THÉMISTOCLE ET ARISTIDE
Ces deux Athéniens prenaient sur leurs concitoyens la supvrioiitc que l'un nicrilait par la divcrrito de ses ta-
INTRODUCTION. J3i
lens, l'autre par l'uniformité d'une conduite entière-' jment consacrée au bien public : tous deux, opposés dans leurs principes et dans leurs projets , remplissaient tellement la place publique de leurs divisions , qu'un jour 'Aristide , après avoir remporté un avantage sur son adj-versaire , ne put s'empêcher de dire que c'en était faitide la république , si on ne le jetait lui et Thémisloclfe dan»; lune fosse profonde.
Voici un trait qui fait connaître parfaitement la différence de caractère de ces deux Athéniens. Thémistocle annonça publiquement qu'il avait formé un projet impor- tant , et dont le succès ne pouvait être assuré que par le secret le plus impénétrable. Le peuple répondit : « Qu'Aristide en soit le dépositaire, nous nous en rapportons à lui. » Thémistocle tira ce dernier à l'écart , et lui dit : « La flotte de nos alliés séjourne tranquillement dans le port de Pagase ; je propose de la brûler ; et nous sommes les maîtres de la Grèce. — Athéniens , dit alors Aristide, rien de si utile que le projet de Thémistocle , mais rien de si injuste. — - Nous n'en voulons point! » s'écria l'asseaiâée*
A la fin , les talens et l'intrigue triomphèrent de la ▼eriu. Comme Aristide se portait pour arbitre dans les différens des particuliers, la réputation de son équité fit déserter les tribunaux de la justice. La faction de Thémistocle l'accusa d'établir une royauté d'autant plus redoutable, qu'elle était fondée sur l'amour du peuple, et conclut à la peine de l'exil. Les tribus étaient assemblées et devaient donner leur suffrage par écrit. Aristide assistait au jugement. Un citoyen obscur , assis à ses côtés , le pria d'inscrire le nom de l'accusé sur une petite coquillle; qu'il lui présenta. — « Vousa-t-il fait quelque tort ? demanda Aristide. — Non , dit cet inconnu , mais je suis ennuyé de l'entendre partoul nommer le juste. » Aristide éCiïnt son nom , fut condarnné, et sortit de Ik ville, en
3£ mifiODueTioN.
ibrmant des vœux pour sa patrie. Son exil suivit de près Ijimort de Darius.
Xercès , fils et successeur de ce prince , se laissa facilement persuader par Mardonius , son beau-frére , de xéunir la Grèce et l'Europe entière à l'empire des Perdes. La guerre fut résolue, et toute l'Asie s'ébranla. Quatre années furent employées à lever des troupes et à foire d'immenses préparatifs. Lorsqu'ils furent achevés, le roi partit de Suze et se rendit à Sardes en Lydie, d'où il ^envoya des hérauts dans toute la Grèce , excepté chez les lacédémoniens et les Athéniens.
Au printemps de la quatrième année de la soixantequatorzième olympiade, quatre cent quatre-vingt ans arvant J. C, il s'avança avec une armée immense sur les bords (le l'HelIespont. Voulant contempler à loisir le îTpeclacle de sa puissance , il monta sur uu trône élevé et vit la mer couverte de ses vaisseaux et la campagne de ses troupes. Dans cet endroit , la côte d'Asie n'est séparée de celle d'Europe que par un bras de mer de sept • tstades de largeur, ou d'un grand quart de lieue. Deux jponts de bateaux , affermis sur leurs ancres, rapprocbèîTCut les rivages opposés. Une tempête ayant détruit cet ouvrage, Xercès fit couper la tête aux ouvriers, et voulant traiter la mer en esclave , il ordonna qu'elle fût frappée à grands coups de fouet , marquée d'un fer chaud, et <ju'on y jetât une paire de chaînes. Son armée, forte de dix-sept cent mille hommes de pied et de quatre-vingt mille chevaux , employa sept jours et sept nuits à passer le détroit ; ses bagages , un mois entier. Arrivé dans la plaine deDoriscus, arrosée par l'nèbre , il passa ses troupes en revue , et se rendit ensuite sur sa flotte , qui , sur 'douze cent sept galères à trois rangs de rames , pouvait contenir un peu plus de deux cent quarante mille hommes, A ces forces , amenées d'Asie , se joignirent bientôt
ISTRODCCIION. 33
trois cent mille combatlans , tiic.î de plusieurs contrées européennes soumises au roi de Perse.
