DB L'AMOUR DB DIEU
ARTICLE PREMIER
Quelle est la mesure de l'amour de Dieu.
Saint Bernard a dit que la véritable mesure selon laquelle nous devons aimer Dieu, est de l'aimer sans mesure. La vertu de charité diffère donc essentiellement des antres vertus ; car le propre des autres vertus est de consister dans un milieu . entre les deux extrêmes ; au lieu que la charité ne peut jamais être extrême, parce que son objet, qui est Dieu, étant infini , l'amour que nous lui portons ne peut jamais être trop grandi c'est pourquoi le saint évêque de Genève regardait comme des lâches et des paresseux ceux qui mettent des limites à leur amour pour Dieu, et qui se renferment dans certaines bornes au delà desquelles ils ne veulent point aller. L'amour que Jésus-Christ nous a porté est qualifié dans l'Evangile d'excès, et l'apôtre saint Paul rappelle aussi un amour excessif. Ne serait-il pas honteux pour nous dé mettre des bornes à notre amour pour Jésus-Christ , quand il n'en a point mis à son amour pour nous?
Le saint évéque de Genève recommande forte-
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ment, dans son Traité de l'amour de Dieu , de travailler sans cesse à faire dé nouveaux progrès dans la charité. « Le saint concile de Trente , dit-il , nous assure que les amis de Dieu vont de vertu en vertu , et se renouvellent de jour en jour , c'està-dire croissent par de bonnes œuvres en la justice que la grâce divine leur a communiquée , et qu'ainsi ils sont de plus en plus justifiés , selon ces oracles du Saint-Esprit : Que celui qui est juste se justifie encore , et que celui qui est saint se sanctifié encore.... Avancez dans la justice jusqu'à la mort... Le sentier des justes détient toujours plus resplendissant , comme ta lumière de T aurore qui ta toujours croissant jusqu'au midi. . . Faisons la vérité avec charité , et croissons en tout en Jésus-Christ notre chef:*. 1* supplie le Seigneur que votre charité croisse de plus en plus.
» C'est une chose impossible de demeurer longtemps dans le même état ; car en ce commerce celui qui ne gagne pas perd ,; en cette échelle celui qni ne monte pas descend; en ce combat celui qui n'est pas vainqueur est vaincu. Nos ennemis nous livrent des assauts fréquente. Si nous ne résistons pas , nons périrons ; et non* ne potraooa résister sans nous surmonter nous-mêmes, ni. nous surmonter nous-mêmes sans victoire. En effet, cornu» dit saint Bernard, il est écrit très-spécialement de l'homme que jamais il ne demeure dans le même état II faut qu'il avance ou qu'il
retourne en arrière. Gourez en sorte que vous atteigniez le prix. Quel est le prix, sinon Jésus- Christ ? Et comment pourrez-vous l'atteindre, si vous ne le suivez ? Mais en le suivant , vous irez et vous courrez toujours ; car il ne s'arrêta jamais, et il continua la course de son amour et de son obéissance jusqu'à la mort de la croix.
• Allez donc en avant , dit saint Bernard. Allez , dis-je y avec lui ; allez , mon cher Tbéotime. Que votre marche n'ai t point d'autres bornes que celles de votre vie. Tantque vous serez sur la terre, courez après le Sauveur, mais courez ardemment et vilement; car de quoi vous servira de le suivre quelque temps, si vous n'êtes pas assez heureux pour le suivre constamment? Ecoutons le Prophète : J'ai incliné mon cœur à garder éternelle-' ment votre loi. Il ne dit pas qu'il la gardera pour un temps, mais pour toujours ; et parce qu'il veut éternellement bien faire , il aura un salaire éternel. ..
» La vraie vertu n'a point de limites , elle va toujours en avant , mais surtout la sainte charité qui est la vertu des vertus , et qui , ayant un objet infini , serait capable de devenir infinie , si elle rencontrait un cœur capable de l'infinité.... » C'est une faveur extrême pour nos âmes , que tandis qu'elles sont en cette misérable vie 3 elles puissent croître de plus en plus en l'amour de leur Dieu...
