‹ Abrégé du Voyage du jeune Anacharsis en GrèceChapitre 45 sur 65 · CHAPITRE LXXIl · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXIl

l^s lies de Bhodes, de Crète et de Côs. — Hippocrate.

Nous nous embarquâmes à Caurius, pour nous rendre à Rhodes.

Celte île fut d'abord nommée Ophlusa , c'est-à-dire, l'ile aux serpens. Du temps d'Homère, elle était partagée entre les villes d'Ialyre, Camire etLinde, qui subsistent encore , dépouillées de leur ancien éclat. Presque de nos jours , la plupart de leurs habilans , ayant résolu de s'établir dans un même endroit pour réunir leurs forces , jetèrent les fondemens de la ville de Rhodes , d'après les dessins d'un architecte athénien. Ils y transportèrent les statues qui décoraient leurs premières demeures , et dont quelques-unes sont de vrais colosses (i). La nouvelle ville fut construite en forme d'amphithéâtre , sur

(*) Il n'est point question , parmi ces statues colossales, de ce fameux colosse qui avait, suivant Pline, soixante et dix coudées de haut , parce qu'il ne fut construit qu'environ soixante -quatre ans après T'ipoque du voyage U'Anacharsis à llhodes.

un terrain qui descend jusqu'au rivage de la mer. Ses ports , ses arsenaux, ses murs, qui sont d'une très grande élévation et garnis de tours; ses maisons bâties en pierres et non en briques; ses temples, ses rues, ^es théâtres : tout y porte l'empreinte de la 'grandeur et de la beauté, tout annonce jle goût d'une nation qui aime les arts, !et que son opulence met en état d'exécuter ]de grandes choses.

Avant l'époque des olympiades , les iPihodiens s'appliquèrent à la marine. Par son heureuse position , leur île sert de relâche aux vaisseaux qui vont d'Egypte en (Grèce et de Grèce en Egypte. Ils s'étajblirent successivement dans la plupart des lieux où le commerce les attirait. Celles de leurs lois qui concernent la marine ne cesseront de maintenir leur île dans un état florissant , et pourront servir de modèles à toutes les nations commerçantes. Ils paraissent avec assurance sur toutes les mers, sur toutes les côtes. Rien n'est comparable à la légèreté de leurs vaisseaux, à la discipline qu'on y observe, à l'habileté des commandans et des pilotes. Celte partie de Padministration est confiée aux soins vigilans d'une magistrature sévère. Elle punirait de mort ceux qui , sans permission,

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pénétreraient dans certains endroks 4çjs arsenaux.

Les lois des Rliodiens' leur inspirent un ardent amour pour la liberté , leurs iiaonumens superbes impriment dans leurs âmes des idées et des sentimens de grandeur. Ils conservent l'espérance dans les plus affreux revers , et Tancienne simplicité de leurs pères dans le sein de l'opulence. Leurs mœurs ont quelquefois reçu de fortes atteintes; mais ils sont tellement attachés à certaines formes d'ordre et de décence, que de pareilles attaques n'ont, chez eux, qu'une influence passagère. Ils se montrent en public avec des habits modestes et nn maintien grave. On ne les voit jamais courir dans les rues et se précipiter les uns sur les autres. Ils assistent aux spectacles en silence ; et dans les repas, ou règne Ja confiance de l'amitié et de la gaieté, ils se respectent eux-mêmes,

...Parmi les gens de lettres qu'a produits l'île de Rhodes, nous citerons Cléobule, l'un des sept sages de la Grèce; Timocjréon et Anaxandride , l'un et l'autre célèbres par leurs comédies. Timocréon ,. était à la fois athlète et poète , très vorace et très satirique. Dans ses pièces de théâtre et dans ses chansons , il déchira sans pitié

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Thémislocle et Simonide. Après sa mort, Simonide lit son épitaphe. Elle était conçue en ces termes : « J'ai passé ma vie à manger , à boire , et à dire du mal de tout le monde. »

Anaxandride , appelé à la cour du roi de Macédoine , augmenta , par une de ses pièces , l'éclat des fêtes qu'on y célébrait.' Sa vanité lui donnait une humeur insupportable. Il avait fait soixante-cinq comédies. 11 remporta dix fois le prixj mais, plus humilié de ses chutes que fier de ses victoires , au lieu de corriger les pièces qui n'avaient pas réussi , il les envoyait aux épiciers.

