CHAPITRE LXXIV
Entretien sur l'institution de Pythagore.
Le Samien. Sans doute , vous ne croyez pas que Pythagore ait avancé les absurdités qu'on lui attribue.
Anacharsis. J'étais surpris en effet que cet homme extraordinaire , qui a enrichi sa nation des lumières des autres peuples, qui a fait en géométrie des découvertes qui n'appartiennent qu'au génie , et fondé cette école qui a produit tant de grands hommes: j'étais, dis- je, surpris, qu'il eût enseigné des dogmes incompréhensibles , et prescrit des observations impraticables.
Le Samien. Pythagore n'a rien ou presque rien écrit. Les ouvrages qu'on lui
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allilbue sont tous ou presque tous de ses disciples. Ce sont eux qui ont chargé sa règle de plusieurs nouvelles pratiques.
Vous entendez dire , et l'on dira encore plus dans la suite, que Pythagore attachait un mérite infini à l'abstinence des fèves. 11 est certain néanmoins qu'il faisait un très grand usage de ce légume datis ses repas. C'est ce que, dans ma jeunesse, j'appris de Xénophile et de plusieurs vieillards presque ses contemporains.
Anacharsis. Pourquoi vous les a-t-on défendues depuis ?
Le Samien. Parce qu'elles produisent des flatuosités et d'autres effets nuisibles à la santé.
Anacharsis. Cette défense n'est donc qu'un règlement civil , qu'un simple conseil. J'en ai pourtant ouï parler comme d'une loi qui tient à la religion.
Le Samien. Chez nous, ainsi que chez presque toutes les sociétés religieuses , les lois civiles sont des lois sacrées. Le caractère de sainteté qu'on leur imprime favorise leur exécution.
Anacharsis, Ainsi donc ces ablutions , ces privations et ces jeûnes que les prêtres cgyptiens observent si scrupuleusement , €t qu'on recommande si fort dans les mys-
tères de la Grèce, n'étalent dans l'origine que des ordonnances de médecine et des leçons de sobriété ?
Le Samien. Je le pense. Pjtliagore s'instruisit, à l'école des prêtres d'Egypte, de la médecine qui s'attache plus à prévenir les maux qu'à les guérir ; il la transmit à ses disciples, et fut placé à juste titre parmi les plus habiles médecins de la Grèce.
AnachursLS. Il pensait donc que l'usage du vin , de la viande et du poisson était nuisible au corps humain , car il vous l'a sévèrement interdit.
Le Samien. C'est une erreur. Il ne condamnait que l'excès du viu. On servait quelquefois à ses disciples une portion des animaux offerts en sacrifice , excepté du tœuf et du bélier; lui-même ne refusait pas d'en goûter, quoiqu'il se contentât, pour l'ordinaire , d'un peu de miel et de quelques légumes. Il défendait certains poissons pour des raisons inutiles à rapporporter : d'ailleurs , il préférait le régime végétal à tous les autres ; et la défense absolue de la viande ne concernait que ceux de ses disciples qui aspiraient à une plus grande perfection.
Anacharsis . Mais la permission qu'il laisse aux autres, comraentlaconcilieravec
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son système sur la transmigration des àraes? Car enfin, comme le disait tantôt cet Athénien , vous risquez tous les jours de manger votre père ou votre mère.
Le Samien. Si je vous disais quePythagore et ses premiers disciples ne croyaient pas à la métempsycliose.
Anacharsis , Comment ?
Le Samien. Tiraée, de Locres, l'un des plus anciens et des plus célèbres d'entre eux, eu a fait l'aveu.
Anacharsis. Pourquoi ce vif intérêt de Pyihagore pour la conservation des animaux, et surtout de ceux qui sont utiles à l'homme . si ce n'est qu'il leur supposait une âme semblable à la nôtre ?
Le Samien. Le principe de cet intérêt était la justice. De quel droit, en effet, osons-nous arracher la vie à des êtres qui ont reçu comme nous ce présent du ciel. Les premiers hommes , plus dociles aux cris de la nature, n'offraient aux dieux que les fruits, le miel et les gâteaux dont ils se nourrissaient. On n'osait pas verser le sang des animaux, et surtout de ceux qui sont utiles à l'homme. Pythagore sentit aisément qu'on ne pouvait déraciner tout-àcoup des abus consacrés par une longue suite de siècles. 11 s'abstint de sacrifices
sanglans. La première classe de ses disciples s'en abstint aussi. Les autres, obligés de conserver des relations avec les hommes , eurent la liberté de sacrifier un petit nombre d'animaux , et de goûter plutôt que de manger de leur cbair.
Anacharsis . Je connais mal votre institut. Oserai- je vous prier de m'en donner une juste idée ?
