‹ Abrégé du Voyage du jeune Anacharsis en Grèce (volume 2)Chapitre 76 sur 82 · CHAPITRE XLVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVI

De l'éducation et du mariage des Spartiates.

. Les lois de Lacédémone veillent avec im soin extrême à l'éducation des enfans. Elles ordonnent qu'elle soit publique , et commune aux pauvres et aux riches.

Apeine un enfant a-l-il reçu le jour, qu'on

DU JEUNE ANACHARSIS. Sq^

le présente à l'assemblée des plus anciens de la tribu à laquelle sa famille appartient. La nourrice est appelée j au lieu de le laver, elle emploie des lotions de vin. Après cette épreuve , nuisible aux tempéramens faibles et un examen rigoureux , sa sentence est prononcée. S'il n'est expédient ni pour lui ni pour la république qu'il vive plus longtemps , on le fait jeter dans un gouffre. S'il paraît sain et bien constitué , on le choisit, au nom de la patrie, pour être quelque jour un de ses défenseurs. Ramené à la maison , il est posé sur un bouclier , et l'on place auprès de cette espèce de berceau une lance , afin que ses premiers regards se familiarisent avec celte arme.

On ne serre point ses membres délicats avec des liens qui en suspendraient les mouvemens j on n'arrête point ses pleurs, s'ils ont besoin de couler ; mais on ne les excite jamais par des menaces ou par des coups. Il s'accoutume par degrés à la solitude, aux ténèbres, à la plus grande indifférence sur le choix des alimens. Point d'impressions de terreur , point de contraintes inutiles , ni de reproches injustes; livré sans réserve à ses jeux innocens , il JQuit plei^ei^çnt, des dpuçeurs de la vie , et

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son bonheur hAte le développement de se» forces, et de ses qualités.

L'âge de sept ans est Tépoque où finit communément l'éducation domestique. On demande au père s'il veut que son enfant soit élevé suivant les lois. S'il refuse , il est' privé lui-même du droit de citoyen. S'il' consent , l'enfant aura désormais pour surveillans , non seulement les auteurs de ses. jours , mais encore les lois , les magistrats , et tous les citoyens. On place à la tète des enfans un des hommes les plus respectables de la république ; il les distribue en différentes classes, à chacune desquelles préside un jeune chef distingué par sa sagesse et son courage. Ils doivent se soumettre sans murmure aux ordres qu'ils en reçoivent , aux châtimens qu'il leur impose , et qui leur sont infliges par des jeunes gens armés de fo«!ets> et parvenus à l'âge de puberté.

La règle devient de jotir en jour plus,-, sévère. On les dépouille de leurs cheveux;, ils marchent sans bas et sans souliers : pour les accoutumer à la rigueur des saisons, on; les fait quelquefois combattre tout n«s.

A l'âge de douze ans, ils quittent là tunique , et ne se couvrent plus que d'un j manteau , q^ui doit durer toute une année. . Gajie leur permet que rarement l'usage ^

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des bains et des parfums. Chaque troupe: couche ensemble sur des sommités de roseaux qui croissent dans l'Eurotas, et qu'ils^ arrachent sans le secours du fer.

Les élèves ne peuvent se dérober un seul moment aux regards des personnes âgées qui se font un devoir d'assister Sh leurs exercices et d'y maintenir la décence,, aux regards du président général de l'édu-cation , à ceux de l'irène ou chef particulier qui commande chaque division- Cet.

irène est un Jeune homme de vingt ans, qui reçoitjBour prix de son courage et de sa prudence, Fhonneur d'en donner des leçons à ceux que l'on confie à ses soins, ir est à leur tête quand ils se livrent des combats , quand ils passent l'Eurotas à la nage, quand ils vont à la chasse , quand ils se forment à la lutte, à la course, aux différens exercices du gymnase. De retour chez lui , ils prennent une nourriture saine et frugale, qu'ils préparent eux-mêmes. Les plus forts apportent le bois, les plus faibles des herbages et d'autres alimens qu'ils ont dérobés, en se glissant furtivement dans les jardins et dans les salles des repas publics. Sont-ils découverts ? tantôt on les; frappe avec des fouets , tantôt on joint à~ c&2Gii^iiûejitila.. défense d'approcher de la

table; quelquefois on les traîne auprès d'un atitel dont ils font le tour en chantant des vers contre eux-mêmes.

