‹ Abrégé du Voyage du jeune Anacharsis en GrèceChapitre 33 sur 65 · CHAPITRE LXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXIII

Suite la bibliothèque d'un Atliénieu. — Physique histoire nahirclle , génies.

A mou arrivée de Perse , je retournai chez Euclide. Il me restait à parcourir une partie de sa bibliothèque. Je l'y trouvai avecMétonet Anaxarque. Le premier était d'Agrigente en Sicile, et de la même famille qu'Empédocle ; le second était d'Abdèrc en Thrace , et de l'école de Démocrite.

Euclide me montra quelques traités sur les animaux , sur les plantes , sur les fos-. silcs.w Je ne suis pas fort riche en ce genre, me dit-il ; le goût de l'histoire et de la

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physique , proprement dite , ne s'est introduit parmi nous que depuis quelques années. Aristote s'est emparé du dépôt des connaissances de l'Egypte , de l'Orient, de tous les peuples que nous nommons barbares , accru par les philosophes pythago-, riciens , et par les nôtres. Il l'augmentera par ses travaux ; et , en le faisant passer à la postérité , il élèvera le plus superbe des monumens, non à la vanité d'une école particulière, mais à la gloire de toutes nos écoles.

« C'est l'histoire générale et particulière de la nature. Il prendra d'abord les grandes masses : l'origine ou l'éternité du monde j les causes , les principes , et l'essence des êtres j la nature et l'action réciproque des élémens ; la composition et la décomposition des corps : là seront rappelées et disculées les questions sur l'infini , sur le mouvement , le vide , l'espace et le temps.

« Il décrira en tout ou en partie ce qui s'opère dans les cieux , dans l'intérieur et sur la surface de notre globe : dans les cieux , les météores , les distances et les révolutions des planètes, la nature des astres et dessphères auxquelles ils sont attachés; dans le sein de la terre , les fossiles , les minéraux , les secousses violentes qui boule-

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Tersent le globe; sur sa surface, les rrters , les fleuves, les plantes, les animaux.

Comme l'homme est sujet à une infinité de besoins et de devoirs , il sera suivi dans tous ses rapports. L'anatomie du corps humain, la nature et les facultés de l'àme , les objets et les organes des sensations , les règles propres à diriger les plus fines opérations de l'esprit et les plus secrets mouvemens du cœur, les lois, les gouvernemeus, les sciences , les arts : sur tous ces objets, l'histoire joindra ses lumières à celles des siècles précédeus ; et , conformément à la méthode de plusieurs philosophes , appliquant toujours la physique à la morale, il nous rendra plus éclairés pour nous rendre plus heureux.

« Tel est le plan d'Aristote , autant que je l'ai pu comprendre par ses conversations et par ses lettres. »

« Je pourrais , dit Anaxarque , attribuer à Démocrite le môme projet que vous prêtez a Aristote. Je vois ici les ouvrages sans nombre qu'il a publiés sur la nature et les difïercnles parties de l'univers , sur les animaux et sur les plantes j sur notre âme , nos sens, nos devoirs, nos vertus; sur la médecine , l'auatomie , l'agriculture , la logique , la géométrie , l'astronomie , la géo-

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graphie; j'ajoute sur la musique et la poésie : et je ne parle pas de ce style enchanteur qui répand des grâces sur les matières les plus abstraites. L'estime publique l'a placé au premier rang des physiciens qui ont appliqué les effets aux causes. On admire dans ses écrits une suite d'idées neu- ■?es , quelquefois trop hardies, souvent heureuses. »

(f Empédocle , dit Méton , à son tour, illustra sa patrie par ses lois , et la philosophie par ses écrits : son poëme sur la nature, et tous ses ouvrages en vers , fourmillent de beautés qu'Homère n'aurait pas désavouées. Je conviens néanmoins que ses métaphores, quelque heureuses qu'elles soient, nuisent à la précision de ses idées, et ne servent quelquefois qu'à jeter un voile brillant sur les opérations de la nature. Quant aux dogmes, il suivit Pythagore, non avec la déférence aveugle d'un soldat, mais avec la noble audace d'un chef départi et l'indépendance d'un homme qui avait mieux aimé vivre en simple particulier dans une ville libre , que de régner sur des esclaves. Quoiqu'il se soit principalement occupé des phénomènes de la nature, il n'en expose pas moins son opinion sur les premières causes. »

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Après qii'Euclide , Anaxarque et Méton.

eurent pris tour à tour la parole pour expliquer les systèmes d'Aristote , de Démocrite et d'Empédocle sur l'origine et les premiers principes des choses : « Convenez , me dit Anaxarque , eu riant , que Démocrite avait raison de prétendre que la Vérité est reléguée dans un puits d'une profondeur immense. Convenez aussi, lui répondis-je, qu'elle serait bien étonnée, si elle venait sur la terre , et principalement dans la Grèce. Elle s'en retournerait bien vite, reprit Euclide ; nous la prendrions pour l'Erreur.

