DB LA CRAINTE DE DISC
ARTICLE PREMIER
De la crainte servile , de la mercenaire, de la filiale , et de celte
des épouses.
Saint François de Sales explique avec soin , dans son Traité de l'amour de Dieu , les diverses espèces de crainte surnaturelle :
« Il y a, dit-il , une crainte de Dieu dont l'origine
» vient de la foi, qui nous apprend qu'après cette
» vie mortelle , il y a des supplices effroyablement
» éternels et éternellement effroyables , pour ceux
» qui, en ce inonde, auront offensé mortellement la
» divine majesté , et qui seront morts sans s'être
» réconciliés avec elle. La foi nous apprend encore
» qu'à l'heure de la mort les âmes seront jugées au
» tribunal du jugement particulier, et qu'à la fin
» du monde tous les hommes comparaîtront res-
» suscités, pour être de nouveau jugés au jugement
» universel. Ces vérités chrétiennes frappent d'une
» terreur extrême le coeur qui les considère. Et
» comment pourrait-on se représenter ces suppli- « ces éternels sans frémir et trembler? Or quand * ces sentiments de crainte prennent tellement » place dans nos cœurs , qu'ils en bannissent et » chassent l'affection et la volonté du péché , cer- » tes ils sont très-salutaires. La pensée de la justice » de Dieu , en nous épouvantant , nous fait conce- » voir et enfauter l'esprit de pénitence, qui est l'es- » prit de salut.
» Notre Seigneur, qui était venu nous apporter » la loi d'amour , ne laisse pas de nous inculquer ■ cette crainte : Craignez, dit-il, celui gui peut » jeter en enfer le corps et l'âme. Les Nînivites » ayant été menacés des châtiments de la justice » divine, Grent pénitence, et leur pénitence fut » agréable à Dieu. Celte crainte est comprise dans » les dons du Saint-Esprit, comme plusieurs an- » ciens Pères l'ont remarqué.
» Mais si la crainte n'excluait pas la "volonté de » pécher et l'affection au péché, elle serait mau- » vaise et semblable à celle des démons, qui cessent » souvent de nuire de pear d'être tourmentés da- » vantage, sans cesser néanmoins de désirer etde » vouloir le mal ; elle serait comme celle d'un mi- » sérable forçat qui voudrait assassiner ses gar- » diens, quoiqu'il n'ose quitter la rame de peur » d'être battu ; elle ferait pareille à la crainte d'un » grand hérésiarque du siècle passé, qui déclare » avoir haï Dieu , parce qu'il punissait les mé- » chants. Certes, celui qui aime le péché et qtri vod-
» (Irait le commettre , mais qui s'en abstient par
» la crainte seulement d'être puni , a une volonté
> horrible et détestable ; car bien qu'il n'ait pas
• la volonté de venir à l'exécution du péché , » il en a néanmoins le désir, puisqu'il voudrait
• qu'il n'y eût point d'enfer pour pouvoir im-
• punément commettre le péché , en sorte que » c'est comme par force qu'il n'en vient pas aux » effets.
» A cette crainte on peut en ajouter une autre
» qui est certainement moins mauvaise , mais qui
» est aussi inutile ; telle fut celle du juge Félix qui,
9 entendant parler des jugements divins , fut tout
» épouvanté, et toutefois il ne laissa pas , malgré
• cela , de persévérer en son avarice ; et celle de » Balthasar qui , voyant la main miraculeuse qui » écrivait sa condamnation sur la muraille, fut » tellement effrayé , qu'il changea de visage , les » jointures de ses reins se relâchèrent, et ses genoux » heurtaient l'un contre l'autre ; et néanmoins il » ne fit point pénitence. Or que sert de craindre » le mal , si par la crainte on ne prend pas une » vraie résolution de l'éviter.
» La crainte de ceux qui , comme des esclaves ,
» observent la loi de Dieu pour éviter l'enfer, est
• fort bonne, ainsi que je l'ai dit ; mais il y en a une » autre beaucoup plus noble et plus désirable ; c'est
• celle des chrétiens mercenaires qui , comme ser-
• viteurâ à gages , travaillent fidèlement pour être
• salariés de la récompense qui leur ç$t promise.
