E LA PAROLE DE DIEU ET DE LA LECTURE SPIRITUELLE
ARTICLE PREMIER
Amour de la parole de Dieu.
Saint François de Sales disait qu'il était difficile qu'une âme pérît pour jamais , lorsqu'elle était affectionnée à la parole de Dieu , puisque c'est une parole de vie éternelle. Il faisait observer que ceux à qui cette parole est adressée sont appelés dans l'Ecriture des dieux, parce que cette divine parole les dispose à la grâce justifiante qui les rend participants de la nature divine. Il disait encore qu'une des meilleures marques de prédestination était d'aimer à entendre la parole de Dieu , parce que c'est une loi sans tache qui convertit les âmes et donne de la
* Supplément à Vintrod. à la Vie dévote, part. % cbap. 15.
sagesse aux plus petits. Il rappelait la maxime du saint Evangile , que celui qui est de Dieu aime à entendre la parole de Dieu.
Mais il ne voulait pas qu'on fût auditeur vain et inutile de cette parole. Il recommandait qu'on s'appliquât à la mettre en pratique ; et il faisait remarquer qu'autrement ce serait aggraver ses péchés , et en augmenter le châtiment , puisqu'on aurait
connu la volonté du maître et qu'on ne l'aurait
pas exécutée.
II enseignait que Dieu exauce nos prières à mesure que nous nous efforçons de pratiquer ce qu'il nous propose par l'organe de ses ambassadeurs, qui sont les prédicateurs chargés de nous annoncer ses volontés ; car comme nous lui demandons en l'oraison dominicale qu'il nous pardonne de la même manière que nous pardonnons , de même il est prêt à nous accorder ce que nous lui demandons dans la prière * si nous sommes prompts à l'exécution de ses volontés qu'il nous manifeste par la parole de ses ambassadeurs.
Comme l'appétit est une des meilleures marques de la santé corporelle , de même par l'appétit spirituel et le goût que l'on ressent à entendre la parole de Dieu , on peut juger de la bonté de l'intérieur et de la santé spirituelle. Les choses saintes et les paroles qui en traitent sont toujours agréables aux saints. Ge sont les Israélites rebelles qui se dégoûtent de la manne, et qui la regardent comme une nourriture fastidieuse.
DE 8. FRANÇOIS DE SALES. lit
Mais parmi ceux qui se plaisent à entendre la parole de Dieu , il se glisse souvent un défaut secret qui est celui de l'acception de personnes, comme si ce pain salutaire n'était pas aussi utile à notre âme lorsqu'il est apporté par un corbeau, que lorsqu'il est distribué par un ange , c'est-à-dire comme si la parole de Dieu n'était pas aussi utile lorsqu'elle sort de la bouche d'un prêtre peu éloquent, que lorsqu'elle est annoncée par un prédicateur habile. D'ailleurs on se trompe souvent dans le jugement que l'on porte sur les prédicateurs. Il y a trois qualités pour faire un bon orateur , qui sont d'enseigner, de toucher et de plaire ; or les hommes préfèrent ordinairement la troisième, quoiqu'elle soit la moins importante , et qu'il soit aisé qu'elle dégénère en un défaut, qui est que souvent celui qui prêche ainsi s'occupe trop à charmer les oreilles de ses auditeurs par des périodes bien cadencées.
Un prince sage ne s'arrête pas tant à considérer le train et la magnificence des ambassadeurs qui lui sont envoyés , qu'à peser leurs raisons et les affaires qu'ils sont chargés de traiter de la part de leur maître. De même les prédicateurs étant les ambassadeurs de Dieu , les ministres et les dispensateurs de sa parole , c'est un abus de s'arrêter à la considération des ornements de leur langage et de la pompe de leurs discours. Toute la beauté de la parole divine consiste à être présentée avec candeur , naïveté et simplicité ; celui qui a soif et qui
cherche de l'eau pour boire , s' embarrasse peu qu'on la lui présente dans un vase d'argent, de terre ou de verre; c'est l'eau qu'il cherche et non le vase.