On ne donne aux élèves qu'une légère teinture des lettres; mais on leur apprend à s'exprimer purement , à figurer dans les chœurs de danse et de musique, à perpétuer dans leurs vers le souvenir de ceux qui sont morts pour la patrie, et la honte de ceux qui l'ont trahie. Dans ces poésies les grandes idées sont rendues avec simplicité , les sentimens élevés avec chaleur.

Tous les jours les éphorcs se rendent chez eux j de temps en lempsf^ ils vont chez les éphores, qui examinent si leur éducation est bien soignée , s'il ne s'est pas glissé quelque délicatesse dans leurs lits ou dans leurs vêtemens; s'ils ne sont pas trop disposés à grossir. Ce dernier article est essentiel : on a vu quelquefois à Sparte des magistrats citer au tribunal de la nation et menacer de l'exil des citoyens dont l'excessif embonpoint semblait être une preuve de mollesse. Un visage elTéminé ferait rougir un Spartiate; il faut que le corps, dans ses accroissemens, prenne de la souplesse et de la force , en conservant toujours de justes proportions.

J'ai souvent assisté aux combats que se

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livrent, dans le Plalaniste , les jeunes genà^ parvenus à leur dix-huitième année. Ils en font les apprêts dans leur collège, situé au bourg de Thérapné : divisés en deux corps, dont l'un se pare du nom d'Hercule, et l'autre de celui de Ljcurgue , ils s'avancent en ordre, et par des chemins diflérens, vers le champ de bataille. Au signal donné , ils fondent les uns sur les autres , se poussent et repoussent tour à tour. Bientôt leur ardeur augmente par degrés ; on les voit se battre à coups de pieds et de poingsj s'entredéchirer avec les dents et les ongles; continuer un combat désavantageux , malgré des blessures douloureuses ; s'exposer à périr plutôt que de céder, quelquefois même augmenter de fierté en diminuant de forces. L'un d'entre eux , près de jeter son antagoniste à terre, s'écria tout-à-coup: « Tu me mords comme une femme. — Non, répondit l'autre, mais comme un lion, : » L'action se passe sous les yeux de cinq magistrats, qui peuvent d'un mot en modérer la fureur ; et en présence d'une foule de témoins , qui tour à tour prodi- . guent des éloges aux vainqueurs et des sarcasmes aux vaincus. Elle se termine, lorsque ceux d'un parti sont forcés de traverser à la nage les eaux de l'Eurotas ,^ ou celles d'un canal, qui conjointement

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^vee Ifi £leave,,sert d^enceimeau Plaïaaieifc.

J'ai vu d'autres combats où le plus graud; courage est aux prises avec les plus vives^ douleurs. Dans une fêle célébrée tous lés* ans en l'honneur de, Diane , surnommée Orthia , on place auprès de l'autel dix jeu-' nés Spartiates à peine sortis de l'enfance, e't^ choisis dans tous les ordres de l'état. Oi>' les frappe à grands coups de fouets, jusqu''â ce que le sang commence à couler. La prérjïresse est présente, tenant dans ses, mains' une statue de Diane, très-petite et très-^ légère. Si les exécuteurs paraissent sensi'-'* blés à la pitié , cette prêtresse s'écrie qu'elle ne peut plus soutenir le poids de sa statue.,iLes coups redoublent alors; l'intérêt gé-* néral devient plus pressant. Oii entend Jéis^ cris forcenés des pàrens qui exhortent ces ■victimes innocentes à ne laisser échapper aucune plainte ; elles-mêmes provoquénj^ et défient la douleur. La présence de tant^ de témoins, occupés, à contrôler leurs moindres mouvemens, et l'espoir de la victoire décernée à celui qui souffre avec \(i^ plus de constance , les endurcissent de telle manière , qu'ils n'opposent à ces horrlble5f> Itourmens qu'un front serein et une joie, révoltante.

«. Rappclezrvous , ajouta Damonax^.ccfc

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çï^fiant qui , l'aiUre j^ur^ ayant caGhé(dans son sCiiu un petit renard , se laissa Mchwev les entrailie^ plutôt que d'avouer son larcin , et vous aurez une idée de plus de la censtance de nos jeunes Spartiate^ à endurer la do.uleur. a?