Lie Samien. Vous savez qu'au retour de ses voyages , Pythagore fixa son séjour en , Italie j qu'à ses exhortations les nations 'grecques établies dans cette fertile contrée inirent leurs armes à ses pieds et leurs intérêts entre ses mains; que, devenu leur arbitre , il leur apprit à vivre en paix avec elles-mêmes et avec les autres -, que les hommes et les femmes se soumirent avec une égale ardeur aux plus rudes sacrifices ; que de toutes les parties de la Grèce , de l'Italie et de la Sicile , on vit accourir un nombre infini de disciples; qu'il parut à la cour des tyrans sans les flatter , et les obligea de descendre du trône sans regret; enfin , qu'à l'aspect de tant de changemens les peuples s'écrièrent qu'un dieu avait 'paru sur la terre pour la délivrer des maux qui l'afiligent.
Anacharsis. Mais lui ou ses disciples
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n'ont-ils pas employé le mensonge , supposé des prodiges , pour entretenir cette illusion?
Le Samien. Je ne vois nulle part que Pylhagore se soit arrogé le droit de commander à la nature. Ce ne sont point les éloges outrés qu'on lui donne qui assurent sa gloire, ni les accusations odieuses qui peuvent le noircir. Le fondement de sa liaute renommée est ce grand projet d'une congrégation qui , toujours subsistante , et toujours dépositaire des sciences et des mœurs , serait l'organe de la vérité et de la vertu, quand les hommes seraient en état d'entendre l'une et de pratiquer l'autre.
Un grand nombre d'élèves embrassèrent le nouvel institut. 11 les rassembla dans un édifice immense , où ils vivaient en commun, et distribués en différentes classes. Les uns passaient leur vie dans la méditation des choses célestes, les autres cultivaient les sciences , et surtout la géométrie et l'astronomie; d'autres enfin, nommés économes ou politiques , étaient chargés de l'entretien de la maison , et des aiiltires qui la concernaient.
On n'était pas facilement admis au nombre des novices. Pjihagore examinait le caractère du postulant, ses habitudes.
sa démarche , ses discours , son silence , l'impression que les objets faisaient sur lui, la manière dont il s'était conduit envers ses parens et ses amis. Dès qu'il était agréé, il déposait tout son bien entre les mains des économes.
Des hommes vertueux, la plupart établis eu des endroits éloignés , s'affiliaient à Tordre, s'intéressaient à ses progrès , se pénétraient de son esprit, et en pratiquaient la règle.
Les disciples qui vivaient en commun se levaient de très grand matin. Leur réveil était suivi de deux examens, l'un de ce qu'ils avaient dit ou fait la veille, l'autre de ce qu'ils devaient faire dans la journée; le premier pour exercer leur mémoire , le second pour régler leur conduite. Après avoir passé une robe blanche , extrêmement propre, ils prenaient leur lyre, et chantaient des cantiques sacrés, jusqu'au moment oii , le soleil se montrant à l'horizon, ils se prosternaient devant lui, et allaient chacun en particulier, se promener dans de rlans bosquets ou d'agréables solitudes. L'aspect et le silence de ces beaux lieux mettaient leur âme dans une assiette tranquille, et la disposaient aux savantes
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conversations qui les attendaient à leur retour.
Elles se tenaient presque toujours dans un temple, et roulaient sur les sciences exactes ou sur la morale ; d'habiles professeurs en expliquaient les élémens , et conduisaient les élèves à la plus haute théorie. Souvent ils leur proposaient pour sujet de méditation un principe fécond , une maxime lumineuse. Pythagore , qui voyait tout d'un coup d'œil , comme il exprimait tout d'un seul mot, leur disait un jour : c- Qu'est-ce que l'univers ? L'ordre. Qu'estce que l'amitié? L'égalité. » Aux exercices de l'esprit succédaient ceux du corps , tels que la course et la lutte. Ces combats paisibles se livraient dans les bois ou dans les jardins.
A dîner, on leur servait du pain et du miel, rarement du vin. Ceux qui aspiraient à la perfection ne prenaient souvent que du pain et de l'eau : en sortant de table , ils se réunissaient deux à deux , trois à trois , retournaient à la promenade, et discutaient entre eux les leçons qu'ils avaient reçues dans la matinée. De ces entretiens étaient sévèrement bannies les médisances et les injures, les facéties et les paroles superflues.
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Revenus à la maison, ils entraient dans le bain, au sortir duquel ils se distribuaient en différentes pièces où l'on avait dressé des tables^ chacune de dix couverts. On leur servait du vin , du pain , des légumes crus ou cuits, quelquefois des portions d'animaux immolés, rarement du poisson.