L'ile de Rhodes est beaucoup plus petite que celle de Crète. Notre traversée de l'une à lautre fut très heureuse. Nous descendimes au port de Cnosse , éloigné de vingtcinq stades de la ville du même nom.

Du temps de Minos , Cnosse était la capitale de l'île. Les habitans voudraient lui conserver la même prérogative , et fondent leur prétention sur le titre le plus respectable à leurs yeux : c'est le tombeau de Jupiter ; c'est cette caverne fameuse où ils disent qu'il fut enseveli. Elle est creusée au pied du mont Ida , à une petite distance de la ville. Us nous pressèrent de la voir.

Cl le Cnossien qui avait la complaisance de nous loger voulut absolument nous accompagner.

Le chemin qui conduit à l'antre de Jupiter est très agréable. A l'entrée de cette caverne, qui peut avoir deux cents pieds de longueur, et vingt de largeur, sont suspendues de nombreuses offrandes. Au fond nous vîmes un siège qu'on nomme le trône de Jupiter , et sur les parois cette inscription, tracée en anciens caractères : « C'est ici le tombeau de Zan. »

Comme il était établi que le dieu se manifestait dans le souterrain sacré à ceux qui venaient le consulter, des hommes d'esprit profitèrent de cette erreur pour éclairer ou pour séduire les peuples. On prétend , en effet , que Minos, Epiménide et Pythagore , voulant donner une sanction divine à leurs lois ou à leurs dogmes, descendirent dans la caverne , et s'y tinrent pendant plus ou moins de temps renfermés.

De là nous allâmes à la Tille de Gortyne, l'une des principales du pays : elle est située au commencement d'une plaine très fertile. On nous fit monter sur une colline par un chemin très rude, jusqu'à l'entrée d'une caverne dont l'extérieur présente à

chaque pas des sinuosités sans nombre.

IVos guides, qui connaissaient tous les replis (le ces retraites obscures, s'étaient armés d'un flambeau- Nous suivîmes une espèce d'allée assez large , haute en certains endroits de sept à huit pieds , en d'autresde deux ou trois seulement. Après avoir marché ou rampé pendant l'espace d'en-' viron douze cents pas , nous trouvâmes deux salles presque rondes , chacune de vingt-quatre pieds de diamètre, sans autre issue que celle qui nous y avait conduits j toutes deux taillées dans le roc, ainsi qu'une partie de l'allée que nous venions de parcourir.

Nos conducteurs prétendaient que cette caverne était précisément ce fameux labyrinthe oii Thésée mit à mort le minolaure que Minos y avait renfermé. Us ajoutaient que, dans l'origine, le labyrinthe U€ fut destiné qu'à servir de prison.

Au milieu de l'île s'élève le mont Ida. Nous arrivâmes à son sommet , en traversant é^s bois de chênes , d'érables et de cèdres , et en marchant sur les bords des prc'cipices. Celte masse énorme occupe un espace de six cents stades de circonférence. Elle ofl'rait successivement à nos regards des forcis superbes, des vallées et des prai-

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lies (jélicieuses , des animaux sauvages et paisibles^ et des sources abondantes qui vont au loin fertiliser les campagnes.

La Crète était fort peuplée du temps d'Homère. On y complaît quatre-vingtdix ou cent villes. On prétend que les plus anciennes furent construites sur les flancs des montagnes, et que les habitans descendirent dans les plaines lorsque les hivers devinrent plus rigoureux et plus longs.

