CHAPITRE XXII
Voyage de Phocide. — Les jeux pythiques. — Le teçnple et l'oracle de Delphes.
[An 36i avant J. C. ] Nous pfirtîmes d'Athènes vers le commencement du printemps delà troisième année de la cent quatrième olympiade , dans le dessein d'assister à la solennité des Jeux pythiques ,\ qui se célèbrent de quatre en quatre ans à Delphes en Phocide. Nous allâmes nous embarquer près de l'isthme de Corinthe , ' et nous abordâmes bientôt àCirrha, petite ville située au pied du mont Cirphis. De 1^ nous nous rendîmes à Delpjies par jin sentier qui y conduit.
Cette ville célèbre se présente en arpphi* théâtre sur le penchant du mont Parnasse, chaîne de montagnes qui se prolonge vers le nord, et qui, dans sa partie méridionale, se termine en deux pointes. Delphes n'a que seize stades de cireuit. Des précipices l'environnent de trois côtés. On l'a mise sous la protection d'Apollon, et l'on associe au culte de ce dieu Latone, Diane et Minerve. Leurs temples sont à. l'entrée de la ville.
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Nous nous arrêtfiraes un inslant dans celui de Minerve, où nous vîmes un bouclier d'or, envoyé par Crésus , roi de Lydiej au dehors une grande statue de bronze, consacrée par les Marseillais des Gaules. Après avoir passé près du gymnase, nous nous trouvâmes sur les bords de la fontaine Castalie, dont les eaux servent à purifier et les minisires des autels et ceux qui viennent consulter l'oracle. De là nous montâmes au temple d'Apollon, qui est situé dans la partie supérieure de la ville. Il est entouré d'une enceinte vaste et remplie d'offrandes précieuses faites à la divinité.
Les peuples et les rois qui reçoivent des réponses favorables , ceux qui remportent des victoires , ceux qui sont délivrés des malheurs qui les menaçaient , se croient obligés d'élever dans ces lieux des monumens de leur reconnaissance. Les particuliers couronnés dans les jeux publics de la Grèce , ceux qui se rendent utiles à leur patrie par des services, ou qui s'illustrent par leurs talens , obtiennent , dans cette même enceinte , des monumens de gloire. C'est là qu'on se trouve entouré d'un peuple de héros ; c'est là que tout rappelle les événemens les plus remarquables de l'histoire,
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et que l'art de la sculpture brille avec plus d'éclat que dans tous les autres cantons de la Grèce.
Nous étions sur le point de parcourir cette immense collection , lorsqu'un Delphien , nommé Cléos , s'offrit pour nous servir de guide et d'interprète. Une infinité de monuraens, dont un grand nombre étaient d'or massif, fixèrent successivement notre attention, dans la première enceinte. Si nos yeux étaient frappés de la magnificence de tant d'offrandes rassemblées à Delphes , ils ne l'étaient pas moins de l'excellence du travail.
De l'enceinte sacrée, nous entrâmes dans le temple , qui fut construit il y a environ cent cinquante ans. Les flammes ayant consumé celui qui subsistait auparavant , les amphictyons ordonnèrent qu'il fût rebâti, et l'architecte Spintharus , de Gorinthe , s'engagea à le terminer pour la somme de trois cents talens (environ un million six cent vingt-cinq mille francs).
L'édifice est bâti d'une très belle pierrej et le frontispice est de marbre de Paros. Deux habiles sculpteurs d'Athènes ont représenté Diane , Latone , Apollon , les Muses,, Bacch us, etc. Les chapiteaux des colonnes sont chargés d'armes dorées, et sur-
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toutdeboucliers, qu'offrirent les Athéniens en mémoire de la bataillo de Maratlion. Le Yestibiile est orné de peintures qui représentent le combat d'Hercule contre Fhjdre, celui des géans contre les dieux , celui de Bellérophon contre la Chimère. On y voit aussi des autels , un buste d'Homère , des vases d'eau lustrale , et d'autres grands vases où se fait le mélange du vin et de l'eau qui servent aux libations. Sur ce mur on lit plusieurs sentences , dont quelquesunes furent tracées , à ce qu'on prétend » par les sept sages de la Grèce.
