‹ Abrégé du Voyage du jeune Anacharsis en Grèce (volume 2)Chapitre 57 sur 82 · ABR^GJÎ DU VOYAGE · texte numérisé non relu

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prestiges pour troubler rimagination de ceux qui venaient consulter l'oracle.

Il était midi ; Tersidas ne paraissait pas, et nous errions autour de la groite. Une heure après, nous vîmes la foule courir en tumulte vers la halustre ; nous la suivîmes , et nous vîmes ce Thébain que des prêtres soutenaient et faisaient asseoir sur un siège qu'on nomme le siège de Mnémosyne. C'était là qu'il devait dire ce qu'il avait va ou entendu dans le souterrain. Il était saisi d'effroi j ses yeux ne reconnaissaient personne : après avoir recueilli de sa bouché quelques paroles entrecoupées, qu'on re-' garda comme la réponse de l'oracle, ses gens le conduisirent dans la chapelle du bon génie et de la fortune. 11 reprit insensiblement ses esprits; mais il ne lui resta que des traces confuses de son séjour dans la caverne , ou plutôt qu'une impression terrible du saisissement qu'il y avait éprouvé ; car on ne consulte pas cctt oracle impunément , et la plupart de ceux qui reviennent de la caverne conservent toute leur vie un fond de tristesse que rien ne peut surmonter, et quia donné lieu à un proverbe ; de là le proverbe « Il vient de l'antre de Trophonius», en parlant d'un homme eicessivement triste.

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-^ Quelques jours après , nous partîmes pour Thèbes. Nous passâmes par Cliéronée, dont les liabilans offrent des sacrifices au sceptre que Vulcain fabricpia par ordre de Jupiter , et qui, de Pélops , passa successivement entre les mains d'Atrée , de [Thyeste et d'Agamemuon. .

De Chéronéenous nous rendîmes à Thèbes. Cette ville, une des plus considérables de la Grèce , est entourée de murs et dé- , fendue par des tours. On y entre par sept portes. Son enceinte est de quarante-trois stades (deux petites lieues). La citadelle est placée sur une éminence où s'établirent les premiers habilans de Thèbes. Parmi les magnificences qui décorent les édifices publics, on y trouve des statues de la 'plus grande beauté. J'admirai dans le temple d'Hercule la figure colossale de ce dieu, faite par Alcamène, et ses travaux, exécutés par Praxitèle ; dans celui d'Apollon Isménien, le Mercure de Phidias , la Minerve de Scopas, et parmi un grand nombre de trépieds en bronze, d'un travail excellent, un tout en or, qui fut donné par Crésus, roi dé Lydie.

' On trouve ici , comme dans les autres villes de la Grèce, un théâtre, un gymnase ou lieu d'exercice pour la jeunesse, et une

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grande place piiLlnjue. La ville est très peuplée. Ses habitans sont comme ceux d'Athènes, divisés en trois classes, les citoyens, les étrangers domiciliés, les esclaves. L'autorité réside absolument dans le peuple.

Thèbes est non seulement le boulevart de la Béotie , mais on peut dire encore qu'elle en est la capitale. Elle se trouve à la tête d'une grande confédération, composée des principales villes de la Béotie , et qui peut mettre plus de vingt mille hommes sur pied. Cette puissance est d'autant plus redoutable, que les Béotiens, en général , sont braves , aguerris ^ et fiers des victoires qu'ils ont remportées sous Epaminondas j ils ont une force de corps surprenante , et l'augmentent sans cesse par \gs exercices du gymnase.

L'air est très pur dans l'Attique , et très épais dans la Béotie , quoique ce dernier pays ne soit séparé du premier que par le mont Cythéron. Celte différence paraît en produire une semblable dans les esprits, et confirme les observations des philosophes sur l'influence du climat ; car les Béotiens n'ont en général ni cette pénétration ni cette vivacité qui caractérisent les Athéniens j mais peut-être faut-il en accuser en-

core plus l'éducation que la nature. S'ils paraissent pesans et stupides , c'est qu'ils sont ignorans et grossiers. Comme ils s'occupent plus des exercices du corps que de ceux de l'esprit^ ils n'ont, ni le talent de la parole , ni les grâces de l'élocuiion, ni les lumières qu'on puise dans le commerce des lettres, ni les dehors séduisans qui viennent plus de Part que de la nature.