Le pays étant partout montueux et inégal , la course à cheval est moins connue des habitans que la course à pied ; et , par l'exercice continuel qu'ils font de l'arc et de la fronde dès leur enfance , ils sont derenus les meilleurs archers et les plus habiles frondeurs de la Grèce.

On nous parla de plusieurs Cretois qiir se sont distingués en cultivant la poésie ou les arts. Eplménide, qui, par certaines cérémonies religieuses, se vantait de détourner le courroux céleste , devint beaucoup plus célèbre que Mjlon , qui ne fut mis qu'au nombre des sages.

En plusieurs endroits de la Grèce on conserve avec respect de prétendus monumens de la pkis haute antiquité : à Chéronée le sceptre d'Agamemnon ; ailleurs , la massue d'Hereuk et la lance d'Achille .

Mais j'étais plus jaloux de découvrir, dans les maximes et dans les usages d'un peuple qui avait eu pour législateurs Rhadamante et Minos , et dont Lycurgue avait emprunté quelques-unes de ses lois , les débris de son ancienne sagesse. Les Cretois ne mêlent jamais les noms des dieux dans leurs sermens. Pour les prémunir contre Jes dangers de l'éloquence on avait défendu l'entrée de l'île aux professeurs de l'art oratoire. Quoiqu'ils soient aujourd'hui plus îndulgens à cet égard, ils parlent encore avec la même précision que les Spartiates, et sont plus occupés des pensées que des mots.

Je fus témoin d'une querelle entre deux Cnossiens. L'un, dans un accès de fureur, dit à l'autre. « Puisses -tu vivre en mauvaise compagnie !» et le quitta aussitôt. •

Un vaisseau marchand et une galère à trois rangs de rames devaient partir incessamment du port de Cnosse pour se rendre à Samos. Nous préférâmes le premier, parce qu'il devait toucher aux îles où nous voulions descendre.

Nous formions une société de voyageurs qui ne pouvaient se lasser d'être ensemble. Tantôt , rasant la côte, nous étions frappés de la ressemblance ou de la variélé des

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aspects; tantôt, moins distraits par les objets extérieurs , nous discutions avec chaleur des questions qui au fond ne nous intéressaient guère; quelquefois des sujets de philosophie , de littérature et d'histoire remplissaient nos loisirs. Un coup de vent nous porta dans le port de Cos. Nous sautâmes sur le rivage , et l'on mit le navire à sec.

Cette île est petite, mais très agréable. Un tremblement de terre ayant détruit une partie de l'ancienne ville , et les habitans se trouvant ensuite déchirés parles factions , la plupart vinrent, il y a quelques années, s'établir aupied d'un promontoire , à quarante stades du continent de l'Asie . Rien de si riche en tableaux que cette position; rien de si magnifique que le port, les murailles et l'intérieur de la nouvelle ville. Le célèbre temple d'Esculape , situé dans le faubourg , est couvert d'olïrandes, tributs de la reconnaissance des malades , et d'inscriptions qui indiquent les maux dont ils étaient affligés , et les remèdes quiles en ont délivrés.

Un plus noble objet fixait notre attention. C'est dans cette île que naquit Hippocrate , la première année de la quatre- vingtième olympiade ( l'an 46o avant J. C. ). Il était

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de la famille des Asclépiades , qui depuis plusieurs siècles conserve la doctrine d'Es- CLilape, auquel elle rapporte son origine. Elle a formé trois écoles , établies , l'une à Rhodes, la secondeà Gnide,etla troisième à Cos.

Hippoerate reçut de son père Héraclide lesçlémens des sciences. Convaincu bientôt que pour connaître l'essence de chaque corps en particulier, il faudrait remonter aux principes constitutifs de l'univers , il s'appliqua tellement à la physique générale, qu'il tient un rang honorable parmi ceux qui s'y sont le plus distingués. Enrichi des connaissances des philosophes et de celles des Asclépiades , il conçut une de ces grandes et importantes idées qui servent d'époque à l'histoire du génie : ce fut d'éclairer l'expérience par le raisonnement , et de rectifier la théorie par la pratique. Dans cette théorie néanmoins il n'admit que les principes relatifs aux phénomènes que présente le corps humain, considéré dans les rapports de maladie et de santé.

A la faveur de cette méthode , l'art , élevé à la dignité de la science , marcha d'un pas plus ferme dans la route qui venait de s'ouvrir, et Hippoerate acheva

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paisiLlement une révolution qui a changé la face de la médecine. Je ne m'étendrai, ni sur les heureux essais de ses nouveaux remèdes , ni sur les prodiges qu'ils opérèrent dans tous les lieux honorés de sa présence 5 et surtout en Thessalie , où , après un long séjour, il mourut peu de temps avant mon arrivée dans la Grèce. Mais je dirai que ni l'amour du gain ni le désir de la célébrité ne l'avaient conduit en des climats éloignés. D'après tout ce qu'on m'a rapporté de lui , je n'ai aperçu dans son âme qu'un sentiment , l'amour du bien j et dans le cours de sa lougue vie , qu'un seul fait , le soulagement des malades.

Il a laissé plusieurs ouvrages. Les uns ne sont que les journaux des maladies qu'il avait suivies ; les autres contiennent les résultats de son expérience et de celle des siècles antérieurs- d'autres, enfin traitent des devoirs du médecin, el de plusieurs parties de la médecine , ou de la physique. Tous doivent être médités avec attention, parce que l'auteur se contente souvent d'y jeter les semences de sa doctrine , et que son style est toujours concis ; mais il dit beaucoup de choses en peu de mots, ne s'écarte jamais de son but •' et, pendant qu'il y court, il laisse sur sa

route des traces de lumière plus ou moing aperçues, suivant que le lecteur est plus ou moins instruit. C'était la méthode des anciens philosophes, plus jaloux d'indiquer des idées neuves que de s'appesantir sur des idées communes.

Peu content d'avoir consacré ses jours i ausoulagement des malheureux, et dépose dans ses écrits les principes d'une science dont il fut le créateur, il laissa, pour l'instruction du médecin , des règles que doivent méditer souvent ceux qui se destinent à cette profession.

Voici le caractère qu'il trace du médecin qui honore son état. Quel est ce médecin? Celui qui a mérité l'estime publique par un savoir profond , une longue expérience, une exacte proLilé et une vie sans reproche ; celui aux yeux duquel tous les malheureux sont égaux , comme tous les hommes le sont aux yeux de la divinité ; qui accourt avec empressement à leur voix , sans acception de personnes, leur -parle avec douceur , les écoule avec attention , supporte leurs impatiences , et leur inspire .cette confiance qui suffit quelquefois pour jes rendre à la vie j qui, pénétré de leurs ^naux, en étudie avec opiniâtreté la cause et les progrès, n'est jamais troublé par

les accidens imprévus , se fait un devoir : d'appeler, au besoin, quelques-uns de ses confrères pour l'éclairer de leurs conseils; ' celui , enfin , qui , après avoir lutté de toutes ses forces contre la maladie , est heureux et modeste dans le succès , et peut du moins se féliciter, dans les revers, d'avoir suspendu des douleurs et donné des consolations.

Tel est le médecin philosophe qu'Hippocrate comparait à un dieu^ sans s'apercevoir qu'il le retraçait en lui-même. Des gens qui, par l'excellence de leur mérite,' ctaient faits pour reconnaître la supériorité du sien, m'ont souvent assuré que les médecins le regarderont toujours comme le premier et le plus habile de leurs légis-1 iateurs, et que sa doctrine, adoptée de toutes les nations , opérera encore des milliers de guérisons, après des milliers d'années. Si la prédiction s'accomplit , les jilus vastes empires ne pourront pas discuter à la petite île de Côs la gloire d'avoir produit l'homme le plus utile à l'humanité ; et , aux yeux des sages , les noms des plus grands conquérans s'abaisse||[|fat de- ■Tant celui d'Hippocrate.

Après avoir visité quelques-unes des îles voisines de Côs, nous partîmes pour Samos.

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