CHAPITRE XXIX
Bibliothèque d'un Athénien. — Classe de philosophie.
Plusieurs Athéniens avaient des collections de livres. La plus considérable appartenait à Euclide. 11 l'avait reçue de ses pères. 11 méritait de la posséder, puisqu'il en connaissait le prix.
En y entrant , je frissonnai d'étonné— ment et de plaisir. Je me trouvais au milieu dés plus beaux génies de la Grèce. L'assembléede tous les souverains de cette contrée m'eût paru moins imposante. Quelques momens après, je m'écriai : Hélas ! que de connaissances refusées aux Scythes ! Dans
la suite , j'ai dit plus d'une fois : Que de connaissances inutiles aux hommes!
Je ne parlerai point ici de toutes les matières sur lesquelles on a tracé l'écriture. Les peaux de chèvre et de mouton, les différentes espèces de toile furent successivement employées. On a fait depuis usage d'un papier tissu des couches intérieures de la tige d'une plante qui croît dans les marais de l'Egypte, ou au milieu des eaux dormantes que le IN il laisse après son inondation. On en fait des rouleaux, à l'extrémité desquels est suspendue une étiquette contenant le titre du livre. L'écriture n'est tracée que sur une des faces de chaque rouleau ; et, pour en faciliter la lecture, elle s'y trouve divisée en plusieurs compartimens ou pages.
Des copistes de profession passent leur vie à transcrire les ouvrages qui tombent entre leurs mains. Souvent des particuliers, par le désir de s'instruire, se chargent du même soin. Démosthène me disait un jour^ que , pour se former le style , il avait transcrit de sa main l'histoire de Theucydide. Par là, les exemplaires se multiplient ; mais à cause des frais de copie, ils ne sont jamais fort communs, et c'est ce qui fait que les lumières se répan-
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denl avec taut de lenleur. Un livre devient plus rare, lorsqu'il paraît dans un pays éloigné , ou lorsqu'il trailede matières qui ne sont pas à la portée de tout le monde. J'ai vu Platon, malgré les correspondances qu'il entretenait en Italie , obtenir avec beaucoup de peine certains ouvrages de philosophie , et donner cent mines ( près de dix mille francs) de trois petits traités de Philolaùs.
Les libraires d'Athènes ne peuvent , ni se donner les mêmes soins, ni faire de pareilles avances. Ils s'assortissent pour l'ordinaire en livres de pur agrément, dont ils envoient une partie dans les contrées voisines, et quelques fois même dans les colonies grecques établies sur les côtes du Pont- Euxin. La fureur d'écrire fournit sans cesse de nouveaux alimens à ce commerce. Les Grecs se sont exercés dans tous les genres de littérature. On en pourra juger par les diverses notices que je donnerai de la bibliothèque d'Euclide.
Je commencerai parla division de la philosophie. Cette science ne remonte qu'au siècle de Solou , qui florissalt il y a deux cent cinquante ans environ. Auparavant, les Grecs avaient des théologiens, et n'avaient point de philosophes Peu soigneux d'élu-
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dler la nature, les poètes recueillaient et accréditaient i>ar leurs ouvrages les mensonges et les superstitions qui régnaient parmi le peuple. Mais au temps de ce législateur, il se fit tout-à-coup une révolution surprenante daus les esprits. ïlialès et Py ibagorc jetèrent les fondeniens de leur
fliilosophie; Cadmus de Milet écrivait histoire en prose; Thcspis donna une nouvelle forme à la tragédie, Susarion à la comédie.
Thaïes de Milet, en lonie, l'un des .sept sages de la Grèce, naquit dans la première année de la trente -cinquième olympiade [vers l'an 58o avant J. C.]. 11 remplit d'abord avec distinction les emplois auxquels sa sagesse et sa naissance l'avaient appelé. Le besoia de s'instruire le força bientôt de voj^ager parmi les nations étrangères. A son retour, il se dévoua à l'étude de la nature, et étonna la Grèce par la prédiction d'une éclipse de soleil. Il l'instruisit en lui communiquant les lumières qu'il avait acquises en Egypte, sur la géométrie et sur l'astronomie. 11 vécut libre, jouit en paix de sa réputation, et mourut sans regret.