Après la revue de ses troupes de terre et de mer, Xcrcès consulta le roi Déraarate, qui, exilé de Lacédémone quelques années auparavant , avait trouvé un asile à la cour de Suze. Peu satisfait des réponses de ce Spartiate, il donna ses ordres , et l'armée se mit en marche sur trois colonnes , dont l'une côtoyait la mer. Les vaisseau! , chargés de vivres , réglaient leurs mouvemens sur ceux de l'armée , qui se porla sur la Thessalie. Comme le mont Athos , qui s'avançail dans la mer, devait allonger le chemin de sa flotte , Xercès ordonna que l'isthme qui le joignait à la terre fût percé ; ce qui fut exécuté : de manière que deux galères pouvaient passer de front dans le canal qui fut creusé.
A l'approche du danger qui les menaçait, lesLacédéluoniens et les Athéniens cherchant à former une ligue générale de fous les peuples de la Grèce , assemblèrent ■une diète à l'isthme de Corinlhe, et envoyèrent de ville en ville des députés, chargés d'y répondre l'ardeur dont ils étaient animés. Leurs efforts eurent peu de succès : les Argiens , affaiblis par des pertes considérables qu'ils avaient faites dans une guerre contre Lacédémone, restèrent tranquilles, et finirent par entretenir des intelligences avec Xercès ; Gélon , roi de Syracuse , ne voulut accorder son secours qu'à la condition inadmissible qu'il commanderait l'armée confédérée ; et les The&saliens , au lieu de défendre leurs passages , résolurent de faire leur accommodement avec les Perses. Ainsi , il ne restait plus pour la défense de la Grèce qu'un petit nombre de peuples et de villes, dont Thémistocle s'efforçait de relever les espérances.
Ce grand homme avait entrepris de tourner les vues des Athéniens du côté de la mer. Il leur persuada d'em-
2ll INTRODUCTION.
ployer les sommes qui provenaient de leurs mines d'argent à construire deux cents galères , soit pour attaquer les habitans de l'ile d'Égine avec lesquels ils étaient en guerre, soit pour se dofeudrc un jour contre les Perses.
Pendant que Xercès continuait sa marclie , il fut ré- 6olu dans la diète de l'isthme qu'un corps de troupes , sous la conduite de Léonidas , roi de Sparte , s'emparcraît du passage des Thcrmopyles, situé entre la Thessalie et la Locride , et que l'armée navale de la coiilcdération attendrait celle des Perses dans un détroit formé par les côtes de la Thessalie et parcelles de l'Eubce. Les- Athéniens, qui devaient armer un nombre de galère» Jbeaucoup plus considérable que les Lacédémonicns , vou* lurent bien, pour éviter les suites d'une querelle, s=e désister de leurs prétentions au commandement de 1» flotte , en faveur de ces derniers. Eurjbiade fut élu général, et eut sous lui Thémistoclc et les chefs des autres nations. Ces mesures prises , tous les vaisseaux se réunirent auprès d'un endroit nommé Artémisium , sur la côte septentrionale de l'Eubée,
Léonidas, instruit de la résolution de la diète , ne prit avec lui que trois cents Spartiates , dont il connaissait le» sentimens. Quelques jours après , ces braves célébrèrent d'avance son trépas et le leur par un combat funèbre» Cette cérémonie achevée , ils sortirent de la ville , suivi» de leurf parens et de leurs amis , dont ils reçurent le» adieux éternels.
En passant par les terres des Thébains , dont la foi clait suspecte , le roi de Sparte reçut d'eux quatre cents hommes avec lesquels il alla se poster aux ïhcrmopyles. Bientôt lui arrivèrent successivement des troupes plu» en moins nombreuses , de différentes villes, qui portè- IWit ses forces à un peu plus de sept mille hommes.