Cependant , il ne faut pas croire que la Béotie ait été stérile en hommes de génie. Plusieurs Thébains ont fait honneur à l'école de Socrate. Epaminondas n'était pas moins distingué par ses connaissances que par ses talens militaires. C'est en Béotie que reçurent le jour Hésiode , Corinne et Pindare.

Hésiode a laissé un nom célèbre et des ouvrages estimés. 11 excella dans un genre de poésie qui demande peu d'élévation; Pindare^ dans celui qui en exige le plus. Ce dernier florissait au temps de Texcédilion de Xercès , et vécut environ soixantecinq ans. 11 prit des leçons de poésie et de musique sous différens maîtres , et en particulier sous Myrtis , femme distinguée par ses talens , plus célèbre encore pour avoirj compté parmi ses disciples Pindare et la

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telle Corinne. Ces deux élèves furentUés , du moins par l'amonr des ans.

Pindare s'exerça dans tous les genres de poésie, et dut principalement sa réputation aux hymnes qu'on lui demandait, soit ipour honorer les fêles des dieux , soit pour I relever le triomphe des vainqueurs aux jeux publics de la Grèce. Son génie vigoureux et indépendant ne s'annonce que par des mouvemens irrégaliers , fiers et impétueux. Les dieux sont-ils l'objet de ses chants , il s'élève , comme un aigle , jusqu'au pied de leurs trônes; si ce sont les hommes , il se précipite dans la lice comme un coursier fougueux. Dans les cieux, sur la terre, il roule, pour ainsi dire, un torrent d'images sublimes , de métaphores hardies , de pensées fortes et de maximes étincelanles de lumière.

Les victoires que les Grecs venaient de remporter sur les Perses les avaient convaincus que rien n'exalte plus les âmes que les témoignages éclatans de l'estime publique. Pindare, profitant de la circonstance , accumulant les expressions les plus énergiques , les figures les plus brillantes , semblait emprunter la voix du tonnerre , pour dire aux étals delà Grèce : « Ne laissez poi-nt éteindre le feu divin qui em-

brase vos cœurs ; excitez toutes les espèces d'émulation j honorez tous les genres de mérite ; n'attendez que des actes de courage et de grandeur de celui qui ne vit que pour la gloire. » Aux Grecs assemblés dans les champs d'Olympie , il disait : « Les voilà ces athlètes qui, pour obtenir en votre présence quelques feuilles d'olivier , se sont soumis à de si rudes travaux. Que ne ferez-vous donc pas , quand il s'agira de venger votre patrie ? »

Malgré la profondeur de ses pensées, et le désordre apparent de son style , les vers de ce grand poète , dans toutes les occasions , enlèvent les suffrages. La multitude lesadmire, sans les entendre 5 mais les juges éclairés placeronttoujours l'auteur au premier rang des poètes lyriques ; et déjà les philosophes citent ses maximes , et respectent son autorité.

Pindare vécut dans le sein du repos et de la gloire : il est vrai que les Thébains le condamnèrent à une amende pour avoir loué les Athéniens leurs ennemis , et que dans les combats de poésie les pièces de Corinne eurent cinq fois la préférence sur les siennes ; mais à ces orages passagers succédaient bientôt des jours sereins. Les Athéniens et toutes les nations de la Grèce

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le comblèrent d'honneurs. Corinne ellemême rendit justice à la supériorité de sou génie. A Delphes, pendant les jeux pytliiques, forcé de céder à l'empressement d'un nombre immense de spectateurs, il se plaçait, couvert de lauriers, sur un siégeélevé, et, prenant sa lyre, il faisait entendre ces sons ravissans qui excitaient de toutes parts des cris d'admiration , et faisaient le plus bel ornement des fêtes, Dès que les sacrifices étaient achevés, le prêtre d'Apollon l'invilait solennellement au banquet sacré. En effet, par une distinction éclatante et nouvelle, l'oracle avait ordonné de lui réserver une portion des prémices que l'on offrait au temple.

Les Thébains sont courageux, insolens, audacieux et vains : ils passent rapidement de la colère à l'insulte, et du mépris des lois à l'oubli de l'humanité. Le moindre intérêt donne lieu à des injustices criantes , et le moindre prétexte à des assassinats.

