‹ Abrégé du Voyage du jeune Anacharsis en Grèce (volume 2)Chapitre 59 sur 82 · TOME I. l · texte numérisé non relu

TOME I. l

■390 ABRÏiGE DU VOYAGE

D'Anthéla , uons entrâmes dans le pays

des Trachiuiens , et nous vîmes, aux enTÏ-

rons , les gens delà campagne occupés à

-recueillir l'ellébore précieux qui croît sur

^le mont Œta. L'envie de satisfaire notre

curiosité nous obligea .de prendre la roule

d'Mypate, On nous avait dit que nous

■ ifTOU'^eTiôtis'beà^ieon^ de ma^ciennes dans

cette viHe. Nous y vîmes eu effet plusieurs

•femmes du peuple, qtii pouvaient, à ce

" qa*on dkâit , arFêtcr le soleil, attirer la

~l«ne sur !la terre, exciter ou calmer les

tempêtes , rappeler les morts à la vie , ou

précipiter les vivans 'dans le tombeau.

On nous mena secrètement chez quelques vieilles femmes, dont la misère était aussi excessive que l'ignorance. Elles se vantaient d'avoir des charmes contre les aiïorsures des scorpions et des vipères, d'en ' avoir pour rendre languissans et sans activité les feux d'un Jeune énouK-, ou pour 'faire périr les troupeaux et les abeilles. ÎSous eu vîmes qui travaillaient à des figures ]^.\cifi^; elles les chargeaient d'imprécau|ip3*f:i:leur cnfonc^aient des aiguilles dans -.(fejQoèiW^i^tfJtes exposaient e;nsaite dans les ^<jJif^'ei»fe^)ftrMers de ia ville. Ceux dojit •t:9fi^vait,?iwijté.les traits, frappée de ces objets de terreur, se croyaient dévov^és à lu

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"niort , et cette crainte abrégeait quelquefois leurs jours.

(Lu profession des magiciennes est réputée infâme parmi les Grecs. Le peuple les déteste , parce qu'il les regarde comme la cause de tous les malheurs. Il les accuse d'ouvrir les tombeaux pour mutiler les morts. Il e^t vrai que la plupart de ces femmes sont capables des plus noirs forfaits , et que le poison les sert mieux que leurs enchantemens. Aussi, les magistrats sévissent-ils presque partout contre elles. Pendant mon séjour à Athènes, j'en vis condamner umeuà la mort , et ses parens , devenus ses complices,, subirent la même peine.

D'Hypate, nous nous rendîmes à Lamia, et de là à Thaumaci, où s'offrit à nous un des plus beaux points de vue que l'on trouve en Grèce ; car celte ville domine sur un bassin immense , dont le premier aspect cause une vive émotion. C'est dans cette riche et superbe plaine que sont situées plusieurs villes , entre autres Pharsale, l'une des tplns grandes el des plus opuleates de la Thessalie.

'Cq "ffîiys'a été le séjour des héros et l'e ihéaù-e dès j>lus grands exploits. C'est là que parurent les Centaures elles Lapithes; que s'embarquèrent les Argonautes 3 que

SgH ABRÉGÉ DU VOYAGE

mourut Hercule j que naquit Achille ;qiie ■ vécut Pirithoùs ; que les guerriers veuaieat des pays les plus lointains se signaler par des faits d'armes.

Les Achéens , les Eoliens , les Doriens, dont descendent les Lacédémoniens , et d'autres puissantes nations de la Grèce , tirent leur origine de laThessalie. Les peu-

.ples qu'on y distingue aujourd'hui sont les

.Thessaliens proprement ditSj les OEtéens, Jes Phtliioles , les Maliens , les Magnètcs,

.les Perrhèbes, etc. Autrefois, ils obéissaient à des rois ; la plupart sont soumis aujour-

/l'hui au gouvernement oligarchique, ,

La Thessalie peut mettre sur pied six

mille chevaux , et dix mille hommes d'in-

,fanterie , sans compter les archers, qui sont

excellens. Rien de si renommé que la cava-

. lerie thessalieune. Tout le monde convient

qu'il est presque impossible d'en soutenir

.^^e choc. On dit qu'ils ont su , les premiers ^

^' "âmposcr un frein au clieval, et le mener aux

combats. On ajoute que c'est ce qui a fait

croire qu'il existait autrefois, en Thessalie,

des hommes , moitié hommes, moitié che-

Vaux, qui furent nommés centaures. Cette

iable prouve du moins l'ancienneté de l'é:

quitation parmi eux. .,.

