‹ Abrégé du Voyage du jeune Anacharsis en GrèceChapitre 38 sur 65 · CHAPITRE LXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXVII

Fêtes et mystères d'Eleusis.

De tous les mystères établis en rhonneur des différentes divinités , il n'eu est pas de plus célèbres que ceux de Cérès. C^est ellemême , dit-on , qui en régla les cérémonies. Pendant qu'elle parcourait la terre sur les traces de Proserpine , enlevée par Pluton , elle arriva dans la plaine d'Eleusis. Flattée de raccueil qu'elle reçut des habitans , elle leur accorda deux bienfaits signalés 5 l'art de l'agriculture , et la connaissance de la doctrine sacrée. On ajoute que les petits mystères , qui servent de préparation aux grands , furent institués en faveur d'Hercule.

On prétend que, partout où les Athéniens ont introduit ce système religieux , il a répandu l'esprit d'union et d'humanité ; qu'il purifie l'àme de son ignorance etde ses souillures 5 qu'il procure l'assistance particulière des dieux , les moyens de parvenir à la perfection de la vertu, les douceurs de la vie sainte , l'espérance d'une mort paisible et d'une félicité qui n'aura point de bornes.

Les initiés occuperont une place distinguée dans les champs élyséesjils jouiront d'une lumière pure , et vivront dans le sein de la divinité , tandis que les autres habiteront, après leur mort, des lieux de ténèbres et d'horreur.

Pour éviter une pareille alternative, les Grecs se rendent de toutes parts à Eleusis pour y obtenir le gage du bonheur qu'on leur annonce. Dès l'âge le plus tendre , les Athéniens sont admis aux cérémonies de l'initiation , et ceux qui n'y ont jamais participé les demandent avant de mourir. .

Cependant quelques personnes éclairées ner croient pas avoir besoin d'une telle association pour être vertueuses. Socrate ne voulut jamais s'y faire agréger, et ce refus laissa quelques doutes sur sa religion.

Les grands mystères se célèbrent tous les ans ; la fête des petits est également annuelle , et tombe six mois auparavant.

Je partis avec quelques-uns de mes amis , dans l'intention de faire quelques recherches sur cette institution. La porte j)ar où l'on sort d'Athènes pour se rendre à Eleusis s'appelle la porte Sacrée , et le chemin qui y conduit, lavoieSacrée. L'intervalle entre les deux villes est d'environ ceu t stades (près de quatre lieues). Après avoir traversé une

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colliue assez élevée , et couverte de laui ier^ roses , nous eniràmcs dans le territoire d'EleusiisV' '

A une légère distance de la mer se. prolonge dans la plaine une colline , sur le nencliant et à l'extrémité orientale' de laquelle on a élevé le fameux templ-e de Cérès et de Proserpine. Au-dessous est la petite ville d'Eleusis-.- Aux environs et sur la colline même on voit plusieurs mouumens sacrés , et de belles maisons de campagne QUI appartiennent à de riches habitaus d'Athènes.

Le temple , construit par les ordres de Périclès, en marbre Pciiléiique, est tourné vers l'orient. Il est aussi vaste que magnifique. Les plus célèbres artistes furent chargés de conduire les ouvrages à leur perfection.

Parmi les ministres attachés au temple , ■ on en remarque quatre principaux. Le premier est l'hiérophante ; son nom désigne celui qui révèle les choses saintes , et sa principale fonction est d'initier aux mystères. Il paraît avec une robe distinguée , le front orné d'un diadème , et les cheveux floUans sur ses épaules. Son sacerdoce est à vie : dès le moment qu'il en est revêtu , il doit s'astreindre au célibat.

1)U JEUNE A?fâ.CHARSIS. IQy

Le second des ministres est chargé de porter le flambeau sacré dans les cérémo-, nies , et de purifier ceux qui se présentent à l'initiation. Les deux autres sont le héraut sacré , et l'assistant à l'autel. lissent tous quatre des plus illustres familles d'Atiiènes , et ont au-dessous d'eux plusieurs ministres subalternes.

Les fêtes sont présidées par le second des archontes, spécialement chargé d'y maintenir l'ordre , et d'empêcher que le culte n'y reçoive la moindre atteinte. Elles

durent plusieurs jours.

