CHAPITRE XXXIX
Voyage de Messénie.
Nous partîmes de Scillonte, et après avoir traversé la Triphylie , nous arrivâmes sur
les Lords de la Néda, qui sépare l'Elide de la Messénie.
Dans le dessein où nous étions de parcourir les cotes de cette dernière province, nous allâmes nous embarquer au port de Cjparissia , et le lendemain nous abordâmes à Pylos , où l'on nous dit que le sage JN^estor avait régné : nous eûmes beau représenter que, suivant Homère , il régnait dans la Triphyliej pour toute réponse, on nous montra la maison de ce prince , son portrait , et la grotte où il renfermait ses bœufs. Nous voulûmes insister; mais nous fûmes bientôt convaincus que les 'peuples et les particuliers , fiers de leur origine , n'aiment pas toujours qu'on dis- <;iue leurs titres.
Après avoir visité plusieurs villes de la ■côte , jusqu'au fond du golfe de Messénie , nous arrivâmes enfin à l'embouchure du Pamisus , où nous entrâmes à pleines voiles. Ce fleuve est le plus grand de ceux du Péloponèse , quoique depuis sa source jusqu'à la mer on ne compte qu'environ cent stades. Si sa carrière est bornée, il la fournit avec distinction : il donne l'idée d'une vie courte et remplie de beaux jours. Ses eaux pures ne semblent couler que pour le bonheur de tous ceux qui l'envi-
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ronnent. Les meilleurs poissons s'y plaisent dans toutes les saisons , et au retour du printemps ils se hâtent de le remonter pour j déposer leur frai.
Après avoir traversé des plaines fertiles , nous arrivâmes à Messène, située comme Corlnthe , au pied d'une montagne , et devenue , comme cette ville , un des boulevarts du Péloponèse. Les murs de Messène sont construits en pierres de taille , depuis qu'Epaminondas eut rendu la liberté à la Messénie, et rappelé ses anciens habitansj couronnés de créneaux,' et flanqués de tours , ils embrassent dans leur circuit le mont Tthome. Au dedans nous vîmes une grande place , ornée de temples , de statues et d'une fontaine quî coule en abondance. De toutes parts s'élevaient de beaux édifices , et l'on pouvait juger, d'après ces premiers essais, de la magnificence que Messène étalerait dans la suite. Sur le sommet de la montagne, et au milieu d'une citadelle qui réunit les ressources de l'art aux avantages de la position , s'élève un temple de Jupiter dans l'endroit ménie oùl'on dit quedcs nymphes prirent soin de l'enfance de ce dieu, dont ia .statue, ouvrage tl'Agéladas , était déposée dans la maison du prêtre Géléuus.
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De cet le maison, l'œil pouvait embrasser la Messénie entière , et en suivre les limites dans un espace d'environ huit cents stades (un peu plus de trente lieues), La vue s'étendait au nord sur F Arcadie et sur l'Élidcj à l'ouest et au sud sur la mer et les îles voisines , à l'est sur une chaîne de montagnes qui , sous le nom de Taygète , sépare cette province de celle de Laconie.| Elle se reposait ensuite sur le tableau^ renfermé de cette enceinte. Onnousmon^ irait à diverses distances de riches cam-, pagnes , entrecoupées de collines et de rivières , couvertes de troupeaux et surtout de poulains , qui sont la richesse des habitans. Je dis alors au petit nombre de cultivateurs que nous avions rencontrés : « Il me paraît que la population de cette province n'est pas en proportion avec sa fertilité : — Ne vous en prenez , répondit un vieillard , nommé Xénoclès, qui n'était revenu dans sa patrie que depuis quelques jours , ne vous en prenez qu'aux barbares dont ces montagnes nous dérobent l'aspect odieux. Pendant quatre siècles entiers les Lacédémoniens ont ravagé la Messénie, et laissé pour tout partage à ses habitans la guerre ou l'exil , la mort ou l'esclavage. »
JXous n'avions qu'une idée de ces funes-
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les révolutions. Xénoclès s'en aperçut; il en gémit j et, adressant la parole à son fils ; « Prenez votre lyre, dit-il, et chantez ces trois élégies, où mon père, dès notre arrivée eu Libye, voulut , pour soulager sa douleur , éterniser le souvenir des maux que notre patrie avait essuyés. » Le jeune homme obéit.
Les trois élégies qu'il chanta renferment l'histoire des trois guerres que les Messéniens eurent à soutenir contre les Lacédémoniens , et dont la dernière se termina par la soumission entière de la Messénie , et par l'expulsion des habitans qui se sauvèrent en Italie , en Sicile et jusqu'en Libye.
Pendant la deuxième guerre , les Lacédémonicns , conformément à la réponse de l'oracle de Delphes , demandèrent aux Athéniens un chef pour les diriger. Athènes, qui craignait de concourir à l'agran-' dissement de Sparte sa rivale, leur proposa Tyrléc, poète obscur, qui rachetait les désagrémcns de sa figure et les disgrâces de la fortune par un talent sublime, que les Alhéuiens regardaient comme une espèce de frénésie. Tyrtée , appelé au secours id'une nation guerrière^ qui le mit bientôt au nombre de ses citoyens j sentit ses esprits s'élever , et s'abandonna tout en-
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lier à sa haute destinée. Ses chaiils enflammés inspiraient le mépris (les dangers et d€ la mort; il les fit entendre j et les Lacédémoniens , qu'un combat précédent avait découragés, volent sur le champ dfr bataille, et, dans une seconde action , ils mettent en déroute l'armée des Messéniens J
Lorsque le jeune homme eut quitté sa lyre, son père Xénoclès demanda comment s'était opérée la révolution qui , des rivages libyens, le ramenait en Messénie.* Célénus répondit : « Les Thébains , sous la conduite d'Epaminondas, avaient battu les Lacédcmoniens à Leuctres en Béotie. Pour affaiblir à jamais leur puissance , ce grand homme conçut le projet de placer auprès d'eux un ennemi qui aurait de grandes injures à venger. Il envoya de tous côtés inviter les Messéniens à revoir la patrie de leurs pères. Nous volâmes à sa voix; je le trouvai à la tête d'une armée formidablej entouré d'architectes qui traçaient le plan' d'une ville au pied de cette montagne.' Puissamment secondée par les nations voisines, de tout temps jalouses de Lacédémone , son entreprise fut bientôt exécutée.
« Le jour de la consécration de la ville , les troupes s'étant réunies, les Arcadiens présentèrent les victimes ; ceux de Thèbe^/