» Oh 1 si Vœil pouvait voir , si l'oreille pouvait en-
» tendre , si le cœur pouvait comprendre ce que
» Dieu a préparé à ceux qui Caiment , quelle
» crainte n'aurait-on pas de violer les cômmande-
» ments divins , de penr de perdre ces récompenses
» immortelles! quelles larmes, quels gémissements,
» quand par le péché on les aurait perdues ! Or
» cette crainte néanmoins serait blâmable, si elle
» renfermait l'exclusion du saint amour; car celui
» qui dirait : Je ne veux point servir Dieu par
• amour , mais seulement pour avoir les récom- » penses qu'il promet , proférerait un blasphème, » préférant ta récompense au maître, le bienfait au » bienfaiteur, l'héritage au père, et son propre
• avantage à la gloire du Dieu tout-puissant.
» Enfin quand nous craignons d'offenser Dieu ,
• non pour éviter la peine de l'enfer, on la perte » du paradis, mais parce que Dieu étant notre » très-bon père, nous lui devons honneur, respect » et obéissance , alors notre crainte est filiale ; car » un enfant bien né n'obéit pas à sonjrère en con- » sidération du pouvoir qu'il a de punir sa déso- » béissance , ni aussi parce qu'il peut le déshériter, » mais simplement parce qu'il est son père, en sorte » qu'encore que le père fût vieux, faible et pauvre, » il ne laisserait pas de le servir avec une égale » affection, ainsi que fit Joseph, qui, voyant Jacob » son père , vieux , nécessiteux et assujetti & son » sceptre , ne laissa pas de l'honorer , servir et ré- » vérer avec une tendresse plus que filiale , en sorte
» que ses frères l'ayant reconnu, jugèrent qu'elle
» opérerait encore après sa mort, et l'employèrent
» pour obtenir leur pardon. Votre père, lui di-
» rent-ils, nous a commandé de vous dire de sa
» part : Je vous prie if oublier le crime de vos
» frères, et le mal qu y ils vous ont fait. Ce qu'ayant
* entendu, il se mita pleurer , tant son cœur filial » fut attendri !
9 Ceux donc qui craignent Dieu d'une affection
» filiale , ont peur de lui déplaire purement etsim-
» plemeot, parce qu'il est leur père très-parfait,
* très-bon et très-aimable.
» Toutefois, quand il arrive que celte crainte
» filiale est jointe, mêlée et unie à la crainte servile
•> de la damnation éternelle, ou bien à la crainte
» mercenaire de perdre le paradis, elle ne laisse pas
» d'être fort agréable à Dieu, et s'appelle crainte
» initiale, c'est-à-dire crainte des apprentis qui
» entrent aux exercices de l'amour divin. Car de
» même que les jeunes gens qui commencent à mon-
» ter à cheval , quand ils sentent leur cheval preu-
» dre le galop, ne se bornent pas à serrer les ge-
» doux , mais qu'ils se prennent avec les mains à la
• selle, et qu'au contraire quand ils sont un peu » plus exercés , ils se tiennent seulement bien fer-
• mes ; de même les novices et apprentis au ser- » vice de Dieu, se trouvant effrayés des assauts que » leurs ennemis leur livrent au commencement, » ne se servent pas seulement de la crainte filiale , » mais aussi de la mercenaire et de la servile , et
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» se tiennent comme ils peuvent pour ne point » tomber. »
Saint François de Saies ajoute encore ailleurs une quatrième espèce de crainte , qui est la plus parfaite de toutes , et qu'il apppelle la très-sainte crainte des chastes épouses : « La chaste épouse , dit-il , » craint de n'aimer pas asseï celui qu'elle voit être » si aimable , que personne ne peut l'aimer assez » dignement selon la grandeur del'amour qu'il mé- *> rite. C'est pourquoi elle n'est pas jalouse d'une » jalousie intéressée , mais d'une jalousie pore qui » naît d'une noble et simple amitié ; et cette jalou- • sie s'étend jusqu'au prochain , ainsi que l'amour » qui la produit; car puisque nous aimons le pro- » chain pour Dieu comme nous-mêmes, nous som- » mes aussi jaloux de lui pour Dieu, comme nous le » sommes de nous-mêmes , en sorte que nous vou- » drions bien mourir pour l'empêcher de périr. •
ARTICLE SECOND
Union de l'amour divin et de la crainte de Dieu.