Dès les temps les plus anciens, les habi-

DU JEU5E AîfACHARSrS. SQS

tans de la Thessalie ciiîlivèreut ia poésie. Ils prétendent avoir donné le jour à Thamyris , à Orphée , à Linus , à tant d'autres ■' qui vivaient dans le siècle des héros dont ils partageaient la gloire; mais depuis cette époque ils n'ont produit aucun écrivain , aucun artiste célèbre. Il y a environ un siècle et demi que Simonide les trouva insensibles aux charmes de ses vers. Us ont tant de goût et d'estime pour la danse , qu'ils appliquent les termes de cet art ^ux. usages les pi us nobles . En certains endroits, les généraux ou les magistrats se nomment les chefs de la danse.

A la chasse , ils sont obligés de respecter les cigognes. On décerne contre ceux qui tuent ces oiseaux la même peine que contre les homicides. Etonnés d'une loi si étrange, nous en demandâmes la raison. On nous dit que les cigognes avaient purgé la Thessalie des serpens énormes qui l'infestaient auparavant , et que , sans la lof, on serait bientôt forcé d'abandonner ce pays , comme la multiplicité des taupes avait fait déserter une autre ville dont j'ai oublié le nom .

De nos jours , il s'était formé dans la ville de Phères une puissance dont l'éclat fut aussi brillant que passager. Lycophron en jeta les premiers fondemens , et son suc-

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cesseur Jasou l'éleva au. point dcià re./dre^ rcdoulaljle à ia Grèce et aux naliouséloiguées. Ce fut quelques années après la morfc de ce grand homme, qui lut tué à la têLe> de son armée par sept jcuDCs conjurés qui ^ dit-on, avaient à se plaindre de sa sévoriié, que nous arrivâmes à Plièrcs , ville assez, grande et entourée de jardins. h

Alexandre, couvert du sang de Polydore et de Poljphron, frères et successeurs lie ^son, y exerçait depuis près de onze ans la plus affreuse tyrannie. tJn'ramaf dëj fugitifs et de vagabonds, noircis de crimes, f mais moins scélérats que lui, devenus ses soldats 61 ses satellites, portaient la désolation dans ses étais et chez les peuples voisins. Les habitans de Phères vivaient dans Pépouvante et dans l'ubattement quecause l'excès des maux; ce qui est un malheur de plus.

Le tyran^ agité des craintes dont il agitait les autres, vivait dans une continuelle défiance. Ses gardes le faisaient trembler. Il passait la nuit au plu^ haut de son palais, dans un appartement où l'on montait par une échelle, et dont les avenues étaient défendues par un dogue , qui n'épargnait que lui, la reine, et l'esclave chargé du soin de le nourrir. 11 s'y retirait tous les soirs,

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précédé par ee oàème escla\^e , qui tenait une épée nue, et qui faisait une visite exacte de l'appactement.

Je vais rapporter un fait singulier , et je ne l'accompagnerai d'aucune réflexion. 'Eudémus de Chypre , allant d'Athènps étii Macédoine, était tombé malade à Phères.' Comme je l'avais vu souvent chez Aristote, dont il était l'ami , je lui rendis pendairt^ sa maladie tous les soins qui dépendaient' de moi. Un soir que j'avais appris des médecins qu'ils désespéraient de sagiiérison, je m'assis auprès de son lit. Touché de mon affliction, il me tendit la main , et me dit d'une voix mourante : « Je dois con-^ fier à votre amitié un secret qu'il serait* dangereux de dévoiler à tout autre qu'à vous. Une de ces dernières nuits, un jeune hommp. d'une Leauté ravissante m'apparut en sbiigej'iriii'aii'iidnçâ que je guérirais, èl que dans cinq ans je serais de retour dans ma pairie. Pour garant de sa prédiction, il ajouta que le tyran n'avait plus que quelques jours à vivre. » Je regardai cette confidence d'Eudémus comme un symptôme de délire , et je rentrai chez moi pénétré de douleur. '

Le lendemain nous fûmes éveillés pai^ ces cris mille fois répétés : « H est mor^.?

agô ABRÉGÉ DV VOYAGE

Le tyran n*est plus ; il a péri par les mains de la reine. » IVous courûmes aussitôt an