» Le saint concile de Trente a porté un décret
» exprès , conçu en ces termes : Si quelqu'un dit
• que la justice reçue dans Pâme n'est pas aug- » mentée devant Dieu par les bonnes œuvres, mais m que les œuvres- sont seulement des fruits et des » signes de la justification acquise , et qu'elles
• n'ont pas pour effet de l'augmenter , qu'il soit » anathème l Voyez-vous , Théotime , la justifica- » fion qui se fait par la charité est augmentée par
• les bonnes œuvres , et remarquez bien ceci •: elle
• est augmentée par les bonnes oeuvres sans excep- » tion ; car, selon la maxime de saint Bernard, là » où rien n'est distingué , rien aussi n'est excepté.
• Ainsi, puisque ce concile parle des bonnes œuvres » indistinctement et sans réserve , il nous donne i
• connaître que, non-seulement les grandes et les » ferventes ,> mais aussi les petites et les faibles font
• augmenter la sainte charité ; mais les grandes
• grandement , et 'les petites beaucoup moins. » Voici encore un avis que donne le saint évèque
dans une de ses lettres : « Faites bien vos petits ef»
» forts , doux , paisibles et affeetueux , pour ser-
» vir la souveraine bonté qui vous y a tant obligée
» par les attraits et les bienfaits dont elle vous a
» favorisé jusqu'à présent ; et ne vous étonnez point
» des difficultés ; car que peut-on avoir de précieux
» sans un peu de soin et de peine ? Il faut seule-
• ment tenir ferme à tendre à la perfection do saint » amour , afin que l'amour soit parfait ; l'amour » qui cherche moins que la perfection , ne pouvant » être qu'imparfait. •
ARTICLE SECOND
L'amour de Dieu est plus excellent que le don des miracles.
Saint Bernard , qui a fait on si grand nombre de miracles , disait souvent que crucifier sa cbair avec toutes ses convoitises et soumettre à Dieu son esprit avec toutes ses affections, était beaucoup plus que de ressusciter les morts. De même le saint évoque de Genève disait qu'une once de grâce sanctifiante valait mieux que cent livres de celles que les théologiens appellent gratuitement données, entre lesquelles est le don de faire des miracles. La raison en est que quelques-uns de ceux qui ont fait des miracles ne seront pas sauvés ; au lieu que quiconque a le moindre degré de grâce sanctifiante , est agréable à Dieu et dans la voie du salut. Joignez à cela que les grâces gratuitement données , ne rendent pas meilleur le sujet qui les possède , étant données principalement pour l'édification du prochain ; au lieu que la grâce sanctifiante nous rend intérieurement meilfeurs , et nous prépare au royaume éternel des enfants de Dieu.
ARTICLE TROISIÈME
Accroissement de l'amour de Dieu.
Rien de plus important pour nous que de croître lans cesse dans l'amour de Dieu. Saint François de
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Sales nous donne sar cet objet des avis biei d'être soigneusement médités.
< Le verre d'eau, dit-il, ou le petit mor
• pain qu'une sainte âme donne au paav
■ Dieu , est peu de. cbose en soi-même , i
■ indigne de considération selon le jugeai » main. Dieu néanmoins le récompense , t
• aussitôt pour cela quelque accroissement
• rite ; parce que les petites actions qui pr
• de la charité sont agréables à Dieu , et >• place entre les mérites. Car, comme en
• heureuse , non-seulement les plantes d<
• aromatique, mais toutes lesautres sont
• tes, parce qu'elles participent au bon
■ ce sol ; ainsi en l'âme charitable , non-se
• les œuvres excellentes de leur nature, m
• les petites actions se ressentent de la vertu
• amour, et sooten bonneodeur devant la
■ divine, qni , en leur considération , augi
• sainte charité.
■ Or, je dis que Dieu fait cela, parce c\a
• rite ne produit pas ses accroissements
• un arbre qui pousse ses rameaux et les Ci
■ par sa propre vertu les uns des autres.