Peu importe que l'eau d'une fontaine coule par un canal de bois, ou de fer, oq de plomb, pourvu que le jet-d'eau soit beau , et que le jardin soit bien arrosé. Il faut avoir les mêmes sentiments relativement à la parole divine , par qui qu'elle soit annoncée. Que nous importent les qualités de celui qui arrose pourvu que nos âmes soient détrempées de la divine parole , comme d'une rosée céleste qui fasse germer le Sauveur dans le jardin de nos cœurs?
Ecoutez ce que dit le saint évêque de Genève, dans son quinzième entretien : « Je voudrais que » vous eussiez un grand respect pour ceux qui vous » annoncent la parole de Dieu ; car ce sont comme » des messagers célestes qui viennent de la part du » souverain Maître vous enseigner le chemin du » salut ; et quoiqu'ils ne parlent pas si bien que les » hommes célestes , il ne faut pourtant rien rabat- » tre des sentiments d'humilité et de respect avec » lesquels vous devez recevoir la parole de Dieu , » qui est toujours la même, aussi pure et aussi » sainte que si elle était proférée par les anges. » Je remarque que , quand j'écris à une personne » sur du mauvais papier , et que par conséquent » mon écriture est laide . elle me remercie avec » autant d'affection , que si je lui avais écrit sur du » meilleur papier, et qu'ainsi mon écriture eût
» été plus belle. Pourquoi cela? C'est qu'elle fait » attention non au papier qui n'est pas bon , ni à » mon écriture qui est mauvaise , mais seulement » à moi qui lui écris. Il faut faire de même par rap- » port à la parole de Dieu , et ne point considérer » quel est celui qui nous l'expose. Il doit nous suffire » que Dieu se serve de ce prédicateur pour nous » enseigner; et puisque nous voyons que Dieu » l'honore tant que de parler par sa bouche , coin- » ment est-ce que nous pourrions manquer d'bo* » norer et de respecter sa personne ? »
ARTICLE SECOND
Dispositions pour profiter de la parole de Dieu.
Saint François de Sales expose dans un de ses sermons quelles sont les dispositions avec lesquelles il faut entendre la parole de Dieu pour profiter de ce pain céleste. Il en compte trois.
« Je trouve , dit-il , qu'il y a trois conditions re- » quises ; la première , c'est la bonne intention ; » la seconde , l'attention , la troisième l'humilité.
» Quant à l'intention je voudrais qu'elle fût con- » forme à celle de notre Seigneur qui ne nous a » voulu parler que pour nous sauver ; il nous a fait » entendre sa divine parole , afin que la foi vienne » en nos âmes par l'ouïe, et que quiconque croit en • lui ne périsse point , mais ait la vie éternelle.
» Mon désir serait que l'intention des auditeurs
17& VÉIUTABLE ESPRIT
» chrétiens fût semblable à celle des bons prédica-
» teurs qui est , comme dit saint Paul, dé prêcher
•9- Jésus-Christ crucifié.
* Je voudrais encore que l'intention des auditeurs
» fût de recevoir en leur cœur Jésus-Christ.
» Que dirons-nous de ceux qui ne vont à la pré-
» dication que par curiosité , pour voir le prédica-
» teuret examiner s'il est bon orateur? Ils sont
» semblables à un malade qui, sachant que dans ub
» jardin il y a une herbe qui peut le guérir , n'y va
» cependant que pour voir quelques fleurs. Us sont
» semblables encore à Hérode qui ne désirait voir
» notre Seigneur que par curiosité. Oh ! ce n'est
» pas ainsi qu'il faut agir ! Mais comme on désire
» le pain pour s'en nourrir, de même il faut dési-
* rer la parole de Dieu pour en faire l'aliment de
* nos âmes. L'homme ne vit pas seulement de pain, » mais encore de toute parole qui procède de la » bouche de Dieu, Quand l'homme entend la parole » de Dieu sans cette intention , elle est comme la » semence qui tombe dans le chemin. La vaine » gloire et la curiosité la foulent aux pieds.
