CHAPITRE XX
Mœurs et vie civile des Athéniens.
Au chant du coq les habitans de la campagne entrent dans la ville avec leurs provisions , en chantant de vieilles chansons» En même temps les boutiques s'ouvrent avec bruit, et tous les Athéniens sont en mouvement.
Parmi le peuple, ainsi qu'à l'armée, on fait deux repas par jourj mais les personnes d'un certain rang se contentent d'un seul , qu'elles placent, ou à midi, ou avant le coucher du soleil. L'après-midi, on prend quelques momens de sommeil, ou bien on joue aux osselets , aux dés , et à des jeux de commerce.
Dans les intervalles de la journée , surtout le matin ayant midi , et le soir avant souper , on va sur les bords de l'Il issus,, et , tout autour de la ville, jouir de l'extrême pureté de l'air ; mais , pour rordinoire , on se rend à la place publique , qui est l'endroit le plus fréquenté de la ville, parce que c'est là que se tient souvent l'assemblée générale j et que se trouvent le palais
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du sénat et le tribunal du premier des archontes. Autour de cette place sont des boutiques de parfumeurs , d'orfèvres , de barbiers , etc. , ouvertes à tout le monde,' où l'on discute avec bruit les intérêts de l'état, les anecdotes des familles , les vices €t les ridicules des particuliers. Du sein de CCS assemblées , qu'un mouvement confus sépare et renouvelle sans cesse , partent mille traits ingénieux ou sanglans contre ceux qui paraissent à la promenade avec nn extérieur négligé , ou qui ne craignent pas d'y établirunfa^te révoltant. On trouve quelquefois une compagnie choisie et des conversations instructives , aux différens portiques distribués dans la ville.
Ces sortes de rendez-vous ont dû se mul tiplier parmi les Athéniens. Leur goût insatiable pour les nouvelles, suite de l'activité de leur esprit et de l'oisiveté de leur vie, les force à se rapprocher les uns des autres. Ce goût si vif se ranime avec fureur pendant la guerre. C'est alors qu'en public et en particulier, leurs conversations roulent sur des expéditions militaires j qu'ils ne s'abordent point sans se demander avec empressement s'il y a quelque chose de nouveau j qu'on voit de tous côtés des essaims de nouvellistes tracer sur
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le terrain ou sur le mur la carte du pays où se trouve l'armée , annoncer des succès à haute voix, des revers en secret, recueillir et grossir des bruits qui plongent la ville dans la joie la plus immodérée ou dans le plus affreux désespoir.
Pendant la paix, la plupart des Athéniens partent le matin à cheval pour visiter leurs terres. Après avoir dirigé les travaux de leurs esclaves , ils reviennent le soir à la ville.
Leurs momens sont quelquefois remplis par la chasse et par les exercices du gymnase. Outre les bains publics, où le peuple se rend en foule , les particuliers aisés en ont dans leurs maisons. Ils s'y mettent souvent après la promenade, presque toujour? avant le repas , et n'en sortent que parfumés d'essences.
La plupart se contentent de mettre pardessus une tunique qui descend jusqu'à mijambes, un manteau qui les couvre presque en entier. Un grand nombre d'entre eux vont nu-pieds; d'autres, soit dans la ville, soit en voyage , quelquefois même dans les processions, couvrent leur tète d'un grand chapeau abords retroussés.
Les femmes portent , i° une tunique blanche , qui s'attache avec des boutons sur les épaules, qu'on serre au-dessous du
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sein avec une large ceinture , et qui descend à longs plis ondoyans jusqu'aux talons; 2" une robe plus courte, assujétie sur les reins par un large ruban, terminée dans sa partie inférieure , ainsi que la tunique, par des bandes de diverses couleurs , garnies quelquefois de manches qui ne couvrent qu'une partie des bras ; 5° un manteau qui tantôt est ramassé en forme d'écharpe, et tantôt, se déployant sur le corps, semble, par ses contours , n'être fait que pour le dessiner. On le remplace souventpar un léger mantelet. Quand les Athéniennes sortent , elles mettent un voile sur la tête.
