CHAPITRE XXXII
Démêlé entre Denys le jeune , roi de Syracuse , et Dion son. beau-frère. — Voyage de Platon en Sicile.
Depuis que j'étais en Grèce, j'en avais parcouru les principales villes. Peu contens de ces courses particulières , nous résolûmes, Philotas et moi, de visiter avec plus d'attention toutes les provinces, en commençant par celles du nord.
La veille de notre départ, nous soupâmes chez Platon : je m'y rendis avec Apollodore et Philotas. Nous y trouvâmes Speusippe son neveu , plusieurs de ses anciens disciples , et Timothée , si célèbre par ses victoires . On nous dit que Platon était enfermé avec Dion de Sjracuse , qui arrivait du
Péloponèse , et qui , forcé d'abandonner sa patrie, avait six à sept ans auparavant, fait iin assez long séjour à Athènes, Ils vinrent nous joindre un moment après. Platon me parut d'abord inquiet et soucieux , mais il reprit bientôt son air serein , et fit .servir.
La décence et la propreté régnaient à sa table. Quelques-uns des convives se retirèrent de bonne heure. Dion les suivit de près. Nous avions été frappés de son maintien et de ses discours : « Il est à présent victime de la tyrannie, nous dit Platon j il le sera peut-être un jour de la li- 'berté. »
Timolhée le pressa de s'expliquer : « II ■y a trente- deux ans, dit Platon^ que des raisons trop longues à déduire me conduisirent à Syracuse. Denysl'ancîenrégnait dans cette ville. Ce prince voulut me connaître. Il me fit des avances, s'attendait à des flatteries , et n'obtint que des vérités. Je ne vous parlerai ni de sa fureur , que je bravai , ni de sa vengeance , dont j'eus peine à me garantir.
« Je fis alors , pour la philosophie , une conquête dont elle doit s'honorer j c'est Dion qui vient de sortir. Aristomaque , sa sœur , fut une des deux femmes que Denys
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épousa le même jour. C'est aux entretiens^ que j'eus avec lui , que sa patrie devra sa liberté, si elle est jamais assez heureuse pour la recouvrer. Son âme , supérieure aux autres, s'ouvrit aux premiers rayons de la lumière; et , s' enflammant toul-à-coup d'un violent amour pour la vertu , elle renonça, sans hésiter , à toutes les passions qui l'avaient auparavant dégradée.
a Dès ce moment il frémit de l'esclavage auquel sa patrie était réduite. Après la mort de Denys , dont la tyrannie avait duré trente-huit ans , il saisit l'occasion de travailler au bonheur de la Sicile , par les sages conseils qu'il donna au jeune Denys , iils et successeur de ce prince. Peu content de l'instruire , il veillait sur l'administration de l'état. Il eut beau faire : ses ennemis ne tardèrent pas à plonger Denys dans la plus honteuse débauche. Tl parvint,' néanmoins, à prévenir ce prince en ma faveur. L'un et l'autre m'écrivirent des lettres pressantes pour m'engager à me rendre à Syracuse.
« Dans l'espérance de réaliser mes idées sur le meilleur des gouvernemens , et d'établir le règne de la justice dans les domaines du roi de Sicile , je me décidai à partir. Je trouvai la cour de Denys pleine
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de dissensions et de troubles. Dion était en butte à des calomnies atroces. — A ces mots, Speusippe interrompit Platon. « Mon oncle , dit-il , n'ose pas vous raconter les honneurs qu'on lui rendit , et les succès qu'il obtint à son arrivée. Le roi le reçut à la descente du vaisseau, et l'ayant fait monter sur un char ma gnifique , attelé de quatre chevaux blancs , il le conduisit en triomphe au milieu d'un peuple immense qui couvrait le rivage : il ordonna que les portes du palais lui fussent ouvertes à toute heure, et ofïrit un sacrifice pompeux, en reconnaissance du bienfait que les dieux accordaient à la Sicile. On vit bientôt des courtisans courir au-devant de la réforme, proscrire le luxe de leurs tables , étudier avec empressement lès figures de géométrie, que divers instituteurs traçaient sur le sable répandu dans les salles mêmes dii palais .
