CHAPITRE XXX III
Voyage de Béotie. — L'antre de Trophonius. — Hésiode, Pindarc.
On voyage avec beaucoup de sûreté dans toute la Grèce ; on trouve des auberges dans les principales villes, et sur les grandes routes. Mais on y est rançonné sans pudeur. Comme le pays est presque partout couvert de montagnes et de col-| îines , on ne se sert de voitures que pour les petits trajets ; encore est-on souvent oblige d'employer l'enrayure. Il faut préférer les mulets pour les voyages de long cours, et mener avec soi quelques esclaves pour porter le bagage.
On trouve , dans les principales villes ,' des proxènes chargés d'accueillir les étrangers. Tantôt ce sont des particuliers en liaison de commerce ou d'hospitalité avec des particuliers d'une autre ville; tantôt ils ont un caractère public , et sont reconnus pour les agens d'une ville ou d'une Ination , qui , par un décret solennel , les a choisis avec l'agrément du peuple auquel ils appartiennent ;enfm, il en est qui gè-
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Tent à la fois les affaires d'une ville étrangère et de quelques-uns de ses citoyens.
Nous partîmes d'Athènes au printemps de la troisième année de la cent cinquième olympiade [An 567 avant J.-C.]. Nous arrivâmes le soir même à Orope , par un chemin assez rude , mais ombragé en quelques endroits de bois de lauriers. Cette ville, située sur les confins de la Béolie et de l'Attique , est éloignée de la mer d'environ vingt stades (trois quarts de lieue). Tout auprès est le temple d'Amphiaraiis , un des chefs de la guerre de Thèbes. Comme il y faisait les fonctions de devin , on suppose qu'il rendait des oracles après sa mort , et! l'on en fit un dieu.
A la distance de trente stades , on trouve sur une hauteur la ville de Tanagra , dont les maisons ont assez d'apparence. La plupart sont ornées de peintures encaustiques et de vestibules. Le territoire de cette ville, arrosé par une petite rivière , nommée Thermodon , est couvert d'oliviers et d'arbres de différentes espèces. 11 produit peu de blé, et le meilleur vin de la Béotie. Il n'y a point d'endroit dans cette province où les étrangers aient moins à craindre les avanies. Je crois avoir découvert le secret de leurs vertus , ils préfèrent l'agriculture aux autres arts.
Corinne était de Tanagra : elle cultiva la poésie avec succès. Nous vîmes son tombeau dans le lieu le plus apparent de la ville, et son portrait dans le gymnase. Quand on lit ses ouvrages on se demande pourquoi, dans les combats de poésie, ils furent si souvent préférés à ceux dePindare ; mais quand on voit son portrait , on se demande pourquoi ils ne l'ont pas toujours été.
Nous partîmes de Tanagra , et , après avoir fait deux cents stades par un chemin raboteux et difficile , nous arrivâmes à Platée, ville autrefois puissante,, aujourd'hui ensevelie sous ses ruines. Elle était située au pied du mont Cithéron , dans cette belle plaine qu'arrose l'Asopus, et dans laquelle Mardonius fut défait à la tête de trois cent mille hommes. Depuis cette bataille, les Plaléens s'unirent aux Athéniens , et secouèrent le jougdesThébains, qui se regardaient comme leurs fondateurs^ et qui , dès ce moment , devinrent pour eux des ennemis implacables. Leur haine fut portée si loin, que, s'étant joints aux Lacédémoniens pendant la guerre du Péloponèse , ils attaquèrent la ville de Platée, etla délruisirententièrement.Ellese repeupla bientôt après ; et , comme elle était toujours attachée aux Athéniens, les Thébains
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la reprirent , et la détruisirent de nouveau il y a dix-sept ans. II n'y reste plus aujourd'hui que les temples , respectés par les vainqueurs , quelques maisons , et une grande hôtellerie pour ceux qui viennent en ces lieux offrir des sacrifices. C'est un tâtiment qui a deux cents pieds de long sur autant de large , avec quantité d'appartemens au rez-de-chaussée et au premier étage.