Elles peignent leurs sourcils en noir, appliquent sur leur visage une couleur de blanc de cérusc , avec de fortes teintes de rouge , et répandent , sur leurs cheveux couronnés de fleurs , une poudre de couleur jaune. Suivant que leur taille l'exige , elles portent des chaussures plus oumoin§ hautes. Renfermées dans leur appartement, elles n'en peuvent sortir pendant le jour que dans certaines circonstances, et, pendant la nuit, qu'en voiture et avec un flam- Ibeau quilcs éclaire j mais elles trouvent fréquemment l'occasion de sortir de leurs retraites : des fêtes particulières, interdite? aux hommes, les rassemblent souvent eatre
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elles j dans les fêtes publiques 5 elles assistent aussi aux spectacles ainsi qu'aux cérémonies de la religion. Mais, en général, elles ne peuvent sortir qu'accompagnées d'eunuques ou de femmes esclaves qui leur appartiennent , ou qu'elles louent pour avoir un cortège plus nombreux.
On va le plus souvent à pied, soit dans la ville, soit aux environs. Les riches, tantôt se servent de chars et de litières , tantôt se font suivre par un domestique qui porte un pliant , afin qu'ils puissent s'asseoir dans la place publique , ou quand ils sont fatigués de la promenade. Les hommes paraissent presque toujours une canne à la main ; et les femmes très souvent avec un parasol. La nuit , on se fait éclairer par un esclave , qui tient un flambeau orné de différentes couleurs.
Dans les principales rues , on est continuellement heurté, pressé, foulé par quantité de gens à cheval , de charretiers , de porteurs d'eau, de crieurs d'édits , de mendians, d'ouvriers et d'autres gens du peuple. Un jour que j'étais avec Diogène à regarder de petits chiens que l'on avait dressés à faire des tours , un ouvrier chargé d'une grosse poutre l'en frappa rudement , pt lui cria de prendre garde. Diogène lui
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répondit sur le champ : « Est-ce que tu veux me frapper une seconde fois ?» Si la nuit on ne se fait accompagner de quelques domestiques , on risque d'être dépouillé par les filous , malgré la vigilance •des magistrats qui sont obliges de faire leur ronde toutes les nuits.
Les salaisons et les légumes sont la principale nourriture du peuple. Tous ceux qui n'ont pas de quoi vivre, soit qu'ils Client été blessés à la guerre , soit que leurs maux les rendent incapables de travailler, reçoivent tous les jours du trésor public une ou deux oboles que leur accorde l'assemblée de la nation. Les pauvres obtiennent encore d'autres soulagemens à leur misère ; à chaque nouvelle lune , les riches exposent dans les carrefours , eu l'honneur de la déesse Hécate, des repas qu'on laisse enlever au petit peuple.
Le peuple est ici plus bruyant qu'ailleurs. Dans la première classe des citoyens régnent cette bienséance qui fait croire qu'un homme s'estime lui-même, et cette politesse qui fait croire qu'il estime les autres. La bonne compagnie exige de la décence dans les expressions et dans l'extérieur ; elle exige une certaine facilité de mœurs , également éloignée de celte com-
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plaisance qui approuve loul^ et de celte austérité chagrine qui n'approuve rien.
Hie ton de la bonne compagnie s'est formé presque de notre temps. Il suffit , pour s'en convaincre , de comparer l'ancien théâtre avec le nouveau. Il n'y a gu^re plus d'un demi-siècle que les comédies étaient pleines d'injures grossières et d'obscénités révoltantes qu'on ne souffre pas aujourd'hui dans la bouche des acteurs.
Parmi les différentes sociétés de cette ville , il en est une dont l'unique objet est de recueillir toutes les espèces de ridicules , et de s'amuser de saillies et de bons mots. Ils sont au nombre de soixante , tous gens fort gais et de beaucoup d'esprit. Ils se réunissent de temps en temps dans le temple d'Hercule pour y prononcer des décrets en présence d'une foule de témoins, attirés par la singularité du spectacle. Les malheurs de l'état n'ont jamais interrompu leurs assemblées.