«■ Les peuples , étonnés de cette subite révolution , concevaient des espérances ; mais les partisans de la tyrannie parvinrent bientôt aies détruire, — l\k m'accusèrent, reprit Platon, de favoriser la philosophie contre les intérêts du trône , et réveillèrent les. anciennes préventions contre Dion.
Pendant les premiers mois de mon séjour à Syracuse , . j'employai tous mes soins
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pour les détruire; mais , loin de réussir, je voyais le crédit de Dion s'affaiblir par degrés.
« Une lettre que Dion écrivit aux généraux de Carthage , avec qui la Sicile était en guerre, tomba par hasard enlrales mains de Denys. Celui-ci ne lui fait d'abord rien paraître de son mécontentement , et même il affecte de lui donner des marques de bonté : mais un jour il le conduit sur le bord delà mer, lui reproche sa trahison, et, sans lui permettreun mot d'explication, le fait embarquer sur un vaisseau qui mit aussitôt à la voile.
« Ce coup de foudre étonna la Sicile, et consterna les amis de Dion : on craignait qu'il ne retombât sur nos têtes. Mais à cet orage violent succéda tout-à-coup un calme profond. Le roi ^ loin de sévir contre les amis du proscrit, n'oublia ri^i pour calmer leurs alarmes. Il cherchait surtout à me consoler, et me conjurait de rester auprès de lui. Je m'en tenais toujours à cette alternative , ou le retour de Dion , ou mon congé. Ne pouvant surmonterma résistance , il me fit transférer dans la citadelle , dans son palais même.
« Captif, gardé à vue , je le vis redoubler de tendresse pour moi. Comme nos
entretiens devenaient de jour en jour plus fréquens, on publia que j'étais l'unique dépositaire de sa faveur. Ce bruit me rendit odieux au peuple et à l'armée. On me fît un crime des déréglemens du prince, et des fautes de l'administration. J'étais bien éloigné d'en être l'auteur; à l'exception de quelques préambules de loi , auxquels je travaillai, dès mon arrivée en Sicile, j'avais refusé de me mêler des affaires publiques, dans le temps même que j'en pouvais partager le poids avec mon fidèle compagnon.
ff Je demandais vainement la fin de son exil et " du mien^ lorsque la guerre se ralluma avec Carihage. Denys, occupé de nouveaux soins, et n'ayant plus de prétexte pour me retenir , consentit à mon départ. Nous fîmes une espèce de traité. Je promis de venir le rejoindre à la paix , il me promit de rappeler Dion en même temps. Dès qu'elle fut conclue , il écrivit à celui-ci de différer son retour d'un an , à moi de hâter le mien. Je lui répondis gnr-le-champ que mon âge avancé ne me permettait point d'entreprendre un si long voyage , et que , manquant à sa parole , il me dégageait de la mienne. 11 n'en fut que plus obstiné à m'écrire. Il me faisait
sollicker par mes amis de Sicile , par les philosophes d'Italie , et surtout par Archjtas, qui s'était rendu auprès de lui.
Je ne crus pas devoir résister à tant de sollicitations. Il m'en coûta pour quitter de nouveau ma retraite, et aller , à l'âge de près de soixante et dix ans , affronter un despote altier , dont les caprices sont aussi orageux que les mers qu'il me fallait parcourir; mais il n'est point de vertu sans sacrifice. Speusippe voulut m'accompagner ; j'acceptai ses offres : je me flattai que les agrémens de son esprit séduiraient le roi , si la force de mes raisons ne pouvait le convaincre. Je partis enfin et j'ar» rivai en Sicile.
f( Denys parut transporté de joie , ainsi que la reine et toute la famille royale. J'eus plusieurs conférences avec ce prince au sujet de l'exil de Dion : mais je ne pus le résoudre à une réconciliation nécessaire, à la prospérité de son règne. A la fin ,' aussi fatigué que lui de mes importunités,* je commençai à me reprocher un voyage aussi infructueux que pénible. Nous étions en été ; je voulus profiter de la saison pour m'en retourner. Il employa toutes les séductions pour me retenir, et finit par me promettre une de ses galères ; mais comme