ISTRODVCTION. S5
Léonidas avait à peine achevé ses dispositions pour s'opposer au passage de l'immense armée de Xcrcès , qu'on la vit couvrir toute la plaine de ïrachis. Effrayés de ce spectacle , la plupart des chefs proposèrent de se retirera l'isthme de Gorinthe; mab Léonidas rejeta cet avis , et se contenta d'envoyer des courriers, pour presser le secours des villes alliées. Xercès lui ayant envoyé une lettre qui ne contenait que ces mots : Jtends-moi tes armes ; il écrivit au-dessous, F'iens les prendre.
Xercès , outré de colère , fait marcher les Mèdes avec ordre de lui amener sur-le-champ les trois cents Spartiates , qu'il croyait composer seuls toutes les forces de Léonidas. Quelques soldats courent à ce prince , et lui disent : Les Perses sont près de nous. Il répond froidement : Dites plutôt que nous sommes près d'eux. Aussitôt il sort du retranchement avec l'élite de ses troupes , et donne le signal du combat. Les premiers rangs des Mèdes tombent percés de coups ; ceui qui les remplacent éprouvent le même sort. De nouvelles troupes succèdent aux premières ; mais , après plusieurs attaques infructueuses , elles prennent la fuite. La troupe des dix mille immortels , à son tour , s'arance contre les Grecs , et se retire après une perte considérable.
Le lendemain , le combat recommença , mais avec aussi peu ^e succès de la part des Perses. Déjà Xercès désespérait de forcer le passage , lorsqu'un habitant du pays ïint lui découvrir un sentier par lequel on pouvait tourner les Grecs. Transporté de joie , il fait aussitôt partir le corps des immortels , sous la conduite de ce guide. Ces troupes , favorisées par les ténèbres de la nuit , pénètrent par un bois vers les lieux où Léonidas avait placé un détachement de son armée, composé du contingent' dès riiocéens. Celte troupe de braves s'élant repliée sur les hauteurs voisines , les Perses continuent leur route.
56 IMKODtCTION,
e* le leudeniaiu au malin, Léouidas ne peut plus douter du danger qui le menace. Dans une conjoncture si critique , i! renvoie hors du défilé les troupes alliées , et lie garde avec lui que ses Sparliales , ainsi que les Thespiens et les Thébains qui avaient juré de ne le point abandonner.
Désespérant de défendre les Thermopyles , il prend l'audacieuse résolution de marcher à la tente de Xercès , d'immoler ce prince ou de périr au milieu de son camp. Ses soldats, instruits de son dessein , ne lui répondent que par un cri ; il leur fait prendre un repas frugal , en disant : « Nous en prendrons bientôt un autre chez Platon. »
Au milieu de la nuit , les Grecs , Léonidas à leur tête , sortent du défilé , renversent les postes avancés de l'ennemi, pénètrent dans la tente de Xercès, qui venait de la quitter , entrent ensuite dans les tentes voisines , et répandent partout la terreur et le carnage. Les Perses se rallient enfin et les attaquent de toutes paris. Léonidas tombe sous une grêle de traits. Après un combat terrible , ses compagnons enlèvent son corps , repoussent l'ennemi , franchissent le retranchement du défilé , et vont se placer sur une petite colline. Ce fut là qu'après s'être défendus avec la plus grande valeur contre les troupes qui les cernaient , ils succombèrent tous sous les coups de l'ennemi.
Le dévouement de Léonidas et de ses compagnons produisit plus d'effet que la victoire la plus brillante. Il apprit aux Grecs le secret de leurs forces , aux Perses celui de leur faiblesse.
Pendant que Xercès était aux ïhcrmopjles , son armée navale, après avoir essuyé une yiolente tempête, vint mouiller à quatre-vingts stades , environ trois lieues, de celle des Grecs chargée de la défense du passage entre l'Eubée et la terre ferme. A son approche , celle-ci
ISTEODUCTION. 37
résolut d'abandonner le détroit ; mais Thémistoclery re-'^ tint , et ce ne fut qu'après qu'on eut appris que le pas des Therniopyles était forcé qu'elle se relira vers l'ile de Salamiue.