Î)alais ; nous y vîmes le corps d'Alexandre ivre aux insultes d'une populace qui le foulait aux pieds , et célébrait avec transport le courage de la reine. Ce fut ej'ie, en effet, qui se mit à la Icte de la conjuration, soit par haine pour la tyrannie, soit pour venger ses injures personnelles. Elle était fdle de Jason. Après avoir formé son plan , elle avertit ses trois frères que son époux avait résolu de les faire périr. : Dès cet instant , ils se décidèrent à le prévenir. La veille , elle les tint cachés dans le palais. Le soir , Alexandre boit avec excès , monte dans son apparienient , se jette dans son lit et s'endort. La reine descend aussitôt, écarte l'esclave et le dogue, revient avec les conjurés , et se saisit de l'épée suspendue au chevet du lit. Dans ce moment, le courage de ses frères paraît se ralentir j mais sur la menace qu'elle leur fait d'éveiller le roi , s'ils hésitent encore, ils se jettent sur lui , et le percent de plusieurs coups.

Je n'eus rien de plus pressé que d'aller apprendre cette nouvelle à Eudémus. II n'en parut point étonné. Ses forces se rétablirent : il périt cinq ans après en Sicile.

Aristote, qui, depuis, adressa un dialogue sur rame à la mémoire de son ami , prétendait que le songe s'était vérifié dans toutes ses circonstances , puisque c'est retourner dans sa patrie que de quitter la terre.

Les conjurés , après avoir laissé respirer, pendant quelque temps les habilaus de Phères , partagèrent entre eux le pouvoir souverain, et commirent tant d'injustices, que leurs sujets se virent forcés d'appeler j à leur secours Philippe de Macédoine. IL vint , et chassa non seulement les tyrans de Phères , mais encore ceux qui s'étaient ' établis dans d'autres villes.

Après avoir parcouru les environs de Phères , nous visitâmes les parties méridionales de la Magnésie ; nous primes ensuite notre route vers le nord, ayant à droite, la chaîne du mont Pélion. Cette contrée est délicieuse par la douceur du climat , la variété des aspects , et la multiplicité des vallées que forment, surtout dans la partie la plus septentrionale , les branches du Pélion et del'Ossa.Surl'undes sommets du Pélion, s'élève un temple en l'honneur de . Jupiter ; tout auprès est l'antre célèbre , où, . l'on prétend que le centaure Chiron avait autrefois établi sa demeure. Nous y mon-; " lames à la suite d'une procession de jeunes

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gens qui , chaque année , vont au nom d'une ville voisine offrir un sacrifice au souverain des dieux.

En continuant notre roule , nous, arpir^ vâmes à Sjcurium , ville située sur une colline , au pied du mont Ossa. De là jusqu'à Larisse le pays est fertile et très peu-< plé. Il devient plus riant à mesure qu*6n" approche de cette ville , qui passe, avec raison , pour la première et la plus riche de la Thessalie. Ses dclioi-s sont embcllis^ par le Pénée, qui roule , auprès de ses murs , des eaux extrêmement douces*/

Nous étions impatiens d'aller a Tempe.

Ge nom , commun a plusieurs vallées qu'on trouve en'ce canton , d'ésigne plus particulièrement celle que forment, en se rapprochant, le mont Olympe et le mont Ossa.. C'est le seul grand chemin pour aller de" Thessalie en Macédoine , Nous primes un bateau , et au lever de l'aurore nous nous embaïquâmes sur le Pénéc. Après avoir passé l'embouchure du Fitaresieus , nous arrivâmes à Gonnus , distante de Larisse d'environ cent soixante stades (un peu plus de six lieues). Cette ville est très importante par sa situation. Elle est la clef de la Thessalie du côté de la Macédoine , comme les Thermopyles le sont du côté de la Phocide.

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La vallée s'étend du sud-ouest au nord- «st. Sa longueur est de quarante stades 1[^environunelieiie et demie) : sa plus grande Jargeur d'environ deux stades ; mais cette largeur diminue quelquefois au point qu'elle ne paraît être que de cent piedSi

Les montagnes sont couvertes de -peti^* pliers , de platanes , de frênes d'une bcautié^ surprenante. De leur pied jaillissent des sources d'une eau pure comme le crislal ; e%i) "des intervalles qui séparent leu; s, somruetii,-r s'échappe un.air frais que l'ouirespirc avec{ une sorte de, volupté. Lq fleuve prései^le, 'presque partout, un canal tranquille, ei^ dans certains endroits il embrasse de per;f) tiîcs.îieîscj dpiit^ ïL éternise la verdure. Ùe^y grottespercées dansle flanc des montagnes:^:! des pièces de gazon placées aux deux côtés) du fleuve , semblent être l'asile du repos, et dit plaisir. Les lauriers et différentes sortes d'arbrisseaux forment d'eux-mêmes de^ berceaux et dès bosquets, et font un beau contraste avec dès bouquets de bois placés au pied de l'Olympe. Les rochers sont tapissés d'une espèce de lierre ,.et lés arbres ornés de plantes qui serpentent âii'aar d^. leur tronc, s'entrelkceiit dans leurs bran;^ ches , et tombent en festons et en guirl^ndesi Enfin . tout présente en -ces beaux