Saint François de Sales explique avec sa clarté ordinaire corn ment , dans une âme pieuse , l'amour divin s'unit à la crainte de Dieu ; voici ses paroles:
« Le vaillant prince Jonathas allant combattre » les Philistins , voulut avoir son écuyer avec lai ; » et ceux qu'il ne tuait pas, son écuyer les tuait. » De même, quand l'amour divin veut faire quelque » entreprise hardie , il ne se sert pas seulement de
» ses propres motifs , mais aussi des motifs de la » crainte servile et mercenaire. Et les tentations que » l'amour ne défait pas, la crainte d'être damné ■ les renverse. Si la tentation d'orgueil , d'avarice » ou de quelque plaisir criminel, m'attaque : Quoi ! ** serait-il bien possible > dirai-je, que pour des » choses si vaines , mon cœur voulût perdre la » grâce de son bien-aimé ? Mais si cela ne suffit pas, » l'amour excitera la crainte. Eh! ne vois-tu pas, » misérable cœur , que si tu succombes à cette ten- » lotion, les effroyables flammes d* enfer Vatten- » dent , et que tu perds ^héritage éternel du pa- » radis ? On se sert de tout dans l'extrême néces- » site, comme le mêm« Jonathas fit lorsque , pour » escalader les rochers escarpés qui étaient entre » lui et les Philistins , il ne se servait pas seulement » de ses pieds , mais gravissait et grimpait à l'aide » de ses mains, comme il pouvait.
» Tout ainsi donc que les pilotes qui partent sous » un vent favorable et dans une saison propice., » n'oublient pourtant jamais les cordages, les an- » cres et les autres choses requises pour le temps » de la tempête ; aussi, quoique le serviteur de Dieu » jouisse du repos et de la douceur du saint amour, » il ne doit jamais être dépourvu de la crainte des » jugements divins , pour s'en servir contre les ora- » ges et assauts des tentations. Outre que , comme » la pelure d'une pomme , qui est de peu d'estime » en elle-même , sert toutefois beaucoup à coo- » server la pomme qu'elle couvre , aussi la crainte
» servile qui est de peu de prix en comparaison de
». l'amour , est néanmoins fort utile à la conserva-
» tion de ce bienheureux amour pendant les hasards
• de notre vie mortelle. Et comme celui qui donne » une grenade, la donne pour les grains et le suc
• qu'elle contient au dedans, mais ne laisse pas
• pourtant de donner aussi l'écorce; de même,
• quoique le Saint-Esprit , entre ses dons sacrés , » confère celui de la crainte amoureuse, afin que. » les âmes qui reçoivent ce don , craignent Dieu en » piété , comme leur père et leur époux , toutefois » il ne laisse pas de leur donner encore la crainte » servile et mercenaire , comme un accessoire de
• l'autre plus excellente. Ainsi Joseph envoyant à » son père plusieurs ânes chargés de toutes les ri- » chesses de l'Egypte , ne lui donna pas seulement » les trésors comme principaux présents, mais aussi » les ânes qui les portaient.
• Or, quoique la crainte servile et mercenaire
» soit fort utile pour cette vie mortelle , elle est
» néanmoins indigne d'avoir place en l'éternelle ,
» en laquelle il y aura une assurance sans crainte ,
» une paix sans défiance , un repos sans souci. Hais
» les services que cette crainte servile ou merce-
» naire aura rendus à l'amour , y seront récorapen-
» ses ; de sorte que si cette craitite , comme autre-
• fois Moïse et Aaron , n'entre pas dans la terre » promise, sa postérité néanmoins et son ouvrage » y entrera.
» Et quant à la crainte des enfants et des épou-
» ses , elle y tiendra son rang et son grade , non » pour donner aucune défiance ou perplexité k » Tâme , mais pour lui faire admirer et révérer avec • soumission l'incompréhensible majesté de ce Père » tout-puissant et de cet Époux de gloire. »