Cependant l'armée de terre des Grecs s'était placée à l'isthme de Corinthe , et ne songeait plus qu'à disputer l'entrée du Péloponèse. Cette mesure contrariait le système de défense conçu par Thémistocle. Afin d'y faire renoncer les Athéniens , il leur représente que leur flotte seule est un asile assuré , et appuie ses discours par des oracles qu'il a obtenus de la Pythie. Le peuple se laisse persuader , et porte un décret par lequel il est ordonné que la ville serait mise sous la protection de Minerve ; que tous les habitans en état de porter les armes passeraient sur les vaisseaux ; et que chaque particulier pourvoirait à la sûreté de sa femme, de ses enfans et de ses esclaves. Ce décret fut aussitôt exécuté. Les guerriers se rendirent sur la flotte ; les hommes âgés , les femmes ;, les enfans furent transportés sur les vaisseaux à Égine , à Trézène , à Salamine , et les vieillards , à qui leurs infirmités ne permettaient pas de s'embarquer , restèrent dans la ville.
Xcrcès sortait alors des Thermopyles , et entrait dans la Phocide dont les campagnes furent ravagées et les villes détruites. La Béotie se soumit, à l'exception de Platée et de Thespies , qui furent ruinées de fond en comble.
Après avoir dévasté l'Attique , les barbares entrèrent dans Athènes , où ils trouvèrent quelques vieillards qui attendaient la mort , et un petit nombre de citoyens qui avaient résolu de défendre la citadelle. Ils pillèrent la ville , et la livrèrent aux flammes.
Cet incendie fit une si vive impression sur l'armée navale des Grecs qui mouillait sur les côtes de Salamine , à une petite distance de celle des Perses , que ,
S8 lyrRODrcTiON.
la plupart des chefs résolurent de se rapprocher de' l'isthme de Corinthc , où les troupes de terre s'étaient retranchées. Ce départ devait s'effectuer le lendemain. Pendant la nuit , qui était celle du 18 au 19 octobre de l'an 480 avant J. C. , Thémistocle se rend auprès du lacédomien Eurybiadc , généralissime de la flotte , et' tâche de le dissuader du dessein d'abandonner la positioni qu'on avait prise. Eurybiade convoque aussitôt le conseil de l'armée. Tous les généraux se soulèvent contre le sentiment de Thémistocle, et, au milieu des déba(9 les plus tumultueux , le général lacédémonien lève s* canne pour le frapper. Thémistocle, au lieu de s'irriter d'un .el outrage, ne lui dit que ces paroles : << Frappe , '< mais écoute. » Ce trait de grandeur d'âme étonne le Spartiate , fait régner le silence ; et Thémistocle , prenant sa supérioriié, démontre à l'assemblée , par des raisons péremptoires, que l'intérêt de tous les Grecs csf de combaltre les Perses à Salamine. Son discours , et' surtout sa fermeté , frappèrent si vivement Eurybiade , qu'il ordonna que la flotte resterait près des rivages de Salamine.
Les mêmes intérêts s'agitaient en même temps sur les deux flottes. Xercès, après avoir pris l'avis des chefs de» divisions, dont son armée navale était composée , et aa nombre desquels étaient les rois de Sidon , de Tyr , de Chypre , Artémise , reine d'IIalicarnasse , et quantité d'autres petits souverains , lit avancer sa flotte vers l'ile de Salamine , et son armée de terre vers l'isthme de Coriuthe.
Cette marche, lit reprendre à la plupart des généraux de la flotte grecque , le dessein d'aller au secours du Pélopoiicsc. Comme leur avis prévalait dans le conseil , Thémistocle fit partir pendant la nuit un homme , chargé d'annoncer de sa part , aux chefs de la flotte ennemie , qu'une partie des Grecs, le général des Athéuii-ns à leur
ITÏTRODTCTION. §9
tête , étaient disposés à se déclarer pour le roi ; que les autres , saisis de crainte , méditaient une prompte retraite , et , qu'affaiblis par leurs divisions , s'ils se voyaient tout-à-coup entourés de l'armée persane, ils seraient forcés de rendre leurs armes , ou de les tourner contre eux-mêmes. ^^^
Trompés par ce rapport , les Perses s'avSWent à la faveur des ténèbres, et bloquent toutes les issues du détroit par lesquelles les Grecs auraient pu s'échapper. Dans ce moment , Aristide qui avait été rappelé dans sa pairie quelque temps auparavant , passait de l'ile d'Égine à l'armée des Grecs. Il s'aperçut du mouvement des Perses , et dès qu'il fut arrivé à Salamine, il se rendit à l'endroit où les chefs étaient assemblés, lit a^eler Thémislocle , et lui dit : « Un seul intérêt doit nous animer aujourd'hui , celui de sauver la Grèce ; vous , en donnant des ordres , et moi , en les exécutant. Dites aux Grecs qu'il n'est plus question de délibérer, et que l'ennemi vient de se rendre maître des passages. » Après ces paroles , informé du stratagème de Thémistocle , il entra au conseil , où son récit fut confirmé par d'autres témoins qui arrivaient successivement. L'assemblée se sépara aussitôt , et il ne fut plus question que de se préparer au combat.