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lieux la décoration la plus riante. De tous côtés Toeil semble respirer la fraîcheur, et l'âme recevoir un nouvel esprit de vie. A ce tableau il faut ajouter que dans le printemps cette charmante vallée est tout émaillée de fleurs, et qu'un nombre infini d'oiseaux y font entendre des chants à qui la solitude et la saison semblent prêter une mélodie plus tendre et plus touchante.

En sortant de la vallée, le plus beau des spectacles s'offrit à nous ; c'est une plaine couverte de maisons et d'arbres où le fleuve , dont le lit est plus large et le cours plus paisible , semble se multiplier par des sinuosités sans nombre. A quelque distance , paraît le golfe Termaïque, audelà se' présente la presqu'île de Pallène ; et dans le lointain le mont Athos termine cette superbe vue.

Nous comptions retourner ce soir à Connus , mais un orage violent nous obligea de passer la nuit dans ime maison située sur le rivage de la mer j elle appartenait à un Thessalien , qui s'empressa de nous accueillir. Il avait passé quelque temps à la cour du roi Cotys ; et , pendant le souper,* ir nous raconta dçs ançjçdqtes relatives à ce prince. ,

/if, CoLjs , nous dii-il , est le plus riche »

DU JKU?<E ANACHARSIS. 3oi

le plus voluptueux et le plus intempérant des rois de Thrace, En été il erre avec sa cour dans des bois où sont pratiquées de belles routes. Dès qu'il trouve, sur les bords' d'un ruisseau^ un aspect riant et des ombrages frais , il s'y établit et s'y livre à tous les excès de la table. Il est maintenant entraîné par un délire qui n'exciterait que la pitié, si la folie jointe au pouvoir ne rendait les passions cruelles. Savez-vous quel est l'objet de son amour? Minerve. Il or-' donna d'abord à une de ses maîtresses de se parer des attributs de cette divinité j mais , comme une pareille illusion ne servit qu'à l'enflammer davantage, il prit le parti d'épouser la déesse. Ses noces furent célébrées avec laplus grande magnificence : j'y fus invité. Il attendait avec impatience son épouse ; en l'attendant , il s'enivra. Sur la fin du repas , un de ses gardes alla par son ordre à la tente où le lit nuptial était dressé : à son retour, ayant annoncé que Minerve n'était pas encore arrivée , Cotys le perça d'une flèche qui le priva delà vie. Un autre garde éprouva le même sort.

Un troisième, instruit par ces exemples, dit qu'il venait de voir la déesse ; qu'elle était couchée , et qu'elle attendait le roi. A. ces mots , Cotys le soupçonne d'avoir rendu son épouse infidèle , se jette en fu-

reur sur lui , et le déchire de ses propres niainSi » ; • •

Tel fut le. récit du Tliessalien. Quelq.UiC» temps après , deux frères , Héraclide et Python, conspirèrent, contre Cotys , et lui arrachèrent la vie.

L'orage se dissipa pendant la nuit. A notre réveilla mer était calme et le ciel serein. Nous revînmes à la vallée, et nous y vîmes les apprêts d'une fcte que les Thessaliens célèbrent tous les ans, en mémoire du tremblement de terre qui , en donnant un passage libre aux eaux du Pénée, découvrit lés belles plaines de Larisse.

Nous relournâmeslclendemain dans cette ville, et quelques jours après nous eûmes occasion de voir le combat des taureaux: contre des cavaliers. J'en avais vu de semblables en différentes, villes de la Grèce j mais les Iiabitans de Larisse y montrent plus d'adresse que les autres peuples.

INons étions déjà en automne. Comme cette saison est ordinairement très-belle en ThessaJie , et qu'elle y dure long-temps, 3ioufcfi*Kies quelques coursies dans les villes voisines ; mais lo moment de notre dépai't) éiant arrivé/^ Jious résolûmes dépasser par) rjEpir'd^^ et nous primes lcchemin.de Gom» iphi^ Yille située au pied du mpiil Piudus« ■

DU JEUINE ANACHARSIS. BoS"

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