CHAPITRE XXXI
Aristippe.
Le lendemain de cet entretien, le bruit courut qu'Aristippe de Cyrène venait d'arriver. Je ne l'avais jamais vu. Plusieurs le regardaient comme un novateur en philosophie, et l'accusaient de vouloir rétablir l'alliance monstrueuse des vertus et des voluptés. Dès qu'il fut à Athènes , il ouvrit son école: je m'y glissai avec la foule; et je le vis ensuite en particulier. Ce fut dans les conférences que j'eus avec lui qu'il me donna quelques idées de son système et de sa conduite.
Il était jeune encore lorsqu'il reçut les leçons de Socrate. Comme la beauté de la doctrine de ce grand philosophe exigeait des sacrifices dont il n'était pas capable , il résolut de prendre une voie plus commode pour parvenir au terme de ses souhaits. S'en rapportant donc à ses propres réflexions, il s'accouLuma à juger de tous les objets par les impressions de joie ou de douleur qu'ils faisaient sur son âme à rechercher, comme utiles , ceux quilui pro-
.auraient des sensations agréables ; à éviter, comme nuisibles , ceux qui produisaient un effet contraire.
En prenant pour règle de sa conduite ces deux espèces d'émotions, il rapportait tout à lui-même, ne tenait au reste de l'univers que par son intérêt personnel, et se constituait centre et mesure de toutes choses. Comme il ne voulait être tourmenté ni par les regrets ni par les inquiétudes, il rejetait loin de lui les idées du passé et de l'avenir, et vivait tout entier dans le présent. Quand il avait épuisé les plaisirs d'un climat , il allait faire une nouvelle moisson dans un autre. Amide toutes les nations, il jouissait de leurs avantages et respectait leurs lois. t< Quand ces lois n'existeraient pas , me disait-il , un philosophe éviterait de troubler l'ordre public par la hardiesse de ses maximes , ou par l'irrégidarité de sa conduite, il
Aristippe se rendit à la cour de Denys , roi de Syracuse. Ce prince lui demanda ce qu'il venait faire à sa cour. «: Troquer vos faveurs contre mes connaissances , lui répondit-il, mes besoins contre les vôtres.» Denjs accepta le marché , et distingua notre philosophe de tous ceux dont il était e^itourc.
Il savait qu'on l'avait perdu dans l'esprit des Athéniens : toujours prêt à répondre aux reproches qu'on lui faisait, il me pressait de lui fournir les occasions de se justifier.
« On vous accuse, lui dis-je, d'avoir flatté un tyran, ce qui est un crime horrible. ' — La cour de Syracuse , me répondit-il , était pleine de philosophes qui s'érigeaient en réformateurs. J'y pris le rôle de courtisan, sans déposer celui d'honnête hommcj j'applaudissais aux bonnes qualités du jeune 'Denysj je ne louais point ses défauts, je ne les blâmais pas : je n'en avais pas le droit ;
}'e savais seulement qu'il était plus aisé de es supporter que de les corriger.
« Je n'ai point trahi la vérité quand il m'a consulté sur des questions importantes. Lorsqu'il ne s'agissait pas de son administration, je parlais avec liberté, quelquefois avec indiscrétion. Je le sollicitais un jour pour un de mes amis pi nem'écoutaitpoint. Je tombai à ses genoux; on m'en fit un crime. Je répondis : « Est-ce ma faute si cet homme a les oreilles aux pieds?»
«Pendant que je le pressais inutilement de m'accorder une gratification , il s'avisa d'en proposer une à Platon, qui ne l'accepta point. Je dis tout haut : Le roi ne risque pas de se ruiner ; il donne à ceux qui refusent, et refuse à ceux qui demandent. »
« Souvent il nous proposait des problèmes , et , nous interrompant , il se hâtait ■de les résoudre lui-même. 11 me dit une fois : « Discutons quelques points de philosophie 5 commencez. — Fort bien, lui dis-je , pour que vous ayez le plaisir d'achever et de m'apprendrc ce que vous voulez savoir. » 11 fut piqué, et, à souper, il me fit mettre au bas bout de la table. Le lendemain, il me demanda comment j'avais trouvé cette place. — Vous vouliez sans doute , répondis-je , qu'elle fût pendant quelques momens la plus honorable de toutes, j»
« On vous reproche encore, dis -je à Aristippe , le goût que vous avez pour les richesses, pour le faste, la bonne chère»' les femmes , les parfums , et toute espèce de sensualités. — J'use des agrémens de la vie, me répondit-il^ Je m'en passe avec facilité : à la cour de Denys , on m'a vu revêtu d'une robe de pourpre j ailleurs , tantôt avec un habit de laine de Milet , tantôt avec un manteau grossier.
« Denys donnait à Platon des livres, et à moi de l'argent , qui ne restait pas assez long -temps entre mes mains pour les souiller. Je fis payer une perdrix cinquante drachmes , et je dis à quelqu'un qui s'en
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formalisait : « N'en, auriez-vous pas donné une obole ? — Sans doute. — Eh bien ! je ne fais pas plus de cas de ces cinquante drachmes. »
« Les libéralités du roi de Syracuse me permettaient d'avoir une bonne table, de beaux habits et de nombreux esclaves.
Plusieurs philosophes, rigides partisans de la morale sévère , me blâmaient hautement j je ne leur répondais que par des plaisanteries. Un jourPolixène,qui croyait avoir dans son âme le dépôt de toutes les ivertus, trouva chez moi de très jolies fem- ■mes , et les préparatifs d'un grand souper. 11 se livra sans retenue à toute l'amertume de son zèle ; je le laissai dire et lui proposai de rester avec nous : il accepta , et nous convainquit bientôt que, s'il n'aimait pas la dépense , il aimait autant la bonne chère que son corrupteur,
« Le nom de volupté , que je donne à la satisfaction intérieure qui doit nous rendre heureux , a blessé ces esprits superficiels qui s'attachent plus aux mots qu'aux choses. Des philosophes, oubliant qu'ils aiment la justice , ont favorisé leur pré- ..vention , et quelques-uns de mes disciples la juslifieront peut-être en se livrant à des excès • mais un excellent principe change-
DU JEUNE ANACH.Vr.SIS. a^C)
t-il de caractère , parce qu'on en tire de fausses conséquences? »
On dira peut-être un jour que Socrate et Aristippe, soit dans leur conduite, soit dans leur doctrine , s'écartaient quelque- ', fois des usages ordinaires; mais on ajoutera , sans doute , qu^ils rachetaient ces petites libertés par les grauds services qu'ils ont rendus à la nhilosopbie.