Xcrcès, voulant animer ses troupes par sa présence , vint se placer sur une hauteur voisine du détroit, entouré de secrétaires qui devaient décrire toutes les circonstances de la bataille. Dès qu'il parut , les deux ailes de sa ikitte se mirent en mouvement.
Le sort de Paetion qui allait avoir lieu , dépendait de ce qui ?e passerait à l'aile droite des Grecs ^ et à la gauche dies Perses ; car c'était là que se trouvaient les Athéniens et les Phéniciens. Ceux-ci étaient commandés par un des frèrcs^ de Xercès. On s'ébranle ; les uns et les autres se poussent et se repoussent dans le déhlé»
ûO irfTBODlCTlON.
Thémistocle était présent à tous les dangers. Enfm une galère athénienne fond avec impétuosité sur l'amiral phénicien j le jeune frère de Xercès s'élance sur le vaisseau, et tombe aussitôt percé de coups. La mort de ce général répand la consternation parmi les Phéniciens j une horrible confusion disperse leurs vaisseaux : vrflpment les Cypriotes et les autres nations de l'Orient veulent rétablir le combat ; après une asscx longue résistance j ils se dispersent à l'exemple des Phéniciens.
Peu content de cet avantage^ Thémistocle conduisit son aile victorieuse au secours des Lacédémoniens et des autres alliés qui se défendaient contre les Ioniens. Ceux-ci, dont plusitfBrs se réunirent aux Grecs pendant la bataille , combattirent avec beaucoup de valeur, et ne songèrent à la retraite que lorsqu'ils eurent sur les bras toute l'armée ennemie. Ce fut alors qu'Artémise , entourée de vaisseaux grecs, n'hésila point à couler à fond un bâtiment de la flotte de Xercès. Un capitaine athénien , qui la suivait de près , trompé par cette manœuvre , s'imagina qu'elle avait quitté le parti des Perses , et cessa de la poursuivre.
L'armée vaincue se retira au port de Phalère, après avoir perdu un grand nombre de vaisseaux. La perte des Grecs ne fut que de quarante galères.
Pendant toute la durée du combat , Xercès avait été agité par la joie , la crainte et le désespoir. Quand il vit la défaite de sa flotte , il tomba dans un abattement profond, dont il ne revint que pour ordonner les préparatifs d'une nouvelle attaque, et de joindre par une •chaussée l'île de Salamine au continent. On s'attendait des deux côtés à une nouvelle bataille , lorsque ce prince ayant assemblé ses généraux , la reine Artémise lui persuada de laisser à Mardonius le soin d'achever sou ouvrage, et de se retirer dans ses états. Il suivit ce conseil,
ISTBODCCnON. Al
et sa flotte reçut l'ordre de se rendre incessamment à' l'Hellespont , et de veiller à la conservation du pont de bateaux. L'armée des atliés , suivant l'avis d'Eurybiade } ne la poursuivit pas , mais alla passer l'hiver au port de* Pagase.
Quelques jours après , le roi prit le chemin de la Thés-' salie , où Mardonius fit prendre des quartiers à trois cent? mille hommes qu'il avait demandés et choisis dans toute l'armée. De là , continuant sa roule, Xercès arriva sur les bords de l'Hellespont avec un petit nombre de troupes.. Ne trouvant plus le pont qu'une tempête avait détruit , il se jeta dans un esquif, environ six mois après l'avoir traversé en conquérant , et se rendit en Phrjgie pour y bâtir. et fortifier des palais.