■ foi , l'espérance et la charité étant des vi
• ont reçu leur origine de la bonté divine , » tirent aussi leur augmentation et leur, pe
• On dit que les perles prennent non-se
• leur naissance, mais aussi leur aliment ■ » sée , les mères perles ouvrant pour cet el
pE S. FRANÇOIS' DE SALÉS. 2&1
» écailles do côté du ciel, comme pour mendier les » gouttes que la fraîcheur de l'air fait couler à l'aube » du jour ; de même ayant reçu la foi , l'espérance p et la charité delà bonté céleste , nous devons » toujours ouvrir nos cœurs et les tenir tournés » de ce côté-là , pour en obtenir la continuation » et l'accroissement des mêmes vertus. O Seigneur, » nous fait dire la sainte Eglise notre mère, rfon-
• nez-nous C augmentation de la foi, de t espérance » et de la charité.
» C'est donc Dieu qui fait cet accroissement en » considération de l'emploi que nous faisons de sa » grâce , selon qu'il est écrit : A celui qui a , c'est-
• à-dire qui emploie bien les faveurs reçues, on » lut en donnera davantage , et il abondera. Ainsi » se pratique l'exhortation du Sauveur : Amassez » des trésors au ciel s comme s'il disait : ajoutez » toujours de nouvelles bonnes œuvres aux précé- » dentés ; car ce sont les pièces dont vos trésors » doivent être composés : le jeûne, l'oraison, l'au- » mône.
» Or, comme par l'addition des petites pièces, les
» trésors s'agrandissent et leur valeur s'augmente;
» ainsi les moindres petites bonnes œuvres , quoi-
n que faites un peu lâchement , et non selon toute
» l'étendue des forces de la charité que l'on a , ne
» laissent pas d'être agréables à Dieu et d'avoir leur
n valeur auprès de lui ; de sorte qu'encore que d'el-
» les-mêmes elles ne puissent causer aucun accrois-
» sèment à l'amour précédent, étant de moindre
» vigueur que lui ; la providence divine toutefois , * qui en tient compte , et par sa bonté en fait état , » les récompense soudain d'un accroissement de » charité pour le présent, et de la destination d'une » plus grande gloire au ciel pour l'avenir.
» Les abeilles font le miel délicieux , qui est » leur ouvrage de haut prix ; mais la cire qu'elles » font aussi ne laisse pas de valoir quelque chose, » et de rendre leur travail recominandable. Le » cœur plein d'amour doit tâcher de produire des » œuvres très-ferventes et de haute valeur , afin n d'augmenter puissamment la. charité ; mais si » toutefois il en produit de moindres, il n'en per- » dra point la récompense ; car Dieu lui en saura » gré , c'est-à-dire l'en aimera toujours un peu » plus. Or , quand Dieu aime davantage une âme » qui a de la charité, il augmente encore en elle » cette charité , notre amour envers lui étant le » propre et particulier effet de son amour envers » nous. »
ARTICLE QUATRIÈME
Du commandement d'aimer Dieu.
Saint François de Sales dit sur ce commandement des choses admirables dans un de ses serinons ;
« Oh 1 que ce commandement d'aimer Dieu est » aimable ! et que nous avons de grâces à rendre n à sa divine bonté de nous l'avoir donné 1 II y a » eu des hommes assez fous pour dire qu'il était
DE S. FRANÇOIS DE SALES. 2 k S
» impossible de l'observer en éëtte vie mortelle ; ce ■ qui est une erreur déraisonnable ; car notre Sei- » gneur n'eût jamais donné ni fait té commande- » ment aux homme*, s'il ne leur eût donné en même » temps le moyeto de pouvoir l'observer et l'accom- » plir.
» Dieu veut dorifc que notis Patinions de tout notre cœur, dé tout notre esprit, de toutes nos forces et de toute notre âme , c'est-à-dire de tout notre pouvoir. Mais comment pourrons-nous le faire , puisqu'il faut que nous aimions nos pères , nos mères , nos frères, nos sœurs , etc.? Notre amour étant ainsi partagé , pourrons-nous aimer Dieu de toutes nos forces ? La réponse est facile ; car, pour aimer Dieu comme il le demande, il suffit d'avoir une volonté bien résolue et bien déterminée de ne conserver et de ne réserver aucun autre amour qui ne soit sujet et soumis h celui-là , en sorte que nous soyons prêts à bannir de notre esprit non-seulement tout ce qui sera contraire à l'amour de Dieu , mais aussi tout ce qui ne servira pas à la conservation et à l'augmentation de ce divin amour. »
ARTICLE CINQUIÈME