Je ne m'arrêterai point à décrire les richesses de l'intérieur du temple. On en peut juger par celle du dehors. Dans le sanctuaire, sont une statue d'Apollon en or, et cet ancien oracle dont les réponses ont fait si souvent le destin des empires. On en dut la découverte au hasard. Des chèvres, qui erraient parmi les rochers du mont Parnasse, s'étaut approchées d'un soupirail d'où sortaient des exhalaisons malignes, furent, dit-on, tout à coup agitées de mouvemens extraordinaires et con- J vulsifs. Le berger et les habitans des lieux I voisins accourent à ce prodige , respirent j la même vapeur, éprouvent les mê-mes eOels, et prononcent dans leur délire des
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paroles sans liaison et sans suite. Aussitôt, on prend ces paroles pour des prédictions, et la vapeur de l'antre pour un souffle divin qui dévoile l'avenir.
Quand nous fûmes sortis du temple ,' nous nous rendîmes au théâtre où avaient lieu les combats de poésie et de musique. Les amphictyons y présidaient. Plusieurs poètes entrèrent en lice. Le sujet du prix est un hymne pour Apollon , que l'auteur chante lui-mçme en s'accompagnant de la cithare. Les poèmes que nous entendîmes avaient de grandes beautés. Celui qui fut couronné reçut des applaudissemens si re-' doublés que les hérauts furent obligés d'imposer silence. Aussitôt on vit s'avancer les joueurs de flûte.
Xe sujet qu'on a coutume de leur proposer est le combat d'Apollon .contre le serpent Python. Les amphictyons eurent à peine adjugé le prix , qu'ils se rendirent au sl^de, où commencèrent les courses à pied, la lutte, le pugilat, et plusieurs-de ces cpmbats dont je jparlerai quand, il sera questionnes jeux olympiques. •"•'^
Le jour suivant, nous allâmes au tg^nple. avec des députés athéniens qui se propor, saient de consulter l'oracle. Philotas et moi, np.us. donnâmes nos questions par écrit, et
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nous attendîmes que la voix du sort eût décidé du moment où nous pourrions approcher de la pythie. A peine en fûmesnous instruits, que nous la vîmes traverser le temple , accompagnée de prêtres et de poètes j triste , abattue , elle semblait se traîner comme une victime qu'on mène à l'autel. Elle mâchait du laurier, avait la tête couronnée , et son front était ceint d'un bandeau.
Il n'y avait autrefois qu'une pythie à Delphes- on en établit trois jorsque l'oracle fut plus fréquenté , et il fut décidé qu'elles seraient âgées de plus de cinquante ans. Elles servent à tour de rôle. On les choisit parmi les habitans de Delphes , et dans la condition la plus obscure. Ce sont pour l'ordinaire des filles pauvres , sans éducation, sans expérience, de mœurs très pures et d'un esprit très borné . Elles doi- Tent s'habiller simplement , ne jamais se parfumer d'essences, et passer leur vie dans l'exercice des pratiques religieuses.
Après que l'eau sainte nous eut purifiés, et que nous eûmes offert un taureau et une chèvre , nous rentrâmes dans le temple , la tête couronnée de laurier , et tenant dans nos mains un rameau entouré d'une bandelette de laine blanche. On nous intro-
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duisit ensuite dans une chapelle où l'on, respire tout-à-conp une odeur extrêmement douce. Quelque temps après un prêtre vint^ nous chercher, et nous mena dans le sanc-i tuaire, espèce de caverne profonde dont les parois sont ornées de difFérentes offrandes.'; Vers le milieu est un soupirail d'ax sort l'exhalaison prophétique. Ou s'en apprsche' par une pente insensible , mais on ne peut pas le voir, parce qu'il est couvert d'un trépied tellement entouré de couronnes et de rameaux de laurier, que la vapeur ne saurait se répandre au dehors.
La pythie , excédée de fatigue , refusait de répoudre à nos questions. Les ministres , qui l'environnaient , employaient tour à tour les menaces et la violence. Ce-.' dant enfin à leurs efforts , elle se plaça sur, le trépied, après avoir bu d'une eau qui coule dans le sanctuaire , et qui sert, diton , à dévoiler l'avenir.
Les plus fortes couleurs suffiraient à peine pour peindre les transports dont elle fut saisie un moment après. Nous vîmes; sa poitrine s'enfler, son visage rougir et' pâlir ; tous ses membres s'agitaient de mouvemens involontaires : mais elle ne* faisait entendre que des cris plaintifs et de longs gémissemens. Bientôt, les yeux étin-.
