dit : Vous voudriez, par amour pour Jésus, que les hommes vous fissent souffrir le martyre , c*est une grâce que vous n'obtiendrez pas ; Dieu veut que vous soyez C instrument de votre propre martyre. Depuis ce jour le pieux évêque s'appliqua plus spécialement que jamais à la mortification , et mit à profit toutes les occasions petites et grandes de pratiquer les vertus chrétiennes.
Il disait souvent que tout ce qui mous contrarie * qui nous assujettit et nous afflige , doit être regardé comme notre martyre , non sanglant* il est vrai, mais fort agréable à celui qui , ménageant notre faiblesse , ne nous met pas dans l'occasion de souffrir de grands tourments. Il ajoutait : « Celui-là est » martyr en un certain sens qui se jaortifie bien ; » mais ceux qui oe se mortifient pas , et qui reçoi- » vent mal les tribulations , je ne sais quel rang 9s » pourraient tenir dans le royaume de Dieu -, puis- » qu'Us ne seraient ni martyrs ni confesseurs. »
Un homme d'un rang distingué , qui critiquait ordinairement les plus pieuses actions, lui dit un jour par raillerie qu'on le blâmait d'avoir la dévotjoq des femmelettes qui courent «offrirfà saint Antoine une chandelle , pour qu'il leur fasse trouver leur quenouille ou leur fuseau quand elles l'ont égaré.
Le saint éyèque réprimanda sérieusement le rail- Jeor, le priant de séparer toujours les actions de François 4e Sales , de la piété et de l'honneur dû an* saints. « J'approuve de tout mon cœur, ajoutar » t— il ., que l'on ait recours à saint Antoine de Pa- ,» doue quand on souffre des pertes et des afflictions. p Dieu a fiait .voir que tel était son bon plaisir , » puisqu'il a cent fois opéré des miracles par l'in- » tercession de ce saint J'ai même envie, monsieur» » que nous fiassions ensemble un vœu à saint An- » toine de Padone pour recouvrer ce que nous per- » dons tousles jours, voqs la simplicité chrétienne,
» et moi l'humilité doot je néglige la pratique, quoi- » que les occasions en soient fréquentes. »
On voit par là qu'il aimait les dévotions populaires, et qu'il ajoutait volontiers foi aux miracles obtenus par les prières ferventes des âmes simples.
ARTICLE SEPTIÈME
Dévotion à sainte Âpollonfe.
lin jour que saint François de Sales souffrait beaucoup d'un mal de dents , sainte Chantai lui envoya un linge qui avait touché les reliques de sainte Apollonie , et le pria de l'appliquer sur la joue malade , pendant que la communauté de la Visitation allait se mettre en prières pour sa guérison. Notre saint lui renvoya le linge sur le soir avec ce billet : « Ma chère fille , voilà votre remède, » je puis dire qu'il a été souverain , puisqu'il a agi » avec moi selon votre foi , votre espérance et vo- » tre charité. Je dois reconnaître à la gloire de Jé- » sus-Christ et de sa sainte épouse Apollonie, que » je ne croyais pas pouvoir dire la messe aujour- » d'hui à cause de l'enflure prodigieuse de ma joue; » mais m'étant appuyé sur mon prie-Dieu» et ayant » posé la relique sur ma joue, j'ai dit : Mon Dieu, m qu'il me soit fait tomme mes fillet le désirent , » si c'est votre volonté ! Et tout aussitôt mon mal » a cessé. Notre Seigneur m'a donné pendant ce » temps plusieurs bonnes pensées sur la méditation » que la sainte épouse dit qu'elle faisait entre ses
» dents* Au sortir de là chacun m'a dit que ma » joue était désenflée, et je le sentais fort bien moi- » même. ma fille , Dieu est admirable en ses » épouses et en ses saints ; il a voulu que ce mal » me soit venu pour faire honorer son épouse » Âpoilonie , et pour nous donner une preuve sen- » sible de la communion des saints. »