Dans plusieurs villes de la Grèce, les enfans parvenus à leur dix-lruitlème annéq ne sont plus sous l'œil vigilant des institur' teurs. Lycurgue connaissait trop le cœur humain pour l'abandonner à lui-même dans ces momens critiques d'où dépend presque toujours la destinée d'un citoyen ,, et souvent celle d'un état. Il oppose, aux développemens des passions unenouvelle suite d'exercices et de travaux,. On ordonne aux jeunes Spartiates de se répandre dans les provinces , les armes à: la main j pieds nus , exposés aux intem-r perles des saisons , sans esclaves pour \m servir , sans couverture pour les garanti^ du froid pendant la nuit. Tantôt ils étu>-. dient le pays et les moyens de le préserve*^» des incursions de l'ennemi ; tantôt ils cou--^ reii; après les sangliers et difFérentes bêtessautvages j d'autres fois, pour essayer les diverses manœuvres de l'art militaire, ils setiennent en embuscade pendant le jour, et la nuit suivante ils attaquent et font suc-

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comber sous leurs coups les ilotes qui , prévenus du danger, ont eu l'imprudence de sortir et de se trouver sur leur chemin.

Les filles de Sparte ne sont point comme celles d'Athènes : on ne leur prescrit point de se tenir renfermées , de filer de la laine , de s'ai>slenir de vin et d'une nourriture trop forte , mais on leur apprend à danser, à chanter, à lutter entre elles , à courir légèrement sur le sable , à lancer avec force le palet et le javelot , à faire tous leurs exercices sans voile et à demi-nues, en présence des rois , des magistrats et de tous les citoyens , sans en excepter même les jeunes garçons , qu'elles excitent à la gloire , soit par leurs exemples , soit par des éloges flatteurs ou par des ironies piquantes.

On ne se marie à Lacédémone que lorsque le corps a pris son accroissement , et que la raison peut éclairer le choix. Aux qualités de l'âme les deux époux doivent joindre une beauté mâle , une taille avantageuse , une santé brillante. Lycurgue , et après lui des philosophes éclairés , ont trouvé étrange qu'on se donnât tant de s' în pour perfectionner les races des animaux domestiques , et qu'on négligeât absolument celles des hommes. Ses vues ont été remplies , et d'heureux assortimens ont

semblé ajouter à la nature de l'homme un nouveau degré le force et de majesté ; en effet , rien de si beau , rien de si pur, que le sang des Spartiates.

De très fortes raisons peuvent autoriser un Spartiate à ne pas se marier j mais dans sa vieillesse, il ne doit pas s'attendre aux mêmes égards que les autres citoyens. On cite l'exemple de Dercyllidas, qui avait commandé les armées avec tant de gloire. Il vint à l'assemblée : un jeune homme lui dit : K Je ne me lève pas devant toi , parce que tu ne laisseras point d'enfans qui puissent un jour se lever devant moi. Jt

>.^ CHAPITRE XLVIL

v. Des mœurs et des usages des Spartiates. "<^

Ce chapitre n'est qu'une suite du précédent j car l'éducation des Spartiates continue , pour ainsi dire , pendant toute leur

Dès l'âge de vingt ans , ils laissent croître leurs cheveux et leur barbe. Lorsque les éphores entrent en charge , ils font procla^ mer à son de trompe un décret qui ordomie

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•de se Tasdr 'la lèvre supérieure, ainsi '^ttfe •de se- soumettre aux lois.

^Les Spartiates , eu Jaunissant de leurs habits toute espèce de parure, ont donné un exemple que les autres nations ont admiré et nullement imité. Chez eux, les rois, les magistrats , les citoyens de la dernière classe, n'ont rien qui les distingue à l'extérieur. Ils portent tous une tunique très courte , et tissue d'une laine très grossière ; ils jettent par-dessus un manteau ou une grosse cape. Leurs pieds sont garnis de sandales ou d'autres espèces de tîhaussures , dont la plus commune esît de couleur rouge. Castor et PoUux soûl représentés avec des bonnets qui , joints l'un à l'autre par leur partie inférieure , ressembleraient pour la forme à cet œuf dont on prétend qu'ils tirent leur origine. Prenez un de ces bonnets , et vous aurez celui d'un Spartiate.

Les maisons sont petites et construites sans art : on ne doit travailler les portes qu'avec la scie, les planchers qu'avec dd cognée. Des troncs d'arbres, à peine dépouillés de leurs écorces , servent de }X)utres. Les meubles , quoique plus élégans , participent à la même simplicité. Ils nie sont jamais entassés , et chaque chose est à sa place. —

Le régiine des Spartiates est austère.

