CHAPITRE LXXIII
Des riptiou de Samos. — Polj-cïate;
Lorsqu'on entre dans la rad :.-le Samos, 07l voit à droite le promontoire de iSeplime , surmonté d'un lem^ple consacré à ce dieu 3 à gauche le temple de Junon, et plusieurs beaux édifices, disséminés à tra- I vers les arbres dont les bords de l'Imbrasus sont ombragés ; en face la ville , située en partie le long du rivage de la mer , en partie sur le penchant d'une montagne qui s'élève du côté du nord. Cette île a six cent neuf stades ( environ vingt-trois lieues de circonférence).
La ville se dislingue parmi toutes celles que possèdent les Grecs et les Barbares sur le continent voisin. On s'empressa de uoi^ en montrer les singularités dont la pliw remarquable est le temple de Junon.
Ce ^pple fut construit , à ce qu'on prétend ,^Trs le temps de la guerre de Truie, reconstruit dans ces derniers siècles par l'architecte Rhécus : il est d'ordre dorique. , On en connaît de plus élégaus , mais je
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ai*eii ai pas vii de plus vastes. Il est situé •non loin de la mer, sur les bords de l'Im- LrasuSj dans le lieu même que la déesse ■ hoEora'dé ses premiers regards. On croit, 'en elfe t*,' qu'elle vint an monde sous un de ces arbustes, nommés ognus castus,très !fréquens le long de la rivière. Cet édifice si célèbre et si respectable a toujours joui ■ du droit d'asile.
■" Ëa' statilë^dé Jinlcm lions <>ffî4t les preinierséssaisdè la sculpture. Le prêtre qui nous accompagnait, nous dit qu'auparavant un simple soliveau recevait en ces lieux saints l'hommage des Samiens ; que les dieux étalent alors partout représentés par ^s troncs d' arbr.es , ou par des pierres j sbit'carrçjes, ^oit de forme conique; que ces simulacres grossiers subsistent et sont Blême encore vénérés dans plusieurs temples anciens et luodernes , et desservis par des ministres aussi ignoraus que les Sçy- ,lJies barbares: qui adorent un cimeterre.
iS^ôus deiïiattdâi\ies à 'ce prêtre ce que signifiaient deux paons de bronze , placés aux pieds de la statue. Il nous répondit que ces oiseaux scplaisent àSamos^ qu'on les a consacrés à Junon , qu'on les a représentés sur la monnaie courante, et que de cette île iîs ont passé dans la Grèce. Nous
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lui demandâmes à quoi servait une caisse d'où s'élevait un arbuste? « C'est, répon- i dit-il , le même agîius castiis qui servit de i Lerceau à la déesse. Il a toute sa fraî-f^ clieur, ajouta-t-il, et cependant il est pliis^ vieux que tous ces arbres sacrés que l'on' conserve depuis tant de siècles en différens temples. »
Nous lui demandâmes encore pourquoi' • la déesse était vêtue d'un habit de noces.' Il répondit : « C'est à Samos qu'elle épousa' Jupiter. La preuve en est claire : nous avons* une fête où nous célébrons l'anniversaire' de leur hymen. »
Nous jetâmes ensuite les yeux sur cet amas de statues dont le temple est entouré. Nous contemplâmes avec admiration trois statues colossales , de la main du célèbre Myron , posées sur une même base , et représentant Jupiter, Minerve et Hercule. Nous vîmes l'Apollon de Téléclès et de Théodore, deux artistes qui, ayant puisé les principes de l'art en Egypte, apprirent de leurs maîtres à s'associer pour exécuter un même ouvrage. Le premier demeurait à Samos, le second à Ephèse. Après être convenus des proportions que devaient avoir la figure , l'un se chargea de la parlie supérieure , l'autre de la partie infé-
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rieure. Rapprochées ensuite, elles s'unireat SI bien , qu'on les croirait de la même main,' Il faut convenir néanmoins que cet Apollon' est plus recommandable par la justesse des' proportions que par la beauté des détails : mais la sculpture alors n'avait pas fait de grands progrès.
L'histoire des Samiens fournit des traits intéressans pour celle des lettres, des arts et du commerce. Parmi les hommes célèbres que leur île a produits , je citerai Créophile, qui mérita , dit-on , la reconnaissance d'Homère en l'accueillant dans sa misère, et celle de la postérité en nous conservant ses écrits; Pylhagore, dont le nom suffirait pour illustrer le plus beau siècle et le plus grand empire. Après ce dernier, mais dans un rang très inférieur , nous placerons deux de ses contemporains^ Rhécus et Théodore, sculpteurs iiabiles pour leur temps , qui , après avoir, à ce qu'on prétend , perfectionné la règle , le niveau et d'autres instrumens utiles, découvrirent le secret de forger les statues de fer, et de nouveaux moyens pour jeter en fonte celles de cuivre.
La terre de Samos non-seulement a des propriétés dont la médecine fait usage, mais elle se convertit encore, sous la main,
|€n des vases qu'on recherche de toutes 'parts ; quantité d'ouvriers s'occupent à ce travail.
Samos n'a jamais cessé d'augmenter et d'exercer sa marine. Des flottes redoutables sortirent souvent de ses porls , et maintinirent pendant quelque temps sa liberté contre les efforts des Perses et des puissances de la Grèce , jaloux de la réunir à leur domaine. Mais on vit plus d'une fois des 'divisions s'élever dans son sein , et se ter- 'miner, après de longues secousses, par l'établissement de la tyrannie : c'est ce qui ■arriva du temps de Polycrate.
Employer, pour retenir le peuple dans la soumission, tantôt la voie des fêles et des spectacles , tantôt celle de la violence et de la cruauté j le distraire du sentiment de ses maux en le conduisant à des conquêtes brillantes, de celui de ses forces en l'assujctissant à des travaux pénibles j s'emparer des revenus de l'état, quelquefois des possessions des particuliers j s'entourer de satellites et d'un corps de troupes étrangères^ se renfermer au besoin dans une forte citadelle ; savoir tromper îes hommes et se jouer des sermens les plus sacrés : tels furent les principes qui dirigèrent Polycrate après son élévation;
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0fi pourrait intituler l'IilsLoire de son rè^ne : L'art de goiivét-ner à l'usage des tyrans.
Attentif à consolitler sa puissaçicp , il ne le fut pas Awoins à favoriser les, lettres. 11 réunit auprès de sa personne ceux qui les Gullivaien;,, €t dans sa bibliothèque les plus belles productions de l'esprit humain. Oa vit alors un contraste frappant entre la philosophie et là poésie. Pendaiit q^ue Pythagoré, incapable de soutenir l'aspect d'un despote barbare, fuyait loin de s'a patrie opprimée, Anacréon amenait à Samos les gtâces et lus plaisirs. Il obtint sans peine l'amitié de Poljcrate ,' et le célébra sui" sa lyre avec la même ardeur que s'il eût chanté le plus vertueux des princey.
Poljrcrate, heureux dans presque toutes se,s eut'reprises ., semblait n'avoir aucun vœù à former : ses peuples s'accoutumaient au joug; ils se croyaient heureux de ses victoii'es contre des rebelles et contre \qs jtroupes de Lacédémoue et de Corinlhe , heureux de son faste et des superbes édifices élevés par sqs soins à leurs dépens j ils oubliaient le vice de son usurpation , SQS cruautés et ses parjures. Lui-même ne Se souvenait plus des sages avis d'Amasis, roi d'Egypte, avec qui les liaisons d'hospi-
îalité l'avaient uni pendant quelque temps. « Vosprospérités m'épouvantent, mandaitil un jour à Polycrate. Je souhaite à ceux qui m'intéressent un mélange de biens et de maux; car une divinité Jalouse ne souffre pas qu'un mortel jouisse d'une félicité inaltérable. Tâchez de vous ménager des peines et des revers , pour les opposer aux faveurs opiniâtres de la fortune. »
Le tyran , alarmé de ces réflexions , résolut d'affermir son bonheur par un sacrifice qui lui coûterait quelques momens de chagrin. Il portait à son doigt une émeraude montée en or, sur laquelle Théodore, dont j'ai déjà parlé, avait représenté je ne sais quel sujet, ouvrage d'autant plus précieux , que l'art de graver les pierres était encore dans son enfance parmi les Grecs. Il s'embarqua sur une galère , s'éloigna des côtes , et jeta l'anneau dans la mer. Quelques jours après, il le reçut de la main d'un de ses officiers , qui l'avait trouvé dans le sein d'un poisson, lise hâta d'en instruire Amasis, qui, dès ce moment, rompit tout commerce avec lui.
Les craintes de ce roi furent enfin réalisées. Pendant que Polycrate méditait la conquête de l'Ionie et des îles de la mer
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Egée, le satrape d'une province voisine de ses états , et soumise au roi de Perse , parvint à l'attirer dans son gouvernement. Après l'avoir fait expirer dans des tourmens horribles , il ordonna d'attacher son corps à une croix élevée sur le mont Mycale, en face deSamos.
Après sa mort , les habitans de l'île «prouvèrent successivement toutes les espèces de tyrannie , celle d'un seul , celle des riches , celle du peuple , celle des Perses , «elle des puissances de la Grèce. .Les guerres de Lacédémone et d'Athènes firent tour à tour prévaloir chez eux l'oligarchie et la démocratie. Les Athéniens, devenus enfin maîtres de l'île, la divisèrent, il y a quelques années , en deux mille portions , distribuées par le sort à autant de colons chargés de les cultiver. Néoclès était du nombre ; il y vint avec Chérestrate, sa femme. Quoiqu'ils n'eussent qu'une fortune médiocre , ils nous obligèrent d'accepter un logement chez eux. Leurs attentions et celles des habitans prolongèrent notre séjour à Samos.
Tantôt nous passions le bras de mer qui sépare l'île de la côted'Asie, et nous prenions le plaisir de la chasse sur le mont Mycale ; tantôt nous goûtions celui de la
pêche au pied de cette montagne , vers l'endroit oii les Grecs remportèrent sur la flotte et sur l'armée de Xercès cette fameuse victoire qui acheva d'assurer le repos de la Grèce.
Au retour d'un petit voyage que nOus avions fait pour nous livrer à ces aniusemens , nous trouvâmes Néoclès occupé des préparatifs d'une fête. Chérestrate était accouchée quelques jours auparavant. Ilvenait de donner un nom à son fils ; c'était celui d'Epicure (i). En ces occasions , les Grecs sont dans l'usage d'inviter leurs amis à souper. L'assemblée fut nombreuse et choisie. J'étais à un des bouts de la table , entre un Athénien qui parlait beaucoup, et un citoyen de Samos qui ne disait rien.
Parmi les autres convives , la conversalion fut d'abord très bruyante; dans notre coin , d'abord vague et sans objet , ensuite plus soutenue et plus sérieuse. Le Samien avait l'air serein et le maintien grave. 11 était vêtu d'une robe dont là blancheur égalait la propreté. Je lui offris
(1) C'est le célèbre Epicure , né la troisième année de la cent neuvicme olympiade, 341 avant J. C. Le poèft Ménandre naquit la mcuic année.
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suC'Cessîvemeiit à\i vin, du poisson , d'un inorce^ de bœuf , d'un plat de fèves ; il refusa tout : il ne buvait que de l'eau , et ne mangeait que des herbes. L'Athénien me dit à l'oreille : (f C'est un rigide pythagoricien. » Et tout-à-coup élevant la voix, « Nous avons tort , dit-il , de manger de ces poissons -, car , dans l'origine , nous habitions , comme eux, le sein des mers. Oui, nos premiers pères ont été poissons ; on n'en saurait douter, le philosophe Anaxiniandre l'a dit. Le dogme de la métempsychose me donne des scrupules sur l'usage des viandes j en mangeant de ce bœuf, je suis peut-être antrliopophage. Quant aux fèves , c'est la substance qui participe le plus de la matière animée , dont nos âmes sont des parcelles. Prenez les fleurs de cette plante quand elles commencent à noircir, mettez-les dans un vase que vous enfouirez dans la terre • quatre-vingt-dix jours après ôtez le couvercle , et vous trouverez au fond du vase ime tête d'enfant : Pythagore en fit l'expérience.
Il partit alors des éclats de rire aux dépens de mon voisin , qui continuait de garder le silence. « On vous serre de près , lui dis-je. — Je le vois bienj mais je ne répondrai point j j'aurais tort d'avoir raison
aSo ABRl^GÉ DU VOTAGE
dans ce moment-ci... Repousser sérieusement les ridicules , c'est un ridigpule de plus. Mais je ne cours aucun risque avec vous. Instruit par Néoclès des motifs qui vous ont fait entreprendre de si longs voyages , je sais que vous aimez la vérité ; je ne refuserai pas de vous la dire. » J'acceptai ses offres , et nous eûmes , après le souper, l'entretien suivant.