L'initiation aux grands mystères avait été fixée à la nuit qui suivait le sixième jour. Les novices étaient couronnés de myrte. Nous le vîmes entrer dans l'eni ceinte sacrée 3 et le lendemain un des noii- [veaux initiés , qui était de mes amis , me fît le récit de quelques cérémonies dont il avait été le témoin. « Nous trouvâmes, me dii-il , les ministres du temple , revêtus de' leurs habits pontificaux. Nous étions à peine placés que le héraut s'écria : « Loin' d'ici les profanes , les impies, et tous ceux dont l'âme est souillée de crimes ! » Après cet avertissement, la peine de mort serait* décernée contre ceux qui auraient la témérité de rester dans l'àsseriiblée sans en avoir

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le droit. Le second des ministres iil éleudre , àousnospieds les peaux des victimes offertes

en sacrifice, el nous purifia de nouveau. On - lut à haute voix les ritsderiniliation,etron

chanta des hymnes en l'honneur de Cérès,

« Bientôt un bruit sourd se fil entendre. 'Xja terre sembla mugir sous nos pas 5 la ;foudre et les éclairs ne laissaient entrevoir •que des fantômes et des spectres errans dans les ténèbres. Ils remplissaient les lieux saints de hurlemens qui nous glaçaient .d'effroi, et de gémissemens qui nous dé- ^chiraient l'àme. La douleur meurtrière , 'les soins dévorans , la pauvreté , les mala- 'dies , la mort, se présentaient à nos yeux sous des formes odieuses et funèbres. L'hiérophante expliquait les divers emblèmes^ et la vivacité de ses peintures redoublait jaotre inquiétude et nos frayeurs.

cf Cependant , à la faveur d'une faibl.e Uimière , jious avancions ve^s^pette région des enfers où les âmes se purifient jus-r qu'à ce qu'elles parviennent au séjour du .b^onhieijr. Au milieu de quantité de voi^ plaintives, nous entendîmes les reeret^ aa>icrs de ceux qui avaient attenté à leurs jouis. « Us sont punis, disait l'hiérophante, parce qu'ils ont quitté le poste que les dieux leur avaient assigné dans ce monde. »

« A peine eut- il proféré ces -mots , qïie des portes d'airain, s'ouvrant avec un fracas épouvantable, présentèrent à nos regards les horreurs du Tartare. H ne retentissait que du bruit des chaînes et des cris des 'malheureux. Ces cris lugubres et perçans laissaient échapper, par intervalles, ces terribles paroles : « Apprenez, par notre exemple, à respecter les dieux, à être justes et reconnaissans. » Nous vîmes les furies , armées de fouets , s'acharner impitoyablement sur 'les coupaWes.

« Ces tableaux effrayaus, sans cesse animés par la voix sonore et majestueuse dft, rhiérophante , qui semblait exercer le minislcre delà vengeance céleste, nous remplissaient d'épouvante , et nous laissaient à peine le temps de respirer, lorsqu'on nous fit passer en des bosquets délicieux , sur de riantes prairies , séjour fortune , image des champs élysées , où brillait une clarté pure, où des voix agréables faisaient entendre des sons ravissans. Introduits ensuite dans le lieu saint, nous jetâmes les yeux sur la statue de la déesse, resplendissante de lumière , et parée de ses plus beaux ornemens. C'était là que devaient finir nos épreuves , et c'est Jà que nous avons vu , que nous avons entendu des

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elioses (|u'il^n'êsi; pas permis de révéler. J'avouejîîii-^seulcmeiit que, dans l'ivresse dîune joie.saiiite , nous avons chanié des lijmnes pour noiis féliciler de notre boniieljr^, » -, : .

II- KTul 1 avouer , 1 initiation, malcfré tout cé qu'on y voit et ce qu'on y entend, n'est presque plus qu'une vaine cérémoliié. Cfeùx qui l'ont reçue ne sont pas plus vertueux que les autres- ils violent tous les jours la promesse qu'ils y ont faite do s'abstenir de la volaille , da poisson, des grenades , des fèves , et de quelques autres espèces de légumes et de fruits. Plusieurs "d'entre eux ont contracté cet engagement sacré par des voies peu conformes à sou objet j car, presque de nos jours, on a vu le gouvernement , pour remédier à l'épuisement des finances,' permettre d'aclieter le droit de participer aux mystères, et depuis long-temps des femmes de mauyaîse vie ont été admises à l'initiation. II viendra donc un temps où la corruption défigurera entièrement la plus saine des âssiociations.

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