Nous vîmes le temple de Minerve, construit des dépouilles des Perses enlevées à Marathon , et orné d'un grand nombre de peintures d'excelleos maîtres. La statue de la déesse est de la main de Phidias : elle est de bois doré ; mais le visage , les mains et les pieds sont de marbre.
Nous passâmes ensuite par la bourgade de Leuctres et la ville de Tespies. Auprès de la première s'était donnée , quelques années auparavant, cette sanglante bataille qui renversa la puissance de Lacédémone ; la seconde fut détruite , ainsi que Platée, dans les dernières guerres. Les Thébains n'y respectèrent que les monumens sacrés. De cette dernière ville nous allâmes coucher dans un lieu nommé Ascra. C'est un hameau dont le séjour est insupportable en été et en hiver j mais c'est ia patrie d'Hésiode.
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Le lendemain , un sentier étroit nous conduisit au bois sacré des Muses. Nous nous arrêtâmes , en y montant , sur les bords de la fontaine Aganippe • ensuite auprès de la statue de Linus , l'un des plus anciens poètes de la Grèce. Cette statue est placée dans une grotte, comme dans un petit temple. Bientôt, pénétrant dans de belles allées , nous nous crûmes transportés à la cour brillante des Muses. C'est là , en effet, que leur pouvoir et leur influence s'annoncent d'une manière éclatante par les monumens qui parent ces lieux solitaires , et semblent les animer. Leurs statues, exécutées par différens artistes , s'offrent souvent aux yeux du spectateur.
Au-dessus du bois, coulent entre des bords fleuris , une petite rivière nommée Permesse , la fontaine d'Hippocrène , et celle de Narcisse , où l'on prétend que ce jeune homme expira d'amour, en s'obstinant à contempler son image dans les eaux tranquilles de cette source. Nous étions alors sur l'Hélicon , sur cette montagne si renommée pour la pureté de l'air , l'abondance des eaux, la fertilité des vallées, la fraîcheur des ombrages , et la beauté des arbres antiques dont elle est couverte.
Les Muses régnent sur l'Hélicon. Leur
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histoire ne présente qiie des traditions absurde ,mais leurs noms indiquent leur origine. Les premiers poètes ne reconnu-* rent d'abord que trois muses , Melété ,'r Mnémé et Aœdé , c'est-à-dire , la médita-; lion , la mémoire , et le chant. A mesure que l'art des vers fit des progrès , on en personnifia les caractères et les effets, et le nombre des Muses s'accrut. Dans la suite, on leur associa les grâces qui doivent em-' bellir la poésie , et l'amour qui en est si souvent l'objet.
Ces idées naquirent dans un pays barbare , dans la Thrace , où , au milieu de l'ignorance, parurent tout-à-coup Orphée, Linus et leurs disciples. Les Muses y furent honorées sur les monts de la Piérie.' De là , étendant leurs conquêtes , elles s'établirent successivement sur le Pinde , le Parnasse, l'Héiicon, dans tous les lieux solitaires oii les peintres de la nature , entourés des plus riantes images, éprouvent la chaleur de l'inspiration divine.
Après avoir quitté ces retraites délicieuses , nous nous rendîmes à Lébadée ; située au pied d'une montagne. Cette ville présente de tous côtés des monumens de lamagnificence et du goût des habitans : nous nous en occupâmes avec plaisir;
mais nous étions encore plus empressés de voir l'antre de Tiirophonius : une iadlscrétion de Philo tas nous empêcha d'y descendre.
Un soir que nous soupions cliez un des principaux de la ville , la conversation roula sur les merveilles opérées dans celte caverne mystérieuse. Philotas témoigna quelques doutes , et observa que ces faits surprenans n'étaient pour l'ordinaire que des effets naturels : « J'étais une fois dans lin temple , ajouta-t-il -, la statue du dieu parut couverte de sueur ; le peuple criait au prodige : mais j'appris ensuite qu'elle était faite d'un bois qui avait la propriété de suer par intervalles. » A peine eut-il proféré ces mots , que nous vîmes un des convives pâlir , et sortir quelques momens après : c'était un des prêtres de Trophonius. On nous conseilla de ne point nous exposer à sa vengeance , en nous enfonçant dans un souterrain dont les détours n'étaient connus que de ces ministres.