Rien de si célèbre que le nom de Pylhagore, rien de si peu connu que les détails de la vie de ce philosophe. 11 paraît que
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dans sa jemiesse il prit des leçons de Thaïes et de Pliérécjde de Scyros ; qu'il fit ensuite un long séjour en Egypte. La pro- , fondeur des mystères des Egyptiens, les longues méditations des sages de l'Orient, eurent autant d'attrait pour son imaginalion ardenre, qu'en avait pour son caractère ferme le régime sévère que la plupart d'entre eux avaient embrassé.
De retour de ses voyages , trouvant sa patrie opprimée par un tyran, il alla s'établir àCrotoneen Italie. Les habitais de cette ville étaient livrés à la plus profontie corruption. Ses instructions et ses exemples eurent une telle influence sur leur conduite , qu'on vit dans un seul jour leurs femmes , subjuguées par son éloquence, consacrer dans un temple leurs plus riches ornemens
; Peu content de ce triomphe , il voulut le perpétuer, en élevant la jeunesse dans les principes qui le lui avaient procuré. II imagina donc un système d'éducation qui, pour rendre les âmes propres à recevoir la vérité, devait les rendre indépendantes des sens. Ce fut alors qu'il forma ce fameux institut qui, jusque dans ces derniers temps, s'est distingué parmi les autres sectes philosophiques.
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Parvenu à une extrême vieillesse, il eut la douleur de voir son ouvrage presque anéanti par la jalousie des principaux habilans de Crotone. Obligé de prendre la fuite, il erra de ville en ville, jusqu'au moment oii sa mort fit taire l'envie, et rendre à sa mémoire des honneurs que le souvenir de ses infortunes rendit excessifs.
L'école d'Ionie doit son origine à Thaïes , celle d'Italie à Pythagore. Ces deux écoles en ont formé d'autres, qui toutes ont produit de grands hommes. Euclide , en rassemblant leurs écrits , avait eu soin de les classer relativement aux difierens systèmes de philosophie. On voyait les ouvrages de ceux qui se sont transmis la doctrine de Thaïes, et qui ont été successivement placés à la tête de son école. Ce sont Anaximandre , Anaximène , Anaxagore , qui, le premier, enseigna la philosophie à Athènes; Archélaùs, qui fut le maître de Socrate. Leurs écrits traitent de la formation de l'univers , de la nature des choses , de la géométrie et de l'astronomie.
Les traites suivaus avaient beaucoup pliti
de rapports avec la morale ; car Socrate ainsi que ses disciples se sont moins occupés d(; la nature en général que de l'homme
en particulier. Socraie n'a laissé par écrit qu'un hymne en l'honneur d'Apollon , et quelques fables d'Esope qu'il mit en vers pendant qu'il était en prison. Je trouvai chez Euclide ces deux petites pièces, et les ouvrages qui sont sortis de l'école de ce philosophe. Ils sont presque tous en formede dialogues, dont il est le principal interlocuteur, parce qu'on s'est proposé d'y rappeler ses conversations.
Il est sorti de l'école d'Italie un beaucoup plus grand nombre d'écrivains que de celle d'Ionie. Outre quelques traités qu'on attribue à Pjlhagore, et qui ne paraissent point authentiques , la bibliothèque d'Euclide renfermait presque tous les écrits des philosophes qui ont suivi ou modifié sa doctrine.
Tels furent Empédocle d'Agrigente , a qui les habitans de cette grande ville offrirent la couronne , et qui aima mieux établir l'égalité parmi eux; Epicharme , sicilien , qui s'attira l'inimitié des autres philosophes, pour avoir révélé le secret de leurs dogmes dans ses comédies j Ocellus , de Lucanie j Timée , de Locres ; Arxhytas , de Tarente, célèbre par des découvertes importantes dans les mécaniques; Philolaûs , de Crolone, un des premiers ,
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parmi les Grecs , qui fit mouvoir la terre» autour du centre de l'univers j Eudoxe , que j'ai vu souvent chez Platon , et qui fut à la fois géomètre , astronome , médecin et législateur ; enfin , une foule d'autres qui ne sont devenus célèbres qu'après leur mort.