On chercherait en vain les traits de ce caractère dans un corps de jeunes guerriers , qu'on appelle le bataillon sacré. Ils sont au nombre de trois cents , élevés et nourris en commun dans la citadelle, aux dépens du public. Les sons mélodieux d'une flûte dirigent leurs exercices , et jusqu'à leurs

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amuseniens. Pour empêcher que leur valeur ne dégénère en une fureur aveugle , on imprime dans leurs âmes le sentiment le plus noble et le plus vif.

Il faut que chaque guerrier se choisisse dans le corps un ami auquel il reste inséparablement uni. Toute son ambition est de lui plaire , de mériter son estime , de par- |tager ses plaisirs et ses peines dans le courant de la vie, ses travaux et ses dangers dans les combats. S'il était capable de ne pas se respecter assez , il se respecterait dans un ami dont la censure est pour lui le plus cruel des tourmens , dont les éloges sont ses plus chères délices. Cette union, presque surnaturelle, fait préférer la mort à l'infamie, et l'amour de la gloire à tous ,les autres intérêts. Un de ces guerriers, dans le fort de la mêlée , fut renversé le visage contre terre. Comme il vit un soldat ennemi prêt à lui enfoncer l'épée dans les reins : « Attendez, leur dit-il en se soulevant , plongez ce fer dans ma poitrine. Mon ami aurait trop à rougir, si l'on pouvait soupçonner que j'ai reçu la mort en prenant la fuite. »

Autrefois on distribuait par pelotons les trois cents guerriers à la tête des différentes divisions de l'armée. Pélopidas , qui eut

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souvent rhonneur de les commander, les ayant fait combattre en corps , les Thébains leur durent presque tous les avantages qu'ils rcmporlèrent sur les Lacédémonicns. Philippe détruisit, à Chéronée, cette cohorte jusqu'alors invincible. Ce prince , en voyant ces jeunes Thébains étendus sur le champ de bataille , couverts de blessures honorables, et pressés les uns contre les autres dans le même poste qu'ils avaient occupé , ne put retenir ses larmes , et rendit un témoignage éclatant àleur vertu , ainsi qu'à leur courage.

En sortant de Thèbes , nous passâmes auprès d'un assez grand lac, nommé Hylica, où se jettent les rivières qui arrosent le territoire de cette ville ; de là nous nous rendîuies sur les bords d'un autre lac , nommé Copaïs , dont l'enceinte est de trois cent quatre-vingts stades ( un peu plus de quatorze lieues). Comme il n'a et ne peut avoir aucune issue apparente, il couvrirait bientôt la Béolie, si la nature ou plutôt l'industrie des hommes n'avait pratiqué dans les montagnes des routes secrètes pour l'écoulement des eaux. Il est très vraisemblable que le déluge, ou plutôt le débordement des eaux , qui , du temps d'Ogygès, inonda la Béotie, ne pro-

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vint que d'un engorgement dans ces conduits souterrains.

Après avoir traversé Oponte et quelques autres villes qui appartiennent aux Locriens , nous arrivâmes au pas des Thermopyles. Nous le parcourûmes plusieurs fois : nous visitâmes les thermes ou bains chauds qui lui ont fait donner son nom ; nous vîmes la petite colline sur laquelle les compagnons de Léonidas se retirèrent après la mort de ce héros. En approchant des monumens que l'assemblée des amphiclyons fit élever sur la colline dont je viens de parler , nous ne pûmes résister à notre attendrissement. Ce sont de petits cippes en l'honneur des trois cents Spar-' tiates , et des autres troupes grecques qui combattirent. Nous lûmes sur le premier qui s'offrit à nos yeux : « C'est ici que quatre mille Grecs, du Péloponèse, ont combattu contre trois millions de Perses. » Nous nous approchâmes d'un second, et nous y lûmes ces mots de Simonide : «Passant, va dire à Lacédémone que nous reposons ici pour avoir obéi à ses saintes lois. » Avec quel sentiment de grandeur, avec quelle sublime indifférence a-t-on annoncé de pareilles choses à la postérité ! Auprès de ces monumens funèbres est un

trophée que Xercès fit élever , et qui honore plus les vaincus que les vainqueurs.

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