Après la bataille , le premier soin des vainqueurs fut. d'envoyer à Delphes les prémices des dépouilles enue-' mies qu'ils se partagèrent ; ensuite les généraux se rendirent à l'isthme de Corinthe , pour décerner des cou-»rennes à ceux d'entre eux qui avaient le plus contribué à la victoire. Thémistocle , conduit à Lacédémone , y reçut avec Eurjbiade une couronne d'olivier. A son départ , on lui fit présent d'un char magnifique , et trois cents jeunes cavaliers des premières familles de Sparte, eurent ordre de l'accompagner jusqu'aux frontières de la Laconie.
Cependant Mardonius cherchait à détacher les Athéniens de l'alliance des Grecs. Dans ce dessein , il fit partir pour Athènes Alexandre , roi de Macédoine , qui leur était uni par les liens de l'hospitalité. Les efforts de cet ambassadeur furent inutiles , et Aristide fit rendre, par l'assemblée du peuple , un décret qui ordonnait aux prêtres de dévouer aux dieux infernaux tous ceux qui auraient des intelligences avec les Perses , et qui se détacheraient de la confédération des Grecs.
Mardonius, instruit de la résolution des Athéniens,
llfL lAïRODlCriON.
fondit aussitôt sur l'Attique dont les habitans s'étaient une seconde fois réfugiés dans l'ile de Salamine, et rentra ensuite en Béolie , dont tous les peuples, à l'exception des Platéens et des ïliespiens , s'élaieut décla- 1. rés pour les Perses. Il établit son camp dans la plaine de Tlièbes, le long du fleuve Asopus , dont il occupait la rive gauche jusqu'aux frontières du pays des Platéens.
Les Grecs, au nombre d'environ cent dix mille hommes", dont dix mille Spartiates et cinq mille Athéniens, se placèrent en face , au pied et sur le penchant du mont Cithéron. Aristide commandait les Athéniens; Pausanias , roi de Sparte , toute l'armée. La difficulté de se procurer de l'eau en présence de la cavalerie des Perses, les obligea bientôt de défiler le long du mont Cilliéroa et d'entrer dans le pays des Platéens. Mardonius n'eut pas plutôt appris que les Grecs avai'înt changé de position et s'étaient retirés sur le territoire de Platée, que, faisant remonter son armée le long de l'Asopus, il la plaça une seconde fois en leur présence.
Les deux armées restèrent en face l'une de l'autre pendant onze jours. Le onzième , les Grecs qui ne recevaient plus de provisions , et que la disette d'eau ne tourmentait pas moins que le manque de vivres , levèrent leur camp pendant la nuit , dans le dessein de le transporter un peu plus loin et dans une île formée par deux branches de l'Asopus. De là , ils devaient envoyer au passage du mont Cithéron la moitié de leurs troupes pour en chasser les Perses qui interceptaient les convois. Au lever de l'aurore, les Athéniens prennent le chemin de la plaine, et les Lacédémoniens , suivis de trois mille ïégéates , défilent au pied du Cithéron. Parvenus au temple de Cérès , éloigné de dix stades , et de leur première position , et de la ville de Platée , ceux-ci s'arrêtent pour attendre un de leurs corps qui avait long-temps re-
INTRi|DI!CTIOî:T. 43^
fusé d'abandonner son poste. C'est là <|u'ils sont atteints par la cavalerie persane. Dans le mâm« temps Mardonius , à la tête de ses meilleures troupes , passe le fleuve et s'avance à grands pas dans la plaine. Son aile droite attaque aussitôt les Athéniens , pour les empêcher de porter secours aux Lacédémoniens.
Pausanias range ses troupes dans un terrain incliné et inégal, auprès d'un petit ruisseau et de l'enceinte consacrée à Cérès, et se met à consulter les entrailles des victimes. Comme , pendant cet intervalle , ses troupes , qui n'osaient pas se défendre , restaient exposées aux traits de l'ennemi , les Tégéates , ne pouvant maîtriser l'ardeur qui les animait, se mirent en mouvement , et furent bientôt soutenus par les Spartiates. A leur approche, les Perses serrent les rangs, se couvrent de leurs boucliers, et forment une masse dont la pesanteur et l'impulsion arrêtent et repoussent la fureur de l'ennemîJ Mardonius, à la tête de mille soldats d'élite, balança long-temps la victoire; mais il tomba enfin ^ atteint d'ua' coup mortel. Dès ce moment les Perses sont ébranlés,: renversés, mis en déroute. Leur cavalerie arrêta pendant quelque temps les Grecs victorieux , mais elle ne les empêcha pas d'arriver au pied du retranchement que Mardonius avait élevé auprès de l'Asopus. Les Athéniens, qui avaient obtenu le même succès à l'aile gauche,! malgré la vigoureuse résistance des Béotiens, loin de les poursuivre , allèrent aussitôt rejoindre les Lacédémoniens qui attaquaient le camp des Perses. Les retranchemens ayant été emportés, tous s'y précipité-,' rent , et les vaincus s'y laissèrcot égorger comme des victimes.