» La seconde disposition qu'il faut avoir pour » profiter de la parole de Dieu , c'est l'attention ; » car il y en a qui viennent au sermon et qui y dor- » ment, ou causent, ou pensent à autre chose; » ils ne sont pas attentifs ; ils sont du nombre de » ceux auxquels on peut appliquer cette parole de » David ; Ils ont des oreilles et n'entendent pas. » Or ce n'est pas une petite incivilité que de ne
» pas écouter Dieu quand il nous parle. Le Psal- » miste faisait un tout autre cas de la parole de » Dieu ; car il disait : J'écouterai ce que le Sei- » gneur Dieu dira à mon cœur. Héli enseignant » à Samuel comment il fallait recevoir la parole de • Dieu, lui recommandait de dire : Parlez, Sei- » gneur , car votre serviteur écoute.
» L'attention est si nécessaire , que quelquefois, » quoique l'intention manque, l'attention profile. •> Saint Augustin avoue dans ses confessions qu'a- » vant sa conversion, il allait entendre les discours » de saint Àmbroise à cause de l'éloquence de ce » savant évêque, et il m'est arrivé, ajoute-t-il, » que ces belles paroles que je cherchais ont attiré » en mon esprit les choses que je négligeais ; et » comme f ouvrais mon cœur pour recevoir l'élé- » gance de ses périodes , la force et la vérité de » ses paroles y entrèrent.
» La troisième condition est l'humble obéissan- » ce à la parole de Dieu ; car ceux qui l'entendent, » et qui, malgré cela ne se corrigent pas, font » voir qu'ils ne l'ont pas écoutée comme il faut; » ce qui procède de plusieurs causes ; l'une qu'ils » ne la reçoivent pas comme la parole de Dieu , » mais comme celle des prédicateurs , sans faire » attention à cette déclaration de notre Seigneur : » Celui qui vous écoute , m'écoute, et celui qui » vous méprise , me méprise. De là vient qu'ils » considèrent le style du prédicateur , et le censu- » rent s'il lui échappe quelque parole impropre. »
» Une autre cause , c'est qu'ils rejettent toujours
» sur autrui ce qui est dit par le prédicateur. Quand
» on est invité à un festin , on prend les mets pour
» soi , mais ici on ne cesse de donner aux autres.
» Vit-on jamais un plus prompt jugement que ce-
» lui que fit David lorsque Nathan lui parla de sa
» faute, en attribuant l'action à un autre ? Peut-être
» n'eût-il pas été également prompt à décider la
» question si le Prophète lui eût adressé directe-
» ment le reprocha.
» La troisième cause d'où ce mal vient, c'est que
» la parole de Dieu chasse le péché de l'âme ; et
» l'homme qui se plaît au péché , la trouve amère
» lorsque la tentation le sollicite. Ils croient , dit
» Jésus-Christ , pour un peu de temps ; mais lors»
» que la tentation se présente , ils succombent. Ils
» trouvent bonne de premier abord la parole de
» Dieu , mais ensuite quand il faut venir à l'œuvre
» ils la trouvent amère.
» Les uns donc écoutent la parole de Dieu par
» coutume ou curiosité; et après qu'ils ont dit
• leur opinion sur le prédicateur, c'est tout : les » oiseaux emportent ce qui a été semé dans leur » cœur et le mangent. Les autres l'écoutent avec si » peu d'attention , que la parole de Dieu ne va pas » jusqu'à leur cœur. Cette plante divine , ayantpris » naissance, sèche incontinent après, parce qu'elle » n'a point de racine. Les autres prêtent l'oreille à » la parole de Dieu avec tant de vices et de mau-
• vaises inclinations, si peu d'humilité et tant d'or*
» gueil, que cette divine parole demei:re suffoquée,
* en sorte qu'elle ne produit pas son effet.
» Oh ! que notre Seigneur pourrait bien faire la
* même plainte que Job : Qui me donnera un au-
* diteur tel que je le désire , un auditeur qui en- » tende la parole de Dieu de bon cœur, avec une » excellente intention, et qui rapporte du fruit avec » persévérance. Ne vous contentez donc pas d'eUH » tendre seulement la parole de Dieu , mais mettez- » la en pratique ; car celui qui l'écoute et ne la » pratique pas est semblable à un homme qui, après » s'être considéré dans un miroir, s'en va et oublie » aussitôt les taches qu'il a vues sur son visage. »
ARTICLE TROISIÈME
Avantages de la lecture spirituelle.