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celaiis , la bouche écurnante , les cheveux hérissés, ne pouvant, ni résister à la vapeur qui l'oppressait, ni s'élancer du trépied où les prêtres la retenaient , elle déchira son Landeau j et au milieu des hurlemens les plus afîVeux^ prononça quelques paroles que les prêtres s'empressèrent de recueillir, de mettre en ordre , et de nous donner par écrit. J'avais demandé si j'aurais le malheur de survivre à mon ami. Philotas, sans se concerter avec moi, avait fait la môme question. La réponse était obscure et équi-* voque. Nous la mîmes en pièces en sortant du temple.
Le lendemain , nous descendîmes dans la plaine pour voir les courses des chevaux et des chars. L'hippodrome, c'est le nom qu'on donne à l'espace qu'il faut parcourir, est si vaste , qu'on y voit quelquefois jusqu'à quarante chars s'y disputer la victoire. IXous en vîmes partir dix à la fois de la | barrière : il n'en revint qu'un très pçiit nombre , les autres s'étant brisés contre la borne ou dans le milieu 4e. la^ carrière.
Les courses étant achevées, nous remontâmes à Delphes , pour être témoins des honneurs funèbres qu'on devait rendre aux' mânes de Néoptolcmc , et de la cérémonie qui devait les précéder. Après y avoir as-,
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sislé, nous nous rendîmes à un repas où furent invités les prêtres , les principaux habitans de Delphes, et les députés des autres villes de la Grèce. Ce repas fut très somptueux et très long. On fit venir des joueuses de flûte. Un cliœur de Thessaliennes fit entendre des airs ravissans , et les Thessaliens nous présentèrent l'image des combats dans des danses habilement exécutées.
Quelques jours après, nous montâmes à la source de la fontaine Castalie^ dont les eaux pures et d'une fraîcheur délicieuse forment de belles cascades sur la pente de la montagne. De là , continuant notre chemin vers le nord , nous arrivâmes à l'antre de Corycius , autrement dit l'antre des nymphes , parce qu'il leur est consacré , ainsi qu'aux dieux Bacchus et Pan. Quoique profond , il est éclairé presqu'en entier ^e la 'lumière du jour. 11 est si vaste que ,' lors de l'expédition de Xerxès , la plupart des habitans de Delphes prirent le parti de s'y réfugier. On nous montra aux environs 'quantité de grottes qui excitent la vénération des peuples j car, dans ces lieux solitaires, tout est sacré et peuplé de génies.
Ndiis €û^ïevîmes auprès de ' Panopée, ^•v'itlé s^ilaéé sur les-eotifms de la Phocide et
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(le la Béotie , des chariots remplis de femmes qui menaient pied à terre et daiisaieut en rond. Nos guides les reconnurent pour les thyades athéniennes. Ce sont des femmes initiées aux mystères de Bacchus. Elles viennent tous les ans se joindre à celles de Delphes, pour monter ensemble sur les hauteurs du Parnasse , et y célébrer avec une égale fureur les orgies de ce dieu
En continuant de marcher entre des montagnes entassées les unes sur les autres , nous arrivâmes au pied du mont Lycorée , le plus haut de tous ceux du Parnasse , peut-être de tous ceux de la Grèce. Nous entreprîmes d'y monter j mais, après des chutes fréquentes, nous reconnûmes que, s'il est aisé de s'élever jusqu'à certaines hauteurs du Parnasse , il est très difficile d'en atteindre le sommet. Nous descendîmes dans Élatée, principale ville de la Phocide , et qui défend cette petite province contre les incursions des Thcssaliens
Au nord et à l'est du Parnasse, on t rouve de belles plaines , arrosées par le Céphise, qui prend sa source au pied du mont OEta, au-dessus de la ville de Lilée. Il coulait en silence, et se repliait souvent sur luimême , au milieu de campagnes couvertes de diverses espèces d'arbres , de grains et
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de pâturages. Il semble qu'attache a ses bienfaits , il ne peut se résoudre à quitter les lieux qu'il einbellit.
Les autres cantons de la Phocide sont distingués par des productions particulières. On estime les huiles de Tithorée, et l'ellébore d'Anticyre, ville située sur la mer de Corinthe. Non loin de là , les pêcheurs de Bulis ramassent ces coquillages qui seryeut à faire la pourpre. Plus haut nous vîmes, dans la vallée d'Ambrissus, de riches vignobles et quantité d'arbrisseaux sur lesquels on recueille ces petits grains qui donnent à la laine une belle couleur rouge.