Vn étrangefi', qui les avait vus étendus «atcrwrd'uïie table et isur le cha;mp de :ba- «aiJie , irottvait plus adsë de supporter une 'telle mort qu'une telle vie. Cependant Lyi^trFguetl'a retranché de leurs repas que'le sipf>ei^fln , et leur frugalité a là vertu pour ■principe, et non la nécessité.

Leurs cuisiniers ne sont destinés .qu'à

préparer la grosse viande , et les ragoûts

'ienr'sôilt interdits, à Texception du brouet

noir. C'est une sauce dont i'ai oublié la

'cmnptD'sition, et dans laquelle les Spartiates

trempent leur pain. Ils la préfèrent aux

mets ^es plus exquis. Sur sa réptitation,

'Dtmys le tjTan voulut en enrichir sa tals4e.

t\ fit venir un cuisinier de Lacédétnone, et

lui ordoima de ne rien épargner. Le brouet

*{tn servi : le roi en goûta et le rejeta aTtec

ÎTrêignation. <c Seigneur, lui -dit l'escia^e ,

il j manque un assaisonnemeiit'cssentiél. —

Eh , quoi donc ? demanda le priftee. —

Çniejieisciee violent avant le repas, répon-

*lit d'esclave. »

La Laconie produit plusieurs espèces de

vins. Celui qu'on recueille sur les cinq

coîMnès-, à une petite distance de Sparte ,'

exhale une odeur aussi douce que telle

des ïïéurs. Dans îexirs repas, \a coupé ûe

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passe pas de main en main, comme chez les autres peuples, mais chacun épuise ia tienne, que remplit aussitôt l'esclave qui le sert à table. Ils ont la permission de boire tant qu'ils en ont besoin , ils en usent avec plaisir , et n'en abusent Jamais. Le spectacle dégoûtant d'un esclave qu'on enivre, et qu'on jette quelquefois, sous leurs yeux, leur inspire une profonde aversion pour l'ivresse.

Ils ont différentes espèces de repas publics. Les plus fréquens sont les philities. Rois , magistrats , simples citoyens , tous s'assemblent pour prendre leur repas dans des salles où sont dressées quantité de tables , le plus souvent de quinze couverts chacune. Ils sont durement couchés sur de& lits de bois de chêne , le coude appuyé sur une pierre ou sur un morceau de bois. Auprès de chaque couvert , on place un morceau de mie de pain pour s'essuyer les doigi.«.

Pendant le repas , la conversation roule souvent sur des traits de morale , ou sur des exemplesvde vertu. Une belle ac'','*'û est cit^e comme une nouvelle digne d'oc- ^n * çuper les Spartiates. Les vieillards pren- 4' nent communément la parole : ils parlent avec précision, #1 sont écoutés avec respect.

DU JEUNE âLNACHA.RSIS. 4^9

Les différentes classes des élèves assistent aux repas , sans y participer ; les plus jeunes, pour enlever adroitement des tables quelque portion qu'ils partagent avec leurs amis j les autres, pour y prendre des leçons de sagesse et de bonne plaisanterie.

Parmi les Spartiates , les uns ne savent ni lire ni écrire ; d'autres savent à peine compter; nulle idée parmi eux de la géométrie , de l'astronomie et des autres sciences. Les plus instruits font leurs délices des poésies d'Homère, de Therpandre et de Tyrtée, parce qu'elles élèvent l'âme. Leur théâtre n'est destiné qu'à leurs exercices; ils n'y représentent ni tragédies ni comédies. Quelques-uns, en petit nombre, ont cuUivé avec succès la poésie lyrique. Alcméon , qui vivait il y a trois siècles, s'y est distingué. Son style a de la douceur, quoiqu'il eût à combattre le dur dialecte dorien , qu'on parle à Lacédéraone.

On peut juger par le trait suivant de leur aversion pour la rhétorique. Pendant la guerre du Péloponèse , un Spartiate fut enjoyé vers le satrape Tissapherne , pour r 1 ©ager à préférer l'alliance de Lacédémone à celle d'Athènes. 11 s'exprima en peu de mots. Voyant les ambassadeurs athéniens déployer tout le faste de l'élo-

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