‹ Abrégé du Voyage du jeune Anacharsis en Grèce (volume 2)Chapitre 52 sur 82 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Suite de la bibliothèque. — L'astronomie et la

géographie.

Callias sortit, après avoir achevé son discours. Euclide m'adressant la parole, me dit : « Je fais chercher depuis longtemps en Sicile l'ouvrage de Pétron , d'Hymère. Non seulement il admettait la pluralité des mondes , mais il en comptait cent quatre-vingt-trois. Il comparait, à l'exemple des Egyptiens , l'univers à un triangle. Soixante mondes sont rangés sur chacun de ses côtés ; les trois autres sur les trois angles. Le milieu du triangle est le champ de la vérité. Là , dans une immobilité profonde , résident les rapports et les exemplaires des choses qui ont été , et de celles qui seront. Autour de ces essences pures , est l'éternité , du sein de laquelle émane le temps , qui , comme un ruisseau intarissable , coule et se distribue dans cette foule de mondes. »

« Avant que vos philosophes , interrompis-je , eussent produit au loin une si grande quantité de mondes ^ ils avaient sans doute

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connu dans le plus grand détail celui que nous habitons. Je pense qu'il n'y a pas dans notre ciel un corps dont ils n'aient déterminé la nature , la grandeur , la figure et le mouvement. — Chacun d'eux a bâti là-dessus son système. Anaxagore , du temps de nos pères ^ ayant avancé que la lune était une terre à peu près semblable à la nôtre , et le soleil une pierre enflammée, fut soupçonné d'impiété , et forcé de quitter Athènes, Le peuple voulait qu'on mît ces deux astres au rang des dieux. )>

« Comment at-on prouvé^ lui dis- je, que la lune ressemble à la terre ? — On ne l'a pas prouvé , me répondit-il , on l'a cru. Quelqu'un avait dit : « S'il y avait dès montagnes dans la lune, leur ombre projetée sur sa surface y produirait peut-être les taches tjui s'offrent à nos yeux. Aussitôt on a conclu qu'il y avait dans la lune des montagnes , des vallées , des rivières , des plaines , et quantité de villes. Il a fallu ensuite connaître ceux qui l'habitent. Suivant Xénophanes , ils y mènent la même vie que nous sur la terre. Suivant quelques disciples de Pythagore, les plantes y sont plus belles , les animaux quinze fois plus grands , les jours quinze fois plus longs que les nôtres. — Et sans doute,

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lui dis-je , les hommes quinze fois plus intelligens que sur notre globe. Cette idée rit à mon imagination. Comme la nature est encore plus riche par les variétés que par le nombre des espèces , je distribue à mon ^ré dans les différentes planètes des peuples qui ont un , deux , trois , quatre sens de plus que nous. Je compare ensuite leurs génies avec ceux que la Grèce a produits, et je vous avoue qu'Homère et Pythagore me font pitié. — Démocrite , répondit Euclide , a sauvé leur gloire de ce parallèle humiliant. Persuadé peut-être de l'excellence de notre espèce, il a* décidé que les hommes sont individuellement partout les mêmes. Suivant lui , nous existons à la fois , et de la même manière , sur notre globe , sur celui de la lune, et dans tous les inondes de l'univers

«f On convient assez généralement aujourd'hui , continua Euclide, que les astres sont d'une forme sphcrique. Quant à leur grandeur , il n'y a pas encore long-temps qu'Anaxagore disait que le soleil est plus grand que le Péloponèse; et Heraclite, tju'il n'a qu'un pied de diamètre. »

Après de longues courses dans le ciel , nous revînmes sur la terre. Je dis à Eu- Xîlide : «f Nous n'avons pas rapporté de

grandes vérités d'un si long voyage. Nous serons sans doute plus heureux , sans sortir de chez nous; car le séjour qu'habitent les hommes , doit leur être parfaitement connu. »

Euclide me demanda comment une aussi lourde masse que la terre pouvait se soutenir en équilibre au milieu des airs. « Cette difficulté ne m'a jamais frappé , lui dis-je. Il en est peut-être de la terre comme des étoiles et des planètes. — Onapris des précautions , reprit-il , pour les empêcher de tomber. On les a fortement attachées à des sphères plus solides , aussi transparentes que le cristal. Ces sphères tournent , et les corps célestes avec elles. Mais nous ne voyons autour de nous aucun point d'appui pour suspendre la terre. Pourquoi donc ne s'enfonce-t-elle pas dans le sein du fluide qui l'environne ? C'est , disent les uns , que l'air ne l'entoure pas de tous côtés j la terre est comme une montagne dont les fondemens ou les racines s'étendent à l'infini dans le sein de l'espace ; nous en occupons le sommet , et nous pouvons y dormir en sûreté. D'autres aplatissent sapartie inférieure, afin qu'elle puisse reposer sur un plus grand nombre de colonnes d'air, ou surnager au-dessus de l'eau.