Celte bataille fut livrée le 22 septembre de l'année 479 avant J. C. Des trois cent mille hommes que commandait' Mardonius , Artabaze en emmena en Asie quarante mille
4Z» IKTRODrCllOK.
qui n'avaient pas donnée et trois mille se sauvèrent de différens côtés.
Les vainqueurs décernèrent le prix de la Tictoire aux l*]atéens, pour mettre d'accord les Athéniens et les Lacédémouiens, qui se le disputaient avec beaucoup de vivacité j et , après avoir disposé du butin , dont la dixième partie fut réservée pour le temple de Delphes, ils accordèrent tous les {genres d'honneurs à ceux qui étaient morts les armes à la main. Chaque nation fit dresser un tombeau à ses guerriers, et Aristide fit passer un décret qui, entre autres dispositions, portait que les Platéens seraient regardés comme une nation inviolable et consacrée à la divinité.
Le même jour de la bataille de Platée, la flotte des Grecs , commandée par Leuthychidas , roi de Lacédémone, et par Xanthippe l'Athénien , remporta une victoire signalée sur les Perses , auprès du promontoire de INJ) cale en lonic.
Telle fut la lin de la guerre de Xercès, plus connue sous le nom de guerre Médique. Elle avait duré deux ans. Les peuples respirèrent enfin. Les Athéniens se rétablirent au milieu de leur ville; ils en relevèrent les murailles, malgré les plaintes des alliés, qui commençaient à prendre ombrage de la gloire de ce peuple, cl malgré les représentations des Lacédémoniens , dont l'avis était de démanteler les places de la Grèce situées hors du l'éloponèse, de peur que , dans une nouvelle invasion, elles ne servissent de retraite aux Perses. Théraistocle siit détourner adroitement l'orage qui dans cette occasion menaçait les Athéniens. De plus, il les cugagea à former au Pyrée un port entouré d'une enceinte redoutable , et à construire tous les ans un certain nombre de galères.
Dans le même temps, une flotte nombreuse des allié», sous les ordres de Pausanias et d'Aristide, obligcail
INTRODrCTIOX. 45
l'ennemi d'abandonner l'île de Chypre et la ville de Byzance , située sur l'Hellespont. Ces succès achevèrent de perdre Pausanias , qui , enorgueilli de sa gloire , ne se montra plus à l'égard des alliés que comme un dur et insolent satrape. Aussi vit-on ceux-ci proposer aux Athéniens de combattre sous leurs ordres. Les Lacédémoniens , instruits de cette défection , rappelèrent Pausanias, et le dépouillèrent du commandement; et, quelque temps après , sur les preuves qu'ils avaient de ses intelligences avec le roi de Perse , ils le firent mourir. Cette punition ne changea point les dispositions des alliés, et ils refusèrent de reconnaître le successeur de Pausanias.
Dans cette circonstance, les Lacédémoniens délibérèrent sur le parli qu'ik devaient prendre. Alors, on les vit renoncer à l'ancien droit qu'ils avaient de commander les armées , et céder aux Athéniens l'empire de la mer, et le soin de continuer la guerre contre les Perses.