Quelques jours après on nous avertit qu'un Thébain allait descendre dans la caverne. Nous prîmes le chemin de la montagne , accompagnés de quelques amis , et à la suite d'un grand nombre d'habitans de Lébadée. Nous parvînmes bientôt au
temple de Trophoniiis , placé au milieu d'un bois. Sa statue, qui le représente sous les traits d'Esculape , est de la maiii] de Praxitèle.
Trophonius était un architecte qui , con-] jointemeut avec son frère Agamède , con-^j struisitle temple de Delphes. On varie sur les raisons qui lui ont mérité les honneurs divins. Presque tous les objets du culte des Grecs ont des origines qu'il est impos-, isible d'approfondir et inutile de discuter.
Le chemin qui conduit de Lébadée à [l'antre de Trophonius est entouré de tem-| jples et de statues. Cet antre , creusé un peu au-dessus du bois sacré , offre d'abord aux lyeux une espèce de vestibule , entoure jd'une balustrade de marbre blanc, sur la- [quelle s'élèvent des obélisques de bronze.' De là on entre dans une grotte taillée à la! [pointe du marteau, haute de huit coudées,! llarge de quatre. C'est là que se trouve la jbouche de l'antre : on y descend par W j moyen d'une échelle ; et quand on est paf-J venu à une certaine profondeur , on ne^ ! trouve plus qu'une ouverture extrêmement! étroite. 11 faut y passer les pieds ; et quand J avec bien de la peine , on y a introduit Idl reste du corps , on se sent entraîné avecla* rapidité d'un torrent jusqu'au fond du sou-'
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terrain. Est-ll question d'en sortir, on est relancé , la tête en bas , avec la même force et la même vitesse. Des compositions de miel qu'on est obligé de tenir.ne permettent pas de porter la main sur les ressorts employés pour accélérer la descente ou le retour ; mais , pour écarter tout soupçon de supercherie , les prêtres supposent que l'antre est rempli de serpens , et qu'on se garantit de leurs morsures en leur jetant ces gâteaux de miel.
On ne doit s'engager dans la caverne que pendant la nuit , et après de longues préparations. Le Thébain qui venait consulter l'oracle avait passé quelques jours dans une chapelle consacrée à la fortune et au bon génie , faisant usage du bain froid , s'abstenant de vin et de toutes les choses condamnées par le rituel , se nourrissant des victimes qu'il avait offertes lui-même.
A l'entrée de la nuit , on sacrifia un bélier • et les devins , en ayant examiné les entrailles , déclarèrent que Troplionius agréait l'hommage de Tersidas ( c'était le nom du Thébain) , et répondrait à ses .questions. On le conduisit ensuite sur les bords de la rivière d'Hercyne, où deux jeunes garçons âgés de treize ans le frottèrent d'huile, et firent sur lui diverses ablutions.
De là il fut conduit à deux sources voisines , dont l'une s'appelle la fontaine de Léihé , et l'autre la fontaine de Mnémosyne. La première efface le souvenir du passéj laseconde grave dans l'esprit ce qu'on voit ou ce qu'on entend dans la caverne. Onj l'introduisit ensuite tout seul dans une chapelle où se trouve une ancienne statue de Trophonius. Tersidas lui adressa ses prières , et s avança vers la caverne , vêtu d'une robe de lin. Nous le suivîmes à la faible lueur des flambeaux qui le précé-| daient j il entra dans la grotte , et disparut à nos yeux.
En attendant son retour, nous étions attentifs aux discours des autresspectateurs. 11 s'en trouvait plusieurs qui avaient été dans le souterrain. Les uns disaient qu'ils n'avaient rien vu , mais que l'oracle leur avait donné sa réponse de vive voix ; d'autres, au contraire, n'avaient rien entendu, mais avaient eu des apparitions propres à éclaircir leurs doutes.
Nous passâmes la nuit et une partie du jour suivant à entendre leurs différens récits. En les combinant , il nous fut aisé de voir que les ministres du -temple s'introduisaient dans la caverne par des routes secrètes, et qu'ils joignaient la violence aux