Euclide me dit que l'école d'Ionie avait répandu sur la terre moins de lumière que celle d'Italie ; mais que celle-ci avait fait des écarts , dont sa rivale devait naturellement se garantir. En effet , les deux grands hommes qui les fondèrent , mirent dans leurs ouvrages l'empreinte de leur génie. Thaïes , distingué par un sens profond, eut pour disciples des sages qui étudièrent la nature par des voies simples. Son école finit par produire Anaxagore 'et la plus simple théologie, Socrate et la morale la plus pure. Pythagore dominé par une imagination forte , établit une secte de pieux enthousiastes qui ne virent d'abord dans la nalurc que des proportions et des harmonies; et qui, passant ensuite d'un genre de fictions à un autre . donnèrent naissance à l'école d'Eiée et à Ih métaphysique la plus obscure.
L'école d'Elée doit son origine àXénophanes, de Golophou en lonie. 11 en est
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sorti plusieurs philosophes très distingués ; tels furent : Parménide , d'Elée , qui donna d'excellentes lois à sa patrie ; Zenon , qui conspira contre un tyran , et mourut sans avoir voulu déclarer ses complices j Architas et Mélissus , qui commandèrenldes armées ; Démocrite , d'Abdère en Thrace , qui se dépouilla d'une partie de ses Liens en faveur d'un de ses frères , pour voyager, à l'exemple de Pythagore , chez les peuples que les Grecs traitent de barbares , et qui avaient le dépôt des sciences ; Proiagoras , qui devint un des plus habiles sophistes d'Athènes , qui fut accusé d'athéisme , et banni de TAltique.
Earmi les auteurs qui ont écrit sur la philosophie ^ je ne dois pas omettre Heraclite , d'Ephèse , qui a mérité le surnom de Ténébreux par l'obscurité de son style.
Cet homme , d'un caractère sombre et d'un orgueil insupportable, commença par assurer qu'il ne savait rien , et finit par dire qu'il savait tout. Les Éphésiens voulurent le jplacer à la tête de leur république ; il s'y refusa , outré de ce qu'ils avaient exilé Hermodore sou ami. Ils lui demandèrent des lois y il répondit qu'ils étaient trop corrompus. Devenu odieux atout le monde , il sortit'd'Éphèse , et se retira sur les mon-
tagaes voisines, ne se nourrissant que d'herbes sauvages , et ne retirant d'autre plaisir de ses méditations que de haïr plus vigoureusement les hommes.
Les ouvrages de ces écrivains célèbres étaient accompagnés de quantité d'autres , dont les auteurs sont moins connus. Pendant que je félicitais Euclide d'être le possesseur d'une si riche collection , je vis entrer dans labibliothèque un homme véné-' rable par la figure , l'âge et le maintien.' Ses cheveux tombaient sur ses épaules j' son front était ceint d'un diadème et d'une couronne de myrte. C'était Callias, l'hiérophante , ou le grand-prètre de Cérès.
Euclide , dont il était l'intime ami , eut l'attention de me présenter à lui , et de le prévenir en ma faveur. Après quelques momens d'entretien , je retournai à mes livres. Je les parcourais avec un saisissement dont Callias s'aperçut. Il me demanda si je serais bien aise d'avoir quelques notions de la doctrine qu'ils renferment.' Satisfait de ma réponse, il commença sur les causes premières et sur les systèmes des philosophes un discours fort long, qui m'apprit que, dans l'énorme recueil que nous avions devant les yeux , les plus vives lumières brillaient au milieu de la plus
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grande obscurité, que l'excès du délire était
Î'oint à la profondeur de la sagesse , et que 'homme y avait déployé en même temps la force et la faiblesse de sa raison. De tout ce qu'il me dit, et que je n'écoutai point sans lui témoigner ma surprise, je me plais à retenir ces belles paroles : « Souvenezvous^ ô mon fds, que la nature est cou- ,verle d'un voile d'airain ; que les efForts réunis de tous les hommes et de tous les ^siècles ne pourraient soulever l'extrémité de cette enveloppe ; et que la science du philosophe consiste à discerner le point où commencent les mystères, et sa sagesse à les respecter.
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