Déterminées par ce généreux sacrifice , toutes les nations mirent leurs intérêts entre les mains d'Aristide , qui, après avoir réglé avec une grande équité les contributions qu'elles devaient fournir , résolut d'attaquer les Perses. Pendant que cet illustre Athénien se concUiaîf l'estime universelle , et s'élevait par son mérite au premier rang parmi les Grecs , Thémistocle devenait l'objet de la haine des Lacédémoniens , en faisant admettre à l'assemblée des amphictyons les natifs qui avaient embrassé le parti de Xercès , et de celle des alliés par les exactions qu'il exerçait dans la mer Egée. De plus , une foule de particuliers se plaignaient, les uns de ses injustices , les autres des richesses qu'il avait acquises , et tous du désir extrême qu'il avait de dominer. Tant d'ennemis prévalurent sur ses services [an 471 avant J. G,]; il fut banni, et se retira dans le Péloponèse :
ÛG ISTRODrCTIOî?.
mais bientôt, accusé d'entretenir une correspondance criminelle avec Arlaxercès , successeur de Xercès , il fut poursuivi de ville en ville , et contraint de se réfus;iet chez les Perses ; il mourut plusieurs années après.
Les Athéniens s'aperçurent à peine de cette perte : ils avaient Aristide , et Cimon , (ils de Miltiade. Celui-ci, chargé du commandement de la flotte grecque, sort du Pvrée avec trois cents galères ; il oblige , par sa présence ou par ^es armes, les villes de Carie et de Lycie à se déclarer contre les Perses. Il rencontre ensuite , à la hauteur de l'Ile de Chypre, la flotte de ces derniers , en coule à fond une partie , et s'empare du reste. Le soir même, il débarque sur les côtes de Pami)hilie , attaque l'armée de terre de l'ennemi , la disperse , et retourne à sa flotte avec un nombre prodigieux de prisonniers , et d'immenses dépouilles.
î Celte double victoire , la conquête de la presqu'île de Thrace , qui la suivit de près , et quelques autres avantages , accrurent successivement la gloire des Athé- Iiiens et la conliancc qu'ils avaient dans leurs forces. Leur puissance ne lit qu'augmenter encore par l'abandon que les alliés leur firent de leurs vaisseaux, et par la prise des îles de Scjros , de Naxos et de Thasos , dont ïe^ habitans ^ révoltés de leur orgueil, s'étaient séparés d'eux.
Des secours qu'ils donnèrent aux Lacédémonieue contre leurs esclaves révoltés et quelques villes de la Laconie qui s'étaient laissé entraîner dans cette rébellion, firent naître cnirc eux et 1-acédémone une haine qui produisait des guerres funestes. Les Lacédémoniens crurent s'apercevoir que les généraux d'Athènes entrelcnaieut des correspondances avec les révoltés ; ils les prièrent de se retirer , sous des prétextes plausibles. Irrités d'un tel soupçon, les Athéniens rompirent le traité qui les unissait aux Lacédémoniens depuis le commenccuionl de la guerre
médique , et se hâtèrent d'en conclure un autre avec les Argiens, leurs ennemis.
[ An 462 avant J. C.]. L'ambition d'Athènes allait toujours croissant. En même temps qu'elle envoyait du secours au roi d'Egypte contre les Perses , ses troupes attaquaient les peuples de Corinthe et d'Epidaure , triomphaient des Béotiens et des Sicyoniens, dispersaient la flotte du Péloponèse , forçaient les Eginèles à livrer leurs yaisseaux , à démolir leurs murailles , et allaient en Thessalie rétablir un prince malheureux sur le trône de ses pères.
Les Athéniens ne faisaient pas alors directement la guerre à Lacédémone ; mais ils exerçaient contre elle de fréquentes hostilités , ainsi que contre ses alliés. Un jour , ils voulurent, de concert avec les Argiens, s'opposer au retour d'un corps de troupes que des intérêts particulier* avaient attiré du Péloponèse en Béotie. Ils furent battus, et les Lacédémoniens continuèrent tranquillement leur marche. Athènes , craignant alors une rupture ouverte, rappela Cimon qu'elle avait banni quelques années auparavant.
[An 450 avant J. C.]. De retour dans sa patrie, ce grand homme engagea ses concitoyens à signer une trêve de vingt ans ; mais comme ils ne pouvaient plus supporter le repos , il se hâta de les mener en Chypre ; il y remporta de si grands avantages sur les Perses , qu'il contraignit Arlaxercès à demander la paix aux conditions les plus humiliantes. Il ne jouit pas long-temps de sa gloire ; il finit
^sesijours en Chypre. Sa mort fut le terme des prospérités
Sas Athéniens.
m IRTfiODCCTIOir.