‹ Abrégé du Voyage du jeune Anacharsis en Grèce (volume 2)Chapitre 63 sur 82 · CHAPITRE XXXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIII

Suite du voyage de l'Elide. — Xénophon à Sclllonte,

Xenophon avait une habitation à Scillonte , petite viîle située à vingt stades d'Oljmpie. Les troubles du Péloponèse l'obligèrent d'aller s'établir à Corinthe , oii je le trouvai lorsque j'arrivai en Grèce. Dès qu'ils furent apaisés , il revint à Scillonte j et le lendemain des fêtes nous nous rendîmes chez lui avec Diodore son fils , qui ne nous avait pas quittés pendant toute leur durée.

Le domaine de Xénophon était considérable. 11 réservait le dixième du produit pour l'entretien d'un temple qu'il avait élevé à Diane , et pour un pompeux sacrifice qu'il renouvelait tous les ans. Auprès de ce temple est un verger qui donne diverses espèces de fruits. Le Sélinus , petite rivière abondante en poisson , promène

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, avec lenteur ses eaux limpides au pied 'd'une riche colline , à travers des prairies oiî paissent tranquillement les animaux destinés aux sacrifices. Au dedans, au dehors de la terre sacrée , des bois , distribués dans la plaine ou sur les montagnes , servent de retraite aux chevreuils , aux cerfs et aux sangliers.

C'est dans cet heureux séjour que Xénophon avait composé la plupart de ses ouivrages. Ses premiers soins furent de nous procurer les amusemens assortis à notre âge, et ceux que la campagne offre à un âge plus avancé. Il nous montrait ses chevaux , ses plantations , les détails de son 'ménage j et nous vîmes, presque partout, réduits en pratique les préceptes qu'il avait semés dans ses difFérens ouvrages. D'autres fois il nous exhortait d'aller à la chasse, exercice qu'il ne cessait de recommander aux jeunes gens, comme le plus propre à les accoutumer aux travaux de la guerre. INous suivîmes ce conseil, et pendant plusieurs jours nous fîmes la guerre, avec son fils Diodore, aux lièvres, aux cerfs et aux sangliers.

Comme rien n'est si intéressant que d'éludier un grand homme dans sa retraite , nous passions une partie de la journée à

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nous eiilreteuir avec Xéaoplion, à l'écouter, à rinterrogcr, à le suivre dans les détails de sa vie privée. Nous retrouvions dans ses conversalions la douceur et l'élégance qui régnent dans ses écrits. Il avait tout à la fois le courage des grandes choses et celui des petites. 11 devait à l'un une fermeté inébranlable, à l'autre une patience invincible.

Quelques années auparavant, la première de ces qualités avait été mise à l'épreuve la plus rude pour un cœur sensible. Gryllus, l'aîné de ses fils, qui servait dajis la cavalerie athénienne, ayant été tué à la bataille dcMantinée, cette nouvelle lui fut annoncée au moment qu'entouré de ses amis et de ses domestiques il offrait un sacrifice. Au milieu des cérémonies un murinure confus et plaintif se fait entendre j lecourriers'approchc : « LesThébains ont vaincu, dit-il j et Gryllus » Des larmes abondantes l'empêchèrent d'achever.

« Comment est - il mort? » demande ce malheureux père , en ôtant la couronne qui lui ceignait le front. « Après les plus beaux exploits , avec les regrets de toute l'année, répond le courrier. » Aces mots, Xénophon remet la couronne sur sa tête , et achève le sacrifice. Je voulus un jour

lui parler de cette perte, il se contenta de me répondre : Hélas ! je savais qu'il était mortel. » Et il détourna la conversation.

Une autre fois nous lui demandâmes comment il avait connu Socrate. — - « J'étais bien jeune. Je le rencontrai un jour dans une rue d'Athènes tort étroite : il me barra le chemin avec son bâton, et me demanda oij l'on trouvait les choses nécessaires à la vie. — « Au marché, lui répondis -je. — Mais, répliqua-t-il , oii trouve-t-on à devenir honnête homme ? » Comme j'hésitais, il ajouta : « Suivez-moi ; je vous l'apprendrai. » Je le suivis, et ne le quittai que pour me rendre à l'armée de Cyrus. A mon retour j'appris que les Athéniens avaient fait mourir le plus juste des hommes. Je n'eus d'autre consolation que de transmettre par mes écrits les preuves de son innocence aux nations de la Grèce , et peutêtre même à la postérité. »

Comme nous partagions un intérêt si vif et si tendre, il nous instruisit en détail du système de vie que Socrate avait embrassé , et nous exposa sa doctrine , telle qu'elle était en effet, bornée uniquement à la morale, sans mélange de dogmes étrangers, sans toutes ces discussions de physi- 'que et de métaphysique que Platon a prê-

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tées à son maître. Comment pourrais je blâmer Platon pour qui je conserve une vénération si profonde? cependant, il faut l'avouer, c'est moins dans son dialogue que dans ceux de Xénophon , qu'on doit étudier les opinions de Socrale.

L'esprit orné de connaissances utiles , et depuis long-temps exercé à la réflexion, Xénophon écrivit pour rendre les hommes meilleurs en les éclairant. Tel était son amour pour la vérité qu'il ne travailla «ur la politique qu'après avoir approfondi la nature des gouvernemens ; sur l'histoire, ^ue pour raconter des faits qui , pour la plupart, s'étaient passés sous ses yeux ; sur l'art militaire, qu'après avoir servi et commandé avec la plus grande distinction j sur la morale, qu'après avoir pratiqué les leçons qu'il en donnait aux autres. J'ai connu peu de philosophes aussi vertueux, peu d'hommes aussi aimables.

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