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« Mais d'abord il est presque démontré qu'elle est de forme sphérique. D'ailleurs, si l'on choisit l'air pour la porter , il est trop faible; si c'est l'eau , ou demande sur quoi cette eau s'appuie. Nos physiciens ont trouvé dans ces derniers temps une voie plus simple pour dissiper nos craintes. En vertu, disent-ils, d'une loi générale, tous les corps pesans tendent vers un point uniq^ue; ce point est le centre de l'univers , le centre de la terre. 11 faut donc que les parties de celle-ci, au lieu de s'éloigner de ce milieu, se pressent les unes contre les autres pour s'en rapprocher.

« De là , il est aisé de concevoir que les liomraes qui habitent autour de ce globe, et ceux en particulier qui sont nommés antipodes, peuvent s'y soutenir sans peine, quelque position qu'on leur donne. — Et croyez-vous , lui dis-je , qu'il en existe en effet dont les pieds soient opposés aux nôtrès? — Je l'ignore, répondit-il. Quoique plusieurs auteurs nous aient laissé des descriptions de la terre , il est certain que personne ne l'a parcourue , et qu'on ne connaît encore qu'une légère portion de sa surface. On doit rire de leur présomption, quand on les voit avancer, sans la moindre preuve , que la terre est de toutes

parts entourée de l'Océan, et que l'Europe est aussi grande que l'Asie. »

' ■ Je demandai à Euclide quels étaient les pays connus des Grecs. 11 voulut bien satisfaire ma curiosité de la manière suivante : K Pytliagore et Thaïes divisèrent d'abord le ciel en cinq zones : deux glaciales, deux tempérées , et une qui se prolongée le long de l'équateur.

« Les hommes ne peuvent exister que sur une petite partie du globe ; l'excès du froid et de la chaleur ne leur a pas permis de s'établir dans les réglons qui avoisinent les pôles et la ligne équlnoxiale : ils ne se sont multipliés que dans les climats tempérés j mais c'est à tort que, dans plusieurs cartes géographiques , on donne à la position qu'ils occupent une forme circulaire; la terre habitée s'étend beaucoup moins du midi au nord que de l'est à l'ouest.

» Nous avons , au nord du Pont-Euxin, des nations scjthiques , dont les unes cultivent la terre, les autres errent dans leurs vastes domaines j plus loin, habitent différens peuples , et entre autres des anlhro- 1 pophages. Au-delà de ce peuple barbare ^ ' nous supposons d'immenses déserts.

« AVest, les conquêtes de Darius nous ont fait connaître les nations qui s'éten-

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dent jusqu'à l'Indiis. On prélcnd qu'au-delà de ce fleuve est une région aussi grande que le reste de l'Asie; c'est Tlude , dont une très petite partie est soumise au roi de Perse ; le reste est inconnu.

*e Vers le nord-est , au-dessus de la mer Caspienne, existent plusieurs peuples dont on nous a transmis les noms, en ajoutant que les uns dorment six mois de suite, que les autres n'ont qu'un œil, que d'autres enfin ont des pieds de chèvre. Vous jugerez , par ces récits , de nos connaissances en géographie.

*- Du côte de l'ouest, nous avons pénétré jusqu'aux colonnes d'Hercule , et nous avons une idée confuse des nations qui habitent les côtes de l'Ibérie. L'intérieur du pays nous est absolument inconnu. Audelà des colonnes , s'ouvre une mer qu'on nomme Atlantique, et qui, suivant les apparences, s'étend jusqu'aux parties orientales de l'Inde : elle n'est fréquentée que par les vaisseaux de Tyr et de Carthage , qui n'osent pas même s'éloigner de la terre ; car après avoir franchi le détroit, les uns descendent vers le sud , longent les côtes de l'Afrique , et les autres tournent vers le nord.

« Plusieurs tentatives ont été faites pour

étendre la géographie du côié du midi.

On prétend que, par les ordres de Nécos , qui régnait en Egypte , il y a environ deux cent cinquante ans, des vaisseaux montés d'équipages phéniciens partirent du golfe d'Arabie , firent le tour de l'Afrique , et revinrent deux ans après en Egypte par le détroit de Cadix. On ajoute que d'au- ,tres navigateurs ont tourné cette partie du monde 5 mais ces entreprises, en les supposant véritables , n'ont pas eu de suite. On se contenta , depuis , de fréquenter les côtes tant orientales qu'occidentales de l'Afrique. C'est sur ces dernières que les Carthaginois établirent un assez grand nombre de colonies. Quanta l'intérieur de ce vaste pays , nous avons ouï parler d'une route qui le traverse en entier, depuis la ville de Thèbes en Egypte jusqu'aux colonnes d'Hercule. On assure aussi qu'il existe plusieurs grandes nations dans cette partie de la terre j mais on n'en rapporte que les noms. *

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