Saint François de Sales voulait que ceux qui s'adonnent à la dévotion , eussent une provision de livres de piété pour leur servir d'allumettes du saint amour , et qu'ils ne passassent aucun jour sans fournir à leurs âmes cette céleste nourriture, comme étant un bois propre à entretenir le feu sacré du divin amour sur l'autel de notre cœur. Il voulait qu'on les lût avec beaucoup de respect et de dévotion, et qu'on les regardât comme autant de lettres que les saints nous écrivent et qu'ils nous envoient du ciel pour nous en montrer le chemin , et nous animer à les y venir joindre.
Il appelait lès vies des Saints, l'Evangile mis en
pratique, et il en recommandait fort la lecture. En lisant avec soin tant de belles actions, et en nous efforçant de les imiter dans ce qui dépendra de nous , nous suivrons l'exemple de saint Antoine , dont on a parlé plus haut , page 162.
Mais, dira-t-on, comment imiter la vie de divers saints dont l'état était tout différent du nôtre ? Je réponds qu'on doit les imiter dans ce qui est en notre pouvoir. Nous ne pouvons pas , comme les martytB, répandre notre sang pour Jésus-Christ; mais nous pouvons imiter leur patience dans les souffrances et dans les peines que Dieu nous envoie. Nous ne pouvons pas nous retirer dans les déserts, comme les solitaires, pour vaquer , loin du tracas du monde, au service de Dieu ; mais nous pouvons, au milieu du monde où Dieu nous a placés, élever souvent notre cœur et notre esprit vers lui , et nous construire dans notre cœur une retraite et une solitude intérieure. Dans les choses même où les vies des Saints ne fournissent matière qu'à notre admiration , nous trouvons toujours un ample sujet de rendre gloire à la grâce de Dieu.
ARTICLE QUATRIÈME
Moyen de profiter de la lecture spirituelle.
Le vrai moyen de tirer un grand profit de la lecture est de ne pas lire un morceau d'un livre et un morceau d'un autre, mais de lire un livre tout entier sans en changer jusqu'à ce qu'il soit fini , eten-
core de le lire de suite sans prendre de côté et d'autre au hasard ; car en lisant ainsi par ordre , on comprend beaucoup mieux le progrès et la marche des idées. Ceux qui ont un esprit vif et inconstant, et qui veulent parcourir promptement plusieurs livres, sans s'arrêter à se bien pénétrer de l'esprit de chacun en particulier, ressemblent aux bourdons qui voltigent indifféremment sur toute sorte de fleurs , mais qui ne recueillent point de miel ; au lieu que les abeilles s'attachent à certaines fleurs qu'elles ne quittent point jusqu'à ce qu'elles en aient tiré le suc dont elles composent le miel qu'elles portent dans les ruches.
Les médecins disent que pour la conservation de la santé, il est bon de ne mangera chaque repas que d'un seul mets ; on peut dire la même chose pour la nourriture spirituelle : la multiplicité des vivres est plus nuisible que profitable.
Un livre de lecture , c'est assez ; deux en môme temps , c'est beaucoup ; trois , c'est trop.
La règle des religieuses de la Visitation ordonne que la supérieure leur distribue à chacune quelque livre spirituel , à la lecture duquel elles doivent s'occuper pendant un espace de temps qui est fixé; elles doivent le lire depuis le commencement jusqu'à la fin, et n'en demander point d'autre qu'elles n'aient achevé celui-là. Enfin leurs constitutions établissent que quand elles sont assemblées à l'ouvroir , celle qui y préside demande aux sœurs , par manière de conversation et d'entretien , ce qu'elles
peuvent avoir retenu de leur lecture ; et l'expérience a fait connaître que cet exercice est non-seulement agréable , mais encore fort utile et d'une grande instruction.