Anaxarque et Méton ayant pris congé d'Euclide , celui-ci revint à Arislole , et voulut me faire part des principales observations dont ce philosophe doit enrichir son Histoire des animaux. « lien est quelquesunes , dit-il , qu'il m'a communiquées et que je vaisrappor ter pour vous instruire de la manière dont on étudie à présent la nature. 1° Eu envisageant les animaux par rapport au climat , on a trouvé que les sauvages sont plus farouches en Asie, plus forts en Europe, plus variés dans leurs formes en Afrique, et que ceux qui vivent sur les montagnes sont plus méchans que ceux des plaines.

« Le climat influe puissamment sur leurs mœurs. L'excc:? du froid et de la chaleur

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ks rend agrestes el cruels -, les venis , les eaux , les aliraens , suffisent quelquefois pour les altérer. Les ualions du Midi sont timides et lâches j celles du Nord courageuses et confiantes : mais les premières sont plus éclairées, parce qu'elles sont peut-être plus anciennes , peut-être aussi parce qu'elles sont plus amollies. En effet , les âmes fortes sont rarement tourmentées du désir inquiet de s'instruire.

« 2° Les oiseaux sont très-sensibles aux rigueurs des saisons. Al'approche de l'hiver ou de Tété , les uns descendent dans les plaines , ou se retirent sur les montagnes; d'autres quittent leur demeure, et vont respirer au loin un air plus tempéré.

« C'est ainsi que , pour éviter l'excès du froid et delà chaleur , le roi de Perse transporte successivement sa cour au nord et au midi de son empire.

« Le temps du départ et du retour des oiseaux est fixé vers les équinoxes. Les plus faibles ouvrent la marche -, presque tous' voyagent ensemble et comme par tribus.' Ils ont quelquefois un long chemin à faire avant de parvenir à leur destination. Les grues viennent de Scythie , et se rendent rers les marais qui sont au-dessus de l'Egypte, et d'où le Nil tire son origine. ^

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« La même cause qui oblige certains oiseaux à s'expatrier tous les ans agit dans le sein des eaux. Quand on est à Byzauce, on voit à des époques marquées plusieurs espèces de poissons , tantôt remonter vers le Pont-Euxin , tantôt descendre dans la mer Egée. Us vont en corps de nations ^ comme les oiseaux; et leur route , comme notre vie , est marquée par des pièges qui les attendent au passage.

♦f 3° On a fait des recherches sur la durée de la vie des animaux , et l'on croit s'être aperçu que , dans plusieurs espèces , les femelles vivent plus long- temps que les mâles ; mais sans nous attacher à cette différence , nous pouvons avancer que les chiens vont , pour l'ordinaire , jusqu'à quatorze ou quinze ans, et quelquefois jusqu'à vingt ; les bœufs à peu près au même terme ; les chevaux communément à dixhuit ou vingt , quelquefois à trente , et même à cinquante ; les ânes à plus de trente; les chameaux à plus de cinquante , quelques-uns jusqu'à cent : les éléphans ,. suivant les uns , parviennent à deux cents ans; suivant les autres à trois cents ans. On prétendait anciennement que le cerf vivait quatre fois l'Age de la corneille , et cette dernière neuf fois l'âffede l'homme.

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Tout ce qu'on sait de certain aujourd'hui à l'égard des cerfs , c'est que le tempa. de la gestation et leur rapide accroissement ne permettent pas de leur attribuer une très longue vie.

ttLanaturefait quelquefois des exceptions' à ses lois générales. Les Athéniens vous citeront l'exemple d'un mulet qui mourut à l'âge de quatre-vingts ans. Lors de la construction du temple de Minerve, on luirendit sa liberté, parce qu'il était extrême-! ment vieux , mais il continua de marcher à la tête des autres, les animant par son; exemple, cherchant à partager leurs peinesr. Un décret du peuple défendit aux marchands de l'écarter, quand il s'approchel'ait des corbeilles de grains ou de fruits exposés en vente.

« 4° C)u a remarqué que la nature passe d'un genre ou d'une espèce à l'autre, par des gradations imperceptibles, et que,, depuis l'homme jusqu'aux êtres les plus insensibles , toutes les productions semblent se tenir par une liaison continue.

«f Prenons les minéraux, qui forment le premier anneau de la chaîne ; je ne vois qu'une matièrepassive, stérile, sans organe, et par conséquent sans besoins et sans fonctions. Bientôt je crois distinguer, dans

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quelques plantes , une sorte de mouvement, des sensations obscures, une étincelle de vie ; dans toutes, une reproduction constante, mais privée de soins maternels qui la favorisent. Je vais sur les bords de la mer , et je douterais volontiers si les coquillages appartiennent au genre des animaux ou à celui des végétaux. Je retourne sur mes pas, et les signes de vie se multiplient à mes yeux. Yoici des êtres qui se meuvent, qui respirent, qui ont des af-' fections et des devoirs. S'il en est qui, de même que les plantes dont je viens de parler, furent , dès leur enfance , abandonnés au hasard, il en est aussi dont l'éducation fut plus ou moins soignée. Ceux-ci vivent en société avec le fruit de leurs amours j ceux-là sont devenus étrangers à leur famille. Plusieurs offrent à mes regards l'esquisse de nos mœurs j je trouve par-' mi eux des caractères faciles- j'en trouve d'indomptables • j'y vois des traits de douceur, d'audace, de barbarie, de crainte,' dé lâcheté , quelquefois même l'image de la prudence et de la raison. Nous avons l'intelligence , la sagesse et les arts ; ils ont des facultés qui suppléent à ces avantages.

tf Cette suite d'analogies nous conduit

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eiifmà l'exirémité de la chaîne où l'homme eslplacé.Parrailcsquaiitésquilui assignent le rang suprême, j'eu remarque deux essentielles : la première est cette intelligence qui , pendant sa vie , l'élève à la contemplation des choses célestes ; la seconde est son heureuse organisation j et surtout ce tact , le premier, le plus nécessaire et le plus exquis de nos sens, la source de l'industrie et l'instrument le plus propre à seconder les opérations de l'esprit. C'est à la main, disait le philosophe Anaxagore , que l'homme doit une partie de sa supériorité. »

« Pourquoi, dis-je alors, placez-vous l'homme à l'extrémité de la chaîne ? L'espace immense qui le sépare de la divinité ne serait-il qu'un vaste désert? Les Egyptiens , les mages de Chaldée , les Phrygiens , les Thraces , le remplissent d'habilans aussi supérieurs à nous que nous le sommes aux brutes.

K Je ne parlais, répondit Euclide, que àes êtres visibles. 11 est à présumer qu'il en existe au-dessus de nous une infinité d'autres qui se dérobent à nos yeux. De l'être le plus grossier nous sommes remontés, par des degrés imperceptibles, jusqu'à notre espèce j pour parvenir de ce terme

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jusqu'à la divinilé, il faut sans doute passer par divers ordres d'intelligences d'autant plus brilliintes et plus pures ,^ qu'elles approchent plus du trône de l'Éternel.

« Cette opinion est aussi- ancienne que générale parmi les nations : c'est d'elles que nous l'avons empruntée. Nous peuplons la terre et les cieux de génies auxquels l'Être- Suprême a confié l'administration de l'univers ; nous en distribuons partout oii la nature paraît animée , mais principalement dans ces régions qui s'étendent autour et au-dessus de nous, depuis la terre jusqu'à la sphère de la lune. C'est là qu'exerçant une immense autorité ils dispensent la vie et la mort, les biens et les maux, la lumière et les ténèbres .

« Chaque peuple, chaque particulier trouve, dans ces a gens invisibles, un ami ardent à le protéger , un ennemi ncrai moins ardent à le poursuivre. Ils sont revêtus d'un corps aérien; leur essence tient le milieu entre la nature divine et la nôtre ; ils nous surpassent en intelligence; quelques-uns sont sujets à nos passions; la plu- 'jîart à des changemens qui les font passer à un rang supérieur. Quelques-uns , sont, HCOHime nous, déïvorés de chagrins, comme nous, djes*inés à k mort. Suivant Hésiode,

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les nymphes vivent des millions d'années; suivant Pindare , une hamadryade meure 'a*vec l'arbre qui l'a renfermée dans son 'séfin.

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