Le souper , qui devait finir avant le couclier du soleil , commençait par l'hommage de l'encens et de divers parfums qu'ils offraient aux dieux ; il était suivi de nouvelles libations , et d'une lecture que le plus Jeune était obligé de faire , que le plus ancien avait droit de choisir. Ce dernier , avant de les congédier , leur rappelait ces préceptes importaus : <f Ne cessez d'honorer les dieux , les génies et les héros ; de respecter ceux dont vous avez reçu le jour ou des bienfaits, et de voler au secours des lois violées, » Pour leur inspirer de plus en plus l'esprit de douceur et d'équité, « Gardez-vous, ajoulait-il, d'arracher Varbre ou la plante dont l'homme relire de l'uiillté , et de tuer l'animal dont il n'a point à se plaindre. *
Retirés chez eux, ils se citaient à leur propre tribunal , repassaient en détail et se reprochaient les fautes de commission et d'omission. Après cet examen , dont la
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constante pratique pourrait seule nous corriger de nos défauts, ils reprenaient leurs lyres, et chantaient des hymnes en l'honneur des dieux. Leur mort était paisible, On renfermait leurs corps , comme on fait encore, dans des cercueils garnis de feuilles de myrte , d'olivier et de peuplier. Leurs funérailles étaient accompagnées de cérémonies qu'il ne nous est pas permis de révéler.
Pendant toute leur vie, deux sentimens, ou plutôt un sentiment unique devait les animer , l'union intime avec les dieux , la plus parfaite union avec les hommes. Jamais on ne connut, on ne sentit l'amitié comme Py thagore ; ce fut lui qui dit le premier ce mot , le plus beau, le plus consolant de tous : 3/o/z ami est un autre moi-mé-' me. En effet , quand je suis avec mon arai^ je ne suis pas seul , et nous ne sommes pas deux.
Les enfans de cette grande famille , dispersés en plusieurs climats, sans s'être jamais vus , se reconnaissaient à certains signes, et se traitaient au premier abord commes'ils s'étaieut toujours connus. Leurs intérêts se trouvaient tellement mêlés ensemble, que plusieurs d'entre eux ont passé les mers , et risqué leur fortune , pour TOME II. 13
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rétablir celle d'un de leurs frères tombé dans la détresse ou dans l'indigence.
Voulez-vous un exemple touchant de leur confiance mutuelle : Un des nôtres, voyageant à pied , s'égare dans un désert, arrive épuisé de fatigue dansune auberge, et y tombe malade. Sur le point d'expirer, hors d'état de reconnaître les soins qu'on prend de lui, il trace d'une main tremblante quelques marques symboliques sur une tablette , qu'il ordonne d'exposer près du grand chemin. Longtemps après sa mort , le hasard amène dans ces lieux écartés un autre disciple de Pythagore. Instruit par les caractères énigmatiques offerts à ses yeux de l'infortune du voyageur , û s'arrête , rembourse avec intérêt les frais de l'aubergiste , et continue sa route.
^7Zi/c/i«r,y/V.Pythagorepouvait-il se flatter que l'édifice qu'il élevait aux lois et aux vertus serait toujours respecté , et que Ta moindre secousse ne le détruirait pas ?
Le Samien. 11 était beau du moins d'en jeter les fondemcns , et les premiers succès lui $reBt espérer qu'il pourrait l'élever jusqu'à une certaine hauteur. Je vous ai parlé de la révolution que son arrivée en Italie causa d'abord dans les mœurs j elle
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se serait étendue par degrés, si des hommes puissans, mais souillés de crimes, n'avaieut eu la folle ambition d'aspirer aux premières charo^es : ils en furent exclus , et ce refus occasiona saruine. Lacalomuiese souleva dès qu'elle se vit soutenue. Nous devînmes odieux à la multitude en défendant d'accorder les magistratures par la voie du sort aux riches, en ne les faisant accorder qu'au mérite : nos paroles furent transformées enmaximes séditieuses, nos assemblées en conseils de conspirateurs. Pyihagore , banni de Crotone , ne trouva point d'asile chez des peuples qui lui devaient leur félicité. Sa mort n'éleignit point la persécution; plusieurs de ses disciples, réunis dans une maison , furent dévoués aux flammes, et périrent presque tous. Les autres s'étant dispersés, les habitans de Crotone, qui avaient reconnu leur innocence , les rappelèrent quelque temps après ; mais , une guerre étant survenue , ils se signalèrent dans un combat , et terminèrent une vie innocente par une mort glorieuse.
Maintenant réduits à un petit nombre,' séparés les uns des autres , n'excitant ni envie m pitié , nous pratiquons en secret les préceptes de notre fondateur. Jugez du
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pouvoir qu'ils eurent à la naissance de l'institut par celui qu'ils ont encore. C'est nous qui avions formé Epaminondas , et Phooion s'est formé sur nos exemples.
Je n'ai pas besoin de vous rappeler que cette congrégation a produit une foule de législateurs, de géomètres, d'astronomes, de naturalistes , d'hommes célèbres dans tous les genres ; que c'est elle qui a éclaire la Grèce ; que les philosophes modernes ont puisé dans nos auteurs la plupart des découvertes qui brillent dans leurs ouvrages.
Le lendemain de cet entretien , nous partîmes pour Athènes , et quelques mois après nous